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Collection DÉTOURS

Laurent PEIREIRE Le journal de Kikoku
Extrait (pp. 5-27)

Première partie

Le car avait dépassé depuis une dizaine de minutes le dernier village. Déjà debout, prêt à descendre, j’hésitais à me renseigner une dernière fois, compte tenu du dialecte, de l’accent local surtout, craignant de nouvelles difficultés à me faire comprendre. Je m’étais déplacé tout de même, penché vers une toute jeune fille, une servante des Agakawa probablement. Il ne restait plus qu’elle et quelques paysans ou journaliers dans le car. Elle avait baissé le regard, détourné le visage. Elle avait seulement répondu: «Non! Pas ici!», ne comprenant pas ce que je cherchais, ne cherchant pas à comprendre, effrayée de me voir descendre là, au point de me retenir par la manche, de me supplier, de pleurnicher presque pour que je m’assoie à nouveau, pour que j’attende le prochain arrêt où elle m’accompagnerait, me guiderait. Elle avait peur de se faire disputer d’avoir laissé ainsi un étranger, un invité, se tromper, se perdre, sans avoir su le conseiller.
J’étais descendu tout de même en pleine lande, à une croisée de chemins. Le bus s’était éloigné. Je l’avais suivi du regard un instant, je l’avais regardé disparaître dans la campagne.
La mer n’était pas loin. Sur la route, depuis une vingtaine de kilomètres, le rivage apparaissait, disparaissait. La mer grise, presque noire comme le ciel. Et sur le rivage, d’énormes blocs de pierre, recouverts par les lames, semblables à celui que je cherchais.

Pour un Occidental, c’était une drôle d’idée, une idée très japonaise. Malgré toutes les années passées dans ce pays, je ne pouvais m’empêcher de raisonner encore ainsi, ne sachant pas, sincèrement, si je comprenais ou non ce souci du raffinement, ce sens du rite et de la nature mêlés.
J’avais reçu, comme probablement tous les proches de l’écrivain, en guise de faire-part de décès, la photo d’un jardin minéral au bord de la mer, avec, isolé, un galet énorme, de plusieurs centaines de tonnes, d’une dizaine de mètres de long au moins. Cette pierre n’avait pas été choisie au hasard. Il y avait une sorte de perfection en elle, dans ses courbes, sa couleur, les stries qui la parcouraient, dans le mouvement particulier de l’eau à cet endroit du rivage, la découvrant et la recouvrant sans cesse.
La télévision avait montré un reportage complet. L’idée, il faut le reconnaître, était originale, avait exigé un dispositif considérable, des jetées provisoires pour assécher l’endroit, acheminer des machines, des scies à disques de haute précision, pour éviter tout effritement ou cassure de la pierre. Cela avait duré plusieurs jours, d’un travail minutieux. Un bloc rectangulaire avait été retiré de la masse, retravaillé en usine afin d’y sceller le coffret de métal contenant les cendres de l’écrivain.
Enfin la cérémonie avait pu avoir lieu. Les caméras avaient montré la famille, six ou sept personnes alignées en costume traditionnel sur le rivage. Comme l’on descend un cercueil dans une tombe, le bloc de pierre avait été lentement glissé jusqu’à ce qu’il retrouve sa place originelle, puis définitivement scellé, sans plus aucune trace ou presque du travail accompli. Devant la famille toujours immobile, les digues avaient été rouvertes, la mer avait regagné son rivage, l’immense pierre avait subi à nouveau l’assaut des lames, de plus en plus calmes, comme respectueuses, recouvrant la pierre et la découvrant dans un mouvement infini.

Les indications que l’on m’avait données m’avaient paru claires. Je pensais rejoindre la mer d’abord, avoir largement le temps, me recueillir un instant là-bas avant de regagner la Propriété.
Le vent s’était levé, un vent tourbillonnant de bord de mer qui agitait, couchait par brassées, par vagues, les hautes herbes de la lande autour de moi. Je marchais depuis un moment sans parvenir à atteindre le rivage qui m’avait pourtant paru si proche. Y avait-il là une sorte de cap, d’avancée de terre qui faisait que la mer reculait au fur et à mesure que j’avançais? À un moment ou à un autre j’avais dû faire une erreur. Plusieurs fois je revins en arrière, je ressortis de ma poche l’enveloppe sur laquelle j’avais griffonné quelques notes. Au point bientôt de ne plus du tout savoir que faire, où me diriger, d’être complètement perdu. Cela ressemblait déjà à un rêve, cette obstination à me perdre, l’impression de piétiner, de ne pas progresser, de m’efforcer, de m’épuiser en vain.
Parfois le panorama était somptueux. Non pas quelque chose de permanent que j’aurais pu, assis, contempler à loisir. Non! Des images furtives du ciel sombre comme la mer, de rayons de lumière trouant soudain cet écran, illuminant la lande tourbillonnante ou les bancs d’écume en contrebas.
C’était sans doute cela, «rencontrer le renard» pour les japonais, ce sentiment, soudain, que, comme dans un jeu, quelqu’un s’est amusé à mélanger toutes les pistes pour vous égarer, sans aucune chance de pouvoir s’y retrouver d’une manière ou d’une autre.
Soit, je longeais la mer à présent mais sans réussir à rejoindre le rivage en contrebas, parce qu’il n’y avait pas de chemin, parce que la végétation d’arbustes et de ronces était trop dense, sans savoir même si la direction que je suivais me rapprochait ou m’éloignait plus encore de la Propriété.

Brutalement le travail avec Agakawa s’était arrêté. J’avais rassemblé mes affaires, rien, quelques stylos, un porte-documents. J’avais été surpris d’avoir si peu de choses à remporter en fait. J’avais quitté l’appartement où nous travaillions avec un peu la même impression qu’au sortir d’une lecture, après avoir lu trop longtemps, trop intensément, sans plus très bien savoir où j’en étais.
Peut-être ces instants où je marchais dans la lande à la recherche de sa sépulture restent-ils gravés dans ma mémoire pour cette raison, du fait d’un grand désordre en moi, d’une difficulté aussi à m’y retrouver.
Tous les événements qui avaient précédé sa mort m’avaient beaucoup perturbé. Il y avait eu, dans le travail, de nombreuses interruptions, causées par sa maladie, les rémissions au cours desquelles nous reprenions nos séances mais avec beaucoup de difficultés. Malgré mes études littéraires, quelques années d’enseignement à l’Université, j’avais découvert avec Agakawa la réalité du travail d’écrivain, dont je n’avais aucune idée auparavant, les retours en arrière, les remaniements incessants, les corrections, le chaos de la création en quelque sorte.
Comment lui était venue cette idée de choisir un secrétaire français? Je l’ignore.
– Un petit accident cérébral… m’avait-il confié en français, lors de notre première rencontre, en me montrant son bras immobile sur l’accoudoir du fauteuil.
– Je n’ai jamais dicté de textes ou très rarement. Je ne sais pas si cela sera facile… Pour vous… Pour moi… Nous prendrons le temps nécessaire.
Peut-être appréciait-il une forme d’incompréhension spécifique, un flottement du sens entre nous. Le japonais ne me posait pas beaucoup de problèmes. Il avait adopté une prononciation à l’européenne unique en son genre, il y mettait du sien. Mais il avait l’habitude, en travaillant, de sauter du coq à l’âne sans que l’on comprenne si ce qu’il dictait constituait la suite du récit, ou s’il faisait une parenthèse, reprenait un passage ancien, ou s’il passait à quelque chose de nouveau. Cela l’amusait beaucoup de défier une forme de logique en moi, une logique d’enseignant sans doute, de chercher à me dérouter.
Avec la maladie, le problème s’était beaucoup accentué. J’hésitais aussi davantage à l’interrompre. Au point de peiner réellement pour le suivre, pour mettre un peu d’ordre dans la trame du récit.
Au fil des mois, j’avais vu la maladie s’acharner sur lui, jusqu’à le détruire, le réduire au silence.

J’allais renoncer, revenir sur mes pas, décidé à attendre le prochain car, quand je rencontrai une vieille femme sur mon chemin. Je ne savais encore de qui il s’agissait. Elle bougonna en m’apercevant, passa à côté de moi sans s’arrêter.
– Je suis perdu! Pourriez-vous m’aider?
Était-elle sourde? Elle ne répondit pas. Peut-être ne me comprenait-elle pas? Pourtant je crus pour ma part saisir ce qu’elle marmonnait. Que, resté chez moi, je ne serais pas perdu, ou quelque chose de ce genre.
C’était un endroit couvert de rocailles où l’on ne pouvait marcher qu’en passant d’une pierre à une autre en faisant de petits sauts comme ceux que font les enfants en escaladant les rochers. Et la petite vieille sautait effectivement d’une pierre à une autre, très raide, presque sans flexion des jambes, avec une étrange agilité.
Elle n’avait rien d’une sorcière, elle avait même un visage profondément humain, très ridé, très jaune comme un masque de cire, comme un masque du théâtre japonais ancien. J’essayai de lui parler du rocher où les cendres d’Agakawa avait été enfermées. Elle me regardait comme si j’étais fou ou comme si je parlais une langue sans rapport avec la sienne.
À chaque fois, elle s’éloignait, je devais la poursuivre. Elle ne connaissait pas davantage la Propriété de l’écrivain. M’étais-je égaré au point d’être si éloigné de mon but, que cette vieille ne connaisse même pas cette maison?
– La maison de Kikuko… répétait-elle, il n’y a pas d’autre maison que celle de Kikuko ici…
Je ne sais comment je finis par comprendre que la maison en question et celle d’Agakawa ne faisaient qu’une. Je m’étais trompé: la Propriété n’avait jamais appartenu à l’écrivain mais à la famille de sa femme et avait été léguée à une certaine Kikuko dès son plus jeune âge.
Dès qu’elle prononçait ce prénom, elle semblait pleine de vénération comme si l’on évoquait un profond mystère. Elle consentit enfin à me montrer le chemin.
– Kikuko est si loin là-bas! Si loin de tout!
Je ne pouvais pas encore comprendre ce qu’elle voulait dire. Je voyais à présent en contrebas, mais très éloignée, la Propriété faite de trois ou quatre corps de bâtiments. En suivant du regard le rivage, je crus même reconnaître l’endroit où se trouvait la sépulture de l’écrivain. Je crus reconnaître une forme, un galet qui, éloigné comme il l’était, paraissait pouvoir tenir dans le creux de ma main.
– Que vas-tu faire chez eux? me demanda-t-elle, curieuse tout d’un coup, familière, coquine même.
Je pris quelques minutes pour lui expliquer, le métier d’Agakawa, sa renommée, sa mort récente, le travail que je devais effectuer auprès de sa femme sur des textes inédits. Quand j’eus fini, elle se mit à rire, me tourna le dos, continua à rire en sautillant de pierre en pierre comme si je venais de lui raconter une bonne plaisanterie.

Je m’attendais à ce que son épouse me fasse une forte impression. Mais je ne savais pas laquelle. Je m’y étais préparé dès mon départ. J’y avais repensé sans cesse au cours du voyage, à de nombreuses reprises en errant dans la lande, encore plus au fur et à mesure que j’approchais de la Propriété.
Sa vie conjugale avec Agakawa avait plus d’une fois défrayé la chronique. Leur rencontre, leurs disputes, réconciliations et séparation pour finir avaient été très largement commentées dans les journaux. Cela, bien sûr, n’avait pas été du goût de tous, surtout dans le milieu littéraire où tout le monde le détestait pour une raison ou pour une autre, l’accusant de ne jamais manquer une occasion de faire parler de lui, de faire du tapage médiatique une carrière, lui reprochant de s’ingénier surtout à mêler inextricablement les esclandres de sa vie privée aux scandales que provoquaient déjà, dès leur parution, presque tous ses romans. L’écrivain s’était sans doute longtemps amusé moins peut-être d’étaler ainsi au grand jour ses frasques conjugales que de jouer en fait avec le mépris, la colère, l’indignation des uns et des autres.
Dès que j’ai commencé à travailler avec Agakawa, jusqu’à sa mort, tous ceux qui le savaient n’ont cessé de m’interroger sur lui, ou avides de quelque bonne anecdote comme il s’en racontait tant, ou pensant que j’en savais un peu plus sur l’homme réel, débarrassé du mythe dont il s’était entouré. En fait j’étais très mal placé pour répondre. Leur rupture définitive était intervenue six mois avant ses premiers problèmes de santé, donc dix mois avant mon entrée à son service. L’homme que j’avais connu, du fait de la maladie, n’était plus tout à fait le même. Peut-être aussi étais-je mal placé pour répondre parce qu’il me manquait, pour juger, un élément, un seul mais sans doute le plus important: je n’avais jamais rencontré cette femme. Je l’avais vue à plusieurs reprises en photographie dans des magazines, à la télévision aussi, mais jamais je n’avais eu l’occasion de l’approcher.
Keiko Shimozaki* était la seconde épouse d’Agakawa. Leur rencontre, déjà, avait fait la une des journaux. Elle était en effet la fille d’un acteur de kabuki très célèbre et avait, elle-même, comme danseuse, acquis une réputation certaine dans laquelle il était difficile de faire la part du mérite artistique et d’une vie mondaine très dissipée. Pour aller à l’essentiel, on la disait très attirée par les femmes surtout, des milieux les plus chics de la capitale, et sa relation avec Agakawa avait beaucoup surpris, intrigué. Elle avait été sa maîtresse publique pendant deux ou trois ans avant leur mariage. À ce moment-là, l’écrivain devait avoir cinquante-trois ans et Keiko, beaucoup plus jeune, une trentaine d’années seulement.
Pour tous, cette femme avait été l’inspiratrice des plus grandes héroïnes d’Agakawa, des œuvres majeures de sa maturité. Cela ne faisait aucun doute. De nombreuses lettres de l’auteur, publiées depuis, l’attestent formellement.
On devine dès lors quels pouvaient être mes sentiments, mon émotion, avant de la rencontrer pour la première fois.

J’arrivai très tard à la Propriété, bien une heure je pense après la tombée de la nuit, vers vingt-deux heures. On m’attendait. Des lanternes en papier, balancées par le vent dans tous les sens, avaient été allumées sur le chemin. Je longeais depuis près d’une demi-heure un parc splendide, très ancien, peut-être plus impressionnant encore dans la pénombre. Des arbres centenaires, gigantesques, se dégageaient sur le fond de mer, éclairés par la lumière des pavillons de jardin.
Une servante était venue à ma rencontre. On avait appris que j’étais descendu trop tôt du car. On s’était inquiété. Elle me conduisit dans un pavillon, un peu à l’écart du bâtiment principal. Je pouvais prendre mon temps. Madame m’attendait mais me faisait savoir qu’elle n’était pas pressée, que je pouvais me reposer tant que je le souhaitais, que le dîner était toujours servi très tard.
On m’avait préparé un bain. J’y restai un temps infini, ivre de fatigue, me délassant de cette marche forcée de plusieurs heures ou retardant toujours un peu plus le moment d’aller au-devant d’elle. J’essayais de rassembler les éléments en ma possession pour lui créer un corps, un visage, une expression probable. Je cherchais à deviner quelle serait son attitude envers moi, quel registre elle choisirait d’employer dans la gamme presque infinie des codes de politesse féminine au Japon.

Je ne sais dans quelle mesure je peux me fier à ma seule mémoire plus de dix ans après ces événements. Tant d’images de cette femme se mêlent à présent dans mon souvenir. Comment retrouver celle qui fut la première?
Je ne suis pas tout à fait sûr que cette rencontre n’ait pas été un rêve d’un bout à l’autre. Cette femme était-elle réelle? Ou comme si souvent dans la culture japonaise, dans les croyances profondes de ce peuple, n’ai-je eu affaire en définitive qu’à une ombre, un fantôme, un être né de mon imagination seulement, de mon égarement d’alors?
J’essaie de ralentir ma démarche, de laisser se dérouler en moi, image par image, le moment qui me sépare encore d’elle pour saisir avec précision ma toute première impression.
Je longe par le jardin un salon peu éclairé, meublé à l’occidentale. La servante qui me devance marche très lentement. J’entends encore le frou-frou de son kimono, le léger claquement de ses geta sur les pierres. Voilà, nous arrivons à cette terrasse. Je crois apercevoir une silhouette qui, furtivement, s’esquive, disparaît. Quelques secondes encore et je serai face à elle.
J’entends d’abord sa voix. Elle va se retourner vers moi.
– Monsieur Cordier!
Je devine mon nom plus que je ne le comprends réellement. De même je touche plus que je ne serre la main qu’elle me tend, qui s’est simplement posée dans la mienne, curieusement, sans aucun poids, sans aucun mouvement de préhension, qu’elle retire aussitôt.
– Vous vous êtes perdu, m’a-t-on raconté.
Elle dit cela avec un petit rire qui laisse deviner que cela lui est totalement indifférent et ne la fait pas rire du tout.
Je vais enfin pouvoir lever le regard. Après ces quelques mots, regarder cette femme, l’inspiratrice d’Agakawa, cette femme à la vie si scandaleuse qui, à cet instant précis, allait ce

Ma première impression, je ne sais comment l’exprimer. Il y a d’abord la confirmation qu’elle ne fait pas du tout partie de mon univers. Comme je pouvais m’en douter, elle entre dans la catégorie de ces femmes très belles, très sûres d’elles, impossibles à situer en fait, le visage boudeur, méprisant, femme du monde sans aucun doute, avec une nuance mauvais genre, provocatrice, disons le mot, poule de luxe, comme ces asiatiques très typées que l’on rencontre dans les endroits chics, aux abords des palaces, que l’on croise parfois dans les aéroports, sorties d’on ne sait quel univers improbable, inspirant un sentiment de préciosité, de fragilité que la richesse à elle seule ne suffit pas tout à fait à expliquer.
Elle ne s’encombre d’aucune attention particulière envers moi, comme si ma visite l’importunait plutôt. Ce qui me surprend tout de même dans une maison japonaise, mais je peux aussi l’expliquer: je ne suis que le secrétaire de son mari, un subalterne de toute façon. Néanmoins, cela contraste fortement avec mon état d’esprit à moi, qui me prépare depuis des jours à cette rencontre, qui ai mille fois répété dans ma tête le déroulement probable de cet instant.
Je la revois dans un vêtement très clair, très léger, un yukata de coupe assez stricte avec, autour du cou, un foulard occidental très coloré, anormalement serré. Elle a, selon une mode très ancienne, les sourcils tout à fait rasés. Ses cheveux noirs, très longs ruissellent sur ses épaules, le long de ses bras. Elle ressemble un peu avec la raie au milieu aux portraits de Murasaki Shikibu*. Cette image d’une femme d’un autre monde, venue du Japon ancien, se superpose à celle de la femme moderne libre, riche, gâtée, émancipée.
Je ne me suis pas trompé, elle paraît tout à fait indifférente à ma présence, dérangée même, voire hostile. Ce qui se confirme immédiatement.
– Laissons de côté les usages! dit-elle. Vous êtes ici conformément à la volonté posthume de mon mari. Je ne souhaitais pas la publication de ces documents. Vous comprendrez vite pourquoi mais je ne peux m’y opposer.
C’est un être contradictoire, cela se perçoit immédiatement. Parce qu’elle ne dit pas ces paroles sur le ton légèrement irrité qui conviendrait mais à mi-voix, minaudant plutôt, difficile à suivre dans ses intonations, toujours un peu détournée de mon regard. Parce qu’elle adopte, malgré son apparence antique, hiératique, une façon d’être moderne, mouvements brusques, désinvoltes, attitude surtout tout à fait hors des codes de politesse japonais habituels.
– Pour moi, Agakawa était déjà mort depuis longtemps. J’espère que vous me comprenez bien! Depuis longtemps, plus rien ne me liait à cet homme. Plus rien, vous m’entendez!
À cet instant, je dois déjà soupçonner quelque chose, dans un léger déséquilibre de sa démarche: elle doit être ivre, légèrement ivre, pour être aussi verte, cinglante dans sa façon de présenter les choses.
Je suis offensé par son accueil en général mais surtout choqué dans mon estime, mon amitié pour cet homme. Je réponds, sans trop réfléchir, pour dire quelques mots, mais sans désir de la froisser:
– C’est un hommage aussi, Madame! À l’un des hommes de lettres les plus importants de notre époque, une sorte de devoir envers lui.
Elle fut surprise de m’entendre intervenir. Elle se tourna légèrement vers moi, se tut d’abord puis eut un petit rire, un ricanement:
– Gardez votre admiration pour vous, s’il vous plaît!
Et elle me planta là, sur la terrasse, rentra sans m’inviter à la suivre.

J’ai le souvenir d’être resté sur cette terrasse un temps infini. La situation était très embarrassante. Je ne savais pas du tout ce que je devais faire. Avait-elle décidé de renoncer à dîner avec moi? Devais-je déjà rentrer dans mon pavillon? Après cette entrevue éclair?
Le plus étonnant était que, dès les premiers instants, je me trouve confronté, exactement, à la femme que l’on pouvait imaginer à partir des héroïnes d’Agakawa. C’est un terme japonais* qui d’abord, comme une invective, me vint aux lèvres, un terme auquel je ne trouvais pas d’équivalent français. Une garce peut-être. C’est la première traduction qui me vint à l’esprit mais, éloigné du pays depuis si longtemps, je ne me souvenais plus de ce que ce mot signifiait exactement en français. Une peste. Cela recouvrait plusieurs impressions mêlées: celle d’une incroyable assurance de son charme, un incroyable aplomb mêlé à une volonté de faire mal, d’abaisser, de blesser, un art de séduire en humiliant. Il y avait aussi, dans son attitude, un mépris des hommes facile à déceler dès lors qu’on connaissait un peu sa vie et ses goûts, un refus du comportement, du jugement masculin considéré dès le départ comme stupide, arriéré.
J’aurais mieux fait de me taire. Avait-elle voulu me sanctionner d’une certaine impatience, indélicatesse face à elle? Une attitude typique d’Occidental qui, à peine arrivé, cherche à s’imposer?
Depuis toujours, mais spécialement depuis quelques années, un étrange sentiment d’incompréhension de ce qui était japonais s’imposait à moi. Comme si, paradoxalement, plus je connaissais ce pays, mieux je percevais aussi, à la frontière des comportements ordinaires… Comment dire? Étaient-ce des particularismes, des façons d’être locales inassimilables pour un étranger? J’avais de plus en plus souvent l’impression de voir apparaître, au détour de situations banales, un tout autre réel qui se jouait de moi, de ma naïveté, de ma prétention à comprendre. Mais peut-être était-ce une certaine lassitude aussi?

À l’époque, je pouvais déjà dire que j’avais passé presque toute ma vie au Japon, à part quelques années de jeunesse et encore, une bonne partie de celles-ci avaient été consacrées à l’étude de la langue japonaise. Tout ici, presque sans exception, m’avait passionné, dans la culture de ce pays. Pourtant, à plus de quarante-cinq ans, je me retournais parfois sur mon passé sans comprendre tout à fait le pourquoi de cette passion. Après avoir voulu tout approcher, tout connaître, j’avais dû laisser mille choses de cette civilisation m’échapper, admettre de rester un étranger, contraint un certain temps à s’arrêter, à ne plus avancer, à naviguer toujours d’une compréhension partielle à une incompréhension totale.
À cette incompréhension, à vrai dire, j’avais été très tôt préparé. Dès la fin de mes études, j’avais épousé une collègue japonaise. Avec elle, je fis tout de suite des progrès considérables au point de maîtriser la langue en une année ou deux. Alors s’était produit un drôle de renversement: au moment même où tous les obstacles d’ordre linguistique paraissaient disparaître, pour de tout autres motifs, d’ordre privé, je m’étais mis à ne plus du tout la comprendre. Je me souviens que ce fut une expérience marquante pour le jeune traducteur que j’étais que cette découverte d’une incompréhension beaucoup plus profonde, archaïque. Nous parlions, nous échangions, nous nous comprenions donc mais tout dans son attitude, ses motivations, ses réactions, dans sa façon de mentir surtout, me paraissait illisible, incompréhensible.
De même, dans les tout premiers instants de cette relation, quelque chose m’échappait. Un élément trop subtil que je n’avais su identifier.
Il n’y avait qu’une explication possible: je m’étais mis trop en avant, devant cette femme nourrie sans aucun doute d’une culture japonaise très ancienne pour se raser ainsi les sourcils alors que cet usage devait avoir disparu depuis plusieurs siècles. Mais n’avait-elle pas été irrespectueuse envers moi? Parlant ainsi d’un homme que je vénérais, si peu de temps après son agonie. Sa mort était trop proche pour que l’on oublie ainsi tout devoir envers lui, surtout son épouse tout de même. Je retournais toutes ces pensées désordonnées dans ma tête depuis un moment quand une servante vint enfin me chercher.

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