Première partie
Le car avait dépassé depuis une dizaine de minutes le dernier village. Déjà debout, prêt à descendre, jhésitais à me renseigner une dernière fois, compte tenu du dialecte, de laccent local surtout, craignant de nouvelles difficultés à me faire comprendre. Je métais déplacé tout de même, penché vers une toute jeune fille, une servante des Agakawa probablement. Il ne restait plus quelle et quelques paysans ou journaliers dans le car. Elle avait baissé le regard, détourné le visage. Elle avait seulement répondu: «Non! Pas ici!», ne comprenant pas ce que je cherchais, ne cherchant pas à comprendre, effrayée de me voir descendre là, au point de me retenir par la manche, de me supplier, de pleurnicher presque pour que je massoie à nouveau, pour que jattende le prochain arrêt où elle maccompagnerait, me guiderait. Elle avait peur de se faire disputer davoir laissé ainsi un étranger, un invité, se tromper, se perdre, sans avoir su le conseiller.
Jétais descendu tout de même en pleine lande, à une croisée de chemins. Le bus sétait éloigné. Je lavais suivi du regard un instant, je lavais regardé disparaître dans la campagne.
La mer nétait pas loin. Sur la route, depuis une vingtaine de kilomètres, le rivage apparaissait, disparaissait. La mer grise, presque noire comme le ciel. Et sur le rivage, dénormes blocs de pierre, recouverts par les lames, semblables à celui que je cherchais.
Pour un Occidental, cétait une drôle didée, une idée très japonaise. Malgré toutes les années passées dans ce pays, je ne pouvais mempêcher de raisonner encore ainsi, ne sachant pas, sincèrement, si je comprenais ou non ce souci du raffinement, ce sens du rite et de la nature mêlés.
Javais reçu, comme probablement tous les proches de lécrivain, en guise de faire-part de décès, la photo dun jardin minéral au bord de la mer, avec, isolé, un galet énorme, de plusieurs centaines de tonnes, dune dizaine de mètres de long au moins. Cette pierre navait pas été choisie au hasard. Il y avait une sorte de perfection en elle, dans ses courbes, sa couleur, les stries qui la parcouraient, dans le mouvement particulier de leau à cet endroit du rivage, la découvrant et la recouvrant sans cesse.
La télévision avait montré un reportage complet. Lidée, il faut le reconnaître, était originale, avait exigé un dispositif considérable, des jetées provisoires pour assécher lendroit, acheminer des machines, des scies à disques de haute précision, pour éviter tout effritement ou cassure de la pierre. Cela avait duré plusieurs jours, dun travail minutieux. Un bloc rectangulaire avait été retiré de la masse, retravaillé en usine afin dy sceller le coffret de métal contenant les cendres de lécrivain.
Enfin la cérémonie avait pu avoir lieu. Les caméras avaient montré la famille, six ou sept personnes alignées en costume traditionnel sur le rivage. Comme lon descend un cercueil dans une tombe, le bloc de pierre avait été lentement glissé jusquà ce quil retrouve sa place originelle, puis définitivement scellé, sans plus aucune trace ou presque du travail accompli. Devant la famille toujours immobile, les digues avaient été rouvertes, la mer avait regagné son rivage, limmense pierre avait subi à nouveau lassaut des lames, de plus en plus calmes, comme respectueuses, recouvrant la pierre et la découvrant dans un mouvement infini.
Les indications que lon mavait données mavaient paru claires. Je pensais rejoindre la mer dabord, avoir largement le temps, me recueillir un instant là-bas avant de regagner la Propriété.
Le vent sétait levé, un vent tourbillonnant de bord de mer qui agitait, couchait par brassées, par vagues, les hautes herbes de la lande autour de moi. Je marchais depuis un moment sans parvenir à atteindre le rivage qui mavait pourtant paru si proche. Y avait-il là une sorte de cap, davancée de terre qui faisait que la mer reculait au fur et à mesure que javançais? À un moment ou à un autre javais dû faire une erreur. Plusieurs fois je revins en arrière, je ressortis de ma poche lenveloppe sur laquelle javais griffonné quelques notes. Au point bientôt de ne plus du tout savoir que faire, où me diriger, dêtre complètement perdu. Cela ressemblait déjà à un rêve, cette obstination à me perdre, limpression de piétiner, de ne pas progresser, de mefforcer, de mépuiser en vain.
Parfois le panorama était somptueux. Non pas quelque chose de permanent que jaurais pu, assis, contempler à loisir. Non! Des images furtives du ciel sombre comme la mer, de rayons de lumière trouant soudain cet écran, illuminant la lande tourbillonnante ou les bancs décume en contrebas.
Cétait sans doute cela, «rencontrer le renard» pour les japonais, ce sentiment, soudain, que, comme dans un jeu, quelquun sest amusé à mélanger toutes les pistes pour vous égarer, sans aucune chance de pouvoir sy retrouver dune manière ou dune autre.
Soit, je longeais la mer à présent mais sans réussir à rejoindre le rivage en contrebas, parce quil ny avait pas de chemin, parce que la végétation darbustes et de ronces était trop dense, sans savoir même si la direction que je suivais me rapprochait ou méloignait plus encore de la Propriété.
Brutalement le travail avec Agakawa sétait arrêté. Javais rassemblé mes affaires, rien, quelques stylos, un porte-documents. Javais été surpris davoir si peu de choses à remporter en fait. Javais quitté lappartement où nous travaillions avec un peu la même impression quau sortir dune lecture, après avoir lu trop longtemps, trop intensément, sans plus très bien savoir où jen étais.
Peut-être ces instants où je marchais dans la lande à la recherche de sa sépulture restent-ils gravés dans ma mémoire pour cette raison, du fait dun grand désordre en moi, dune difficulté aussi à my retrouver.
Tous les événements qui avaient précédé sa mort mavaient beaucoup perturbé. Il y avait eu, dans le travail, de nombreuses interruptions, causées par sa maladie, les rémissions au cours desquelles nous reprenions nos séances mais avec beaucoup de difficultés. Malgré mes études littéraires, quelques années denseignement à lUniversité, javais découvert avec Agakawa la réalité du travail décrivain, dont je navais aucune idée auparavant, les retours en arrière, les remaniements incessants, les corrections, le chaos de la création en quelque sorte.
Comment lui était venue cette idée de choisir un secrétaire français? Je lignore.
Un petit accident cérébral
mavait-il confié en français, lors de notre première rencontre, en me montrant son bras immobile sur laccoudoir du fauteuil.
Je nai jamais dicté de textes ou très rarement. Je ne sais pas si cela sera facile
Pour vous
Pour moi
Nous prendrons le temps nécessaire.
Peut-être appréciait-il une forme dincompréhension spécifique, un flottement du sens entre nous. Le japonais ne me posait pas beaucoup de problèmes. Il avait adopté une prononciation à leuropéenne unique en son genre, il y mettait du sien. Mais il avait lhabitude, en travaillant, de sauter du coq à lâne sans que lon comprenne si ce quil dictait constituait la suite du récit, ou sil faisait une parenthèse, reprenait un passage ancien, ou sil passait à quelque chose de nouveau. Cela lamusait beaucoup de défier une forme de logique en moi, une logique denseignant sans doute, de chercher à me dérouter.
Avec la maladie, le problème sétait beaucoup accentué. Jhésitais aussi davantage à linterrompre. Au point de peiner réellement pour le suivre, pour mettre un peu dordre dans la trame du récit.
Au fil des mois, javais vu la maladie sacharner sur lui, jusquà le détruire, le réduire au silence.
Jallais renoncer, revenir sur mes pas, décidé à attendre le prochain car, quand je rencontrai une vieille femme sur mon chemin. Je ne savais encore de qui il sagissait. Elle bougonna en mapercevant, passa à côté de moi sans sarrêter.
Je suis perdu! Pourriez-vous maider?
Était-elle sourde? Elle ne répondit pas. Peut-être ne me comprenait-elle pas? Pourtant je crus pour ma part saisir ce quelle marmonnait. Que, resté chez moi, je ne serais pas perdu, ou quelque chose de ce genre.
Cétait un endroit couvert de rocailles où lon ne pouvait marcher quen passant dune pierre à une autre en faisant de petits sauts comme ceux que font les enfants en escaladant les rochers. Et la petite vieille sautait effectivement dune pierre à une autre, très raide, presque sans flexion des jambes, avec une étrange agilité.
Elle navait rien dune sorcière, elle avait même un visage profondément humain, très ridé, très jaune comme un masque de cire, comme un masque du théâtre japonais ancien. Jessayai de lui parler du rocher où les cendres dAgakawa avait été enfermées. Elle me regardait comme si jétais fou ou comme si je parlais une langue sans rapport avec la sienne.
À chaque fois, elle séloignait, je devais la poursuivre. Elle ne connaissait pas davantage la Propriété de lécrivain. Métais-je égaré au point dêtre si éloigné de mon but, que cette vieille ne connaisse même pas cette maison?
La maison de Kikuko
répétait-elle, il ny a pas dautre maison que celle de Kikuko ici
Je ne sais comment je finis par comprendre que la maison en question et celle dAgakawa ne faisaient quune. Je métais trompé: la Propriété navait jamais appartenu à lécrivain mais à la famille de sa femme et avait été léguée à une certaine Kikuko dès son plus jeune âge.
Dès quelle prononçait ce prénom, elle semblait pleine de vénération comme si lon évoquait un profond mystère. Elle consentit enfin à me montrer le chemin.
Kikuko est si loin là-bas! Si loin de tout!
Je ne pouvais pas encore comprendre ce quelle voulait dire. Je voyais à présent en contrebas, mais très éloignée, la Propriété faite de trois ou quatre corps de bâtiments. En suivant du regard le rivage, je crus même reconnaître lendroit où se trouvait la sépulture de lécrivain. Je crus reconnaître une forme, un galet qui, éloigné comme il létait, paraissait pouvoir tenir dans le creux de ma main.
Que vas-tu faire chez eux? me demanda-t-elle, curieuse tout dun coup, familière, coquine même.
Je pris quelques minutes pour lui expliquer, le métier dAgakawa, sa renommée, sa mort récente, le travail que je devais effectuer auprès de sa femme sur des textes inédits. Quand jeus fini, elle se mit à rire, me tourna le dos, continua à rire en sautillant de pierre en pierre comme si je venais de lui raconter une bonne plaisanterie.
Je mattendais à ce que son épouse me fasse une forte impression. Mais je ne savais pas laquelle. Je my étais préparé dès mon départ. Jy avais repensé sans cesse au cours du voyage, à de nombreuses reprises en errant dans la lande, encore plus au fur et à mesure que japprochais de la Propriété.
Sa vie conjugale avec Agakawa avait plus dune fois défrayé la chronique. Leur rencontre, leurs disputes, réconciliations et séparation pour finir avaient été très largement commentées dans les journaux. Cela, bien sûr, navait pas été du goût de tous, surtout dans le milieu littéraire où tout le monde le détestait pour une raison ou pour une autre, laccusant de ne jamais manquer une occasion de faire parler de lui, de faire du tapage médiatique une carrière, lui reprochant de singénier surtout à mêler inextricablement les esclandres de sa vie privée aux scandales que provoquaient déjà, dès leur parution, presque tous ses romans. Lécrivain sétait sans doute longtemps amusé moins peut-être détaler ainsi au grand jour ses frasques conjugales que de jouer en fait avec le mépris, la colère, lindignation des uns et des autres.
Dès que jai commencé à travailler avec Agakawa, jusquà sa mort, tous ceux qui le savaient nont cessé de minterroger sur lui, ou avides de quelque bonne anecdote comme il sen racontait tant, ou pensant que jen savais un peu plus sur lhomme réel, débarrassé du mythe dont il sétait entouré. En fait jétais très mal placé pour répondre. Leur rupture définitive était intervenue six mois avant ses premiers problèmes de santé, donc dix mois avant mon entrée à son service. Lhomme que javais connu, du fait de la maladie, nétait plus tout à fait le même. Peut-être aussi étais-je mal placé pour répondre parce quil me manquait, pour juger, un élément, un seul mais sans doute le plus important: je navais jamais rencontré cette femme. Je lavais vue à plusieurs reprises en photographie dans des magazines, à la télévision aussi, mais jamais je navais eu loccasion de lapprocher.
Keiko Shimozaki* était la seconde épouse dAgakawa. Leur rencontre, déjà, avait fait la une des journaux. Elle était en effet la fille dun acteur de kabuki très célèbre et avait, elle-même, comme danseuse, acquis une réputation certaine dans laquelle il était difficile de faire la part du mérite artistique et dune vie mondaine très dissipée. Pour aller à lessentiel, on la disait très attirée par les femmes surtout, des milieux les plus chics de la capitale, et sa relation avec Agakawa avait beaucoup surpris, intrigué. Elle avait été sa maîtresse publique pendant deux ou trois ans avant leur mariage. À ce moment-là, lécrivain devait avoir cinquante-trois ans et Keiko, beaucoup plus jeune, une trentaine dannées seulement.
Pour tous, cette femme avait été linspiratrice des plus grandes héroïnes dAgakawa, des uvres majeures de sa maturité. Cela ne faisait aucun doute. De nombreuses lettres de lauteur, publiées depuis, lattestent formellement.
On devine dès lors quels pouvaient être mes sentiments, mon émotion, avant de la rencontrer pour la première fois.
Jarrivai très tard à la Propriété, bien une heure je pense après la tombée de la nuit, vers vingt-deux heures. On mattendait. Des lanternes en papier, balancées par le vent dans tous les sens, avaient été allumées sur le chemin. Je longeais depuis près dune demi-heure un parc splendide, très ancien, peut-être plus impressionnant encore dans la pénombre. Des arbres centenaires, gigantesques, se dégageaient sur le fond de mer, éclairés par la lumière des pavillons de jardin.
Une servante était venue à ma rencontre. On avait appris que jétais descendu trop tôt du car. On sétait inquiété. Elle me conduisit dans un pavillon, un peu à lécart du bâtiment principal. Je pouvais prendre mon temps. Madame mattendait mais me faisait savoir quelle nétait pas pressée, que je pouvais me reposer tant que je le souhaitais, que le dîner était toujours servi très tard.
On mavait préparé un bain. Jy restai un temps infini, ivre de fatigue, me délassant de cette marche forcée de plusieurs heures ou retardant toujours un peu plus le moment daller au-devant delle. Jessayais de rassembler les éléments en ma possession pour lui créer un corps, un visage, une expression probable. Je cherchais à deviner quelle serait son attitude envers moi, quel registre elle choisirait demployer dans la gamme presque infinie des codes de politesse féminine au Japon.
Je ne sais dans quelle mesure je peux me fier à ma seule mémoire plus de dix ans après ces événements. Tant dimages de cette femme se mêlent à présent dans mon souvenir. Comment retrouver celle qui fut la première?
Je ne suis pas tout à fait sûr que cette rencontre nait pas été un rêve dun bout à lautre. Cette femme était-elle réelle? Ou comme si souvent dans la culture japonaise, dans les croyances profondes de ce peuple, nai-je eu affaire en définitive quà une ombre, un fantôme, un être né de mon imagination seulement, de mon égarement dalors?
Jessaie de ralentir ma démarche, de laisser se dérouler en moi, image par image, le moment qui me sépare encore delle pour saisir avec précision ma toute première impression.
Je longe par le jardin un salon peu éclairé, meublé à loccidentale. La servante qui me devance marche très lentement. Jentends encore le frou-frou de son kimono, le léger claquement de ses geta sur les pierres. Voilà, nous arrivons à cette terrasse. Je crois apercevoir une silhouette qui, furtivement, sesquive, disparaît. Quelques secondes encore et je serai face à elle.
Jentends dabord sa voix. Elle va se retourner vers moi.
Monsieur Cordier!
Je devine mon nom plus que je ne le comprends réellement. De même je touche plus que je ne serre la main quelle me tend, qui sest simplement posée dans la mienne, curieusement, sans aucun poids, sans aucun mouvement de préhension, quelle retire aussitôt.
Vous vous êtes perdu, ma-t-on raconté.
Elle dit cela avec un petit rire qui laisse deviner que cela lui est totalement indifférent et ne la fait pas rire du tout.
Je vais enfin pouvoir lever le regard. Après ces quelques mots, regarder cette femme, linspiratrice dAgakawa, cette femme à la vie si scandaleuse qui, à cet instant précis, allait ce
Ma première impression, je ne sais comment lexprimer. Il y a dabord la confirmation quelle ne fait pas du tout partie de mon univers. Comme je pouvais men douter, elle entre dans la catégorie de ces femmes très belles, très sûres delles, impossibles à situer en fait, le visage boudeur, méprisant, femme du monde sans aucun doute, avec une nuance mauvais genre, provocatrice, disons le mot, poule de luxe, comme ces asiatiques très typées que lon rencontre dans les endroits chics, aux abords des palaces, que lon croise parfois dans les aéroports, sorties don ne sait quel univers improbable, inspirant un sentiment de préciosité, de fragilité que la richesse à elle seule ne suffit pas tout à fait à expliquer.
Elle ne sencombre daucune attention particulière envers moi, comme si ma visite limportunait plutôt. Ce qui me surprend tout de même dans une maison japonaise, mais je peux aussi lexpliquer: je ne suis que le secrétaire de son mari, un subalterne de toute façon. Néanmoins, cela contraste fortement avec mon état desprit à moi, qui me prépare depuis des jours à cette rencontre, qui ai mille fois répété dans ma tête le déroulement probable de cet instant.
Je la revois dans un vêtement très clair, très léger, un yukata de coupe assez stricte avec, autour du cou, un foulard occidental très coloré, anormalement serré. Elle a, selon une mode très ancienne, les sourcils tout à fait rasés. Ses cheveux noirs, très longs ruissellent sur ses épaules, le long de ses bras. Elle ressemble un peu avec la raie au milieu aux portraits de Murasaki Shikibu*. Cette image dune femme dun autre monde, venue du Japon ancien, se superpose à celle de la femme moderne libre, riche, gâtée, émancipée.
Je ne me suis pas trompé, elle paraît tout à fait indifférente à ma présence, dérangée même, voire hostile. Ce qui se confirme immédiatement.
Laissons de côté les usages! dit-elle. Vous êtes ici conformément à la volonté posthume de mon mari. Je ne souhaitais pas la publication de ces documents. Vous comprendrez vite pourquoi mais je ne peux my opposer.
Cest un être contradictoire, cela se perçoit immédiatement. Parce quelle ne dit pas ces paroles sur le ton légèrement irrité qui conviendrait mais à mi-voix, minaudant plutôt, difficile à suivre dans ses intonations, toujours un peu détournée de mon regard. Parce quelle adopte, malgré son apparence antique, hiératique, une façon dêtre moderne, mouvements brusques, désinvoltes, attitude surtout tout à fait hors des codes de politesse japonais habituels.
Pour moi, Agakawa était déjà mort depuis longtemps. Jespère que vous me comprenez bien! Depuis longtemps, plus rien ne me liait à cet homme. Plus rien, vous mentendez!
À cet instant, je dois déjà soupçonner quelque chose, dans un léger déséquilibre de sa démarche: elle doit être ivre, légèrement ivre, pour être aussi verte, cinglante dans sa façon de présenter les choses.
Je suis offensé par son accueil en général mais surtout choqué dans mon estime, mon amitié pour cet homme. Je réponds, sans trop réfléchir, pour dire quelques mots, mais sans désir de la froisser:
Cest un hommage aussi, Madame! À lun des hommes de lettres les plus importants de notre époque, une sorte de devoir envers lui.
Elle fut surprise de mentendre intervenir. Elle se tourna légèrement vers moi, se tut dabord puis eut un petit rire, un ricanement:
Gardez votre admiration pour vous, sil vous plaît!
Et elle me planta là, sur la terrasse, rentra sans minviter à la suivre.
Jai le souvenir dêtre resté sur cette terrasse un temps infini. La situation était très embarrassante. Je ne savais pas du tout ce que je devais faire. Avait-elle décidé de renoncer à dîner avec moi? Devais-je déjà rentrer dans mon pavillon? Après cette entrevue éclair?
Le plus étonnant était que, dès les premiers instants, je me trouve confronté, exactement, à la femme que lon pouvait imaginer à partir des héroïnes dAgakawa. Cest un terme japonais* qui dabord, comme une invective, me vint aux lèvres, un terme auquel je ne trouvais pas déquivalent français. Une garce peut-être. Cest la première traduction qui me vint à lesprit mais, éloigné du pays depuis si longtemps, je ne me souvenais plus de ce que ce mot signifiait exactement en français. Une peste. Cela recouvrait plusieurs impressions mêlées: celle dune incroyable assurance de son charme, un incroyable aplomb mêlé à une volonté de faire mal, dabaisser, de blesser, un art de séduire en humiliant. Il y avait aussi, dans son attitude, un mépris des hommes facile à déceler dès lors quon connaissait un peu sa vie et ses goûts, un refus du comportement, du jugement masculin considéré dès le départ comme stupide, arriéré.
Jaurais mieux fait de me taire. Avait-elle voulu me sanctionner dune certaine impatience, indélicatesse face à elle? Une attitude typique dOccidental qui, à peine arrivé, cherche à simposer?
Depuis toujours, mais spécialement depuis quelques années, un étrange sentiment dincompréhension de ce qui était japonais simposait à moi. Comme si, paradoxalement, plus je connaissais ce pays, mieux je percevais aussi, à la frontière des comportements ordinaires
Comment dire? Étaient-ce des particularismes, des façons dêtre locales inassimilables pour un étranger? Javais de plus en plus souvent limpression de voir apparaître, au détour de situations banales, un tout autre réel qui se jouait de moi, de ma naïveté, de ma prétention à comprendre. Mais peut-être était-ce une certaine lassitude aussi?
À lépoque, je pouvais déjà dire que javais passé presque toute ma vie au Japon, à part quelques années de jeunesse et encore, une bonne partie de celles-ci avaient été consacrées à létude de la langue japonaise. Tout ici, presque sans exception, mavait passionné, dans la culture de ce pays. Pourtant, à plus de quarante-cinq ans, je me retournais parfois sur mon passé sans comprendre tout à fait le pourquoi de cette passion. Après avoir voulu tout approcher, tout connaître, javais dû laisser mille choses de cette civilisation méchapper, admettre de rester un étranger, contraint un certain temps à sarrêter, à ne plus avancer, à naviguer toujours dune compréhension partielle à une incompréhension totale.
À cette incompréhension, à vrai dire, javais été très tôt préparé. Dès la fin de mes études, javais épousé une collègue japonaise. Avec elle, je fis tout de suite des progrès considérables au point de maîtriser la langue en une année ou deux. Alors sétait produit un drôle de renversement: au moment même où tous les obstacles dordre linguistique paraissaient disparaître, pour de tout autres motifs, dordre privé, je métais mis à ne plus du tout la comprendre. Je me souviens que ce fut une expérience marquante pour le jeune traducteur que jétais que cette découverte dune incompréhension beaucoup plus profonde, archaïque. Nous parlions, nous échangions, nous nous comprenions donc mais tout dans son attitude, ses motivations, ses réactions, dans sa façon de mentir surtout, me paraissait illisible, incompréhensible.
De même, dans les tout premiers instants de cette relation, quelque chose méchappait. Un élément trop subtil que je navais su identifier.
Il ny avait quune explication possible: je métais mis trop en avant, devant cette femme nourrie sans aucun doute dune culture japonaise très ancienne pour se raser ainsi les sourcils alors que cet usage devait avoir disparu depuis plusieurs siècles. Mais navait-elle pas été irrespectueuse envers moi? Parlant ainsi dun homme que je vénérais, si peu de temps après son agonie. Sa mort était trop proche pour que lon oublie ainsi tout devoir envers lui, surtout son épouse tout de même. Je retournais toutes ces pensées désordonnées dans ma tête depuis un moment quand une servante vint enfin me chercher.