L'extrait
Anne SERRE
Les Gouvernantes
(p. 7-11)
Maintenant les voici qui sapprochent de la vaste maison claire. Cest une demeure basse, dun seul étage, dont les flancs senfouissent sous de grands arbres. Installées au salon elles se mettent à deviser avec une certaine majesté. De véritables reines en cette saison. Dans cette maison vide il paraîtrait quelles se préparent pour un bal, les pauvres sottes, un bal qui aura lieu en leur honneur et celui des petits garçons qui jouent au cerceau.
Dans le salon, la scène est éclairée bien maigrement par une seule petite lampe juchée sur un bonheur du jour en plein centre du tapis. De lextérieur on voit les chevelures des deux jeunes femmes miroiter sur les vitres des portes-fenêtres. Elles ont chaud, retirent leurs broches, leurs foulards et une partie de leur corsage. On apporte du thé, elles boivent aux chandelles. Même à demi dévêtues, elles sont dune prudence exemplaire, lisses comme des enfants quon vient de sortir du bain.
Eléonore semble réciter quelque chose. De lextérieur on voit ses lèvres bouger, assez vivement parfois. Parfois aussi les deux lèvres restent écartées lune de lautre un assez long moment. Dans les vitres des portes-fenêtres on voit scintiller ses dents humides.
Pendant que lune parle, lautre sétend plus confortablement sur le canapé et lance ses jambes sur le dossier. Elle les recouvre aussitôt du pan de sa longue robe. Elle mange des pâtisseries, les saisit sans regarder, de deux doigts tendus au hasard sur la table basse et les porte à sa bouche en fermant les yeux.
Ce sont les gouvernantes. Demain reviendra la famille, monsieur Austeur et madame Austeur, les quatre enfants de monsieur et madame Austeur, la petite bonne et peut-être quelques amis. Ils reviendront de la mer, de la plage.
Mais auparavant, la fête! Ce gala préparé depuis plus de trois semaines. Même Inès, la gouvernante den face, pleurait hier à lidée de rater cette soirée. On lavait envoyée soigner le vieux monsieur. Elle préparait des tisanes dans la chambre chaude et fermée en jetant des coups dil par la fenêtre. Inès voyait le parc des gens den face, un minuscule coin du banc dissimulé sous les feuillages, lallée au milieu des pelouses grises, un dernier petit garçon qui cherchait son cerceau. Quand le vieux monsieur eut avalé son bol de tisane, chaussé ses lunettes, ouvert son grand livre, elle sinstalla à la fenêtre. Dans le grand parc gris, la cime des vieux arbres et les jeunes arbres tout entiers frémissaient. Plus loin, la maison minuscule nétait éclairée quen son centre par un faible lumignon. Que faisaient ses deux amies? Préparaient-elles la fête au moins?
Dans la maison den face, au fond de la nuit du parc, les gouvernantes jouent aux cartes. Eléonore quon croyait si sérieuse rit comme une folle. Ses joues sont toutes roses. Elle agite ses cheveux humides en renversant la tête. Un des petits garçons sest assis au salon, profondément, dans un large fauteuil de cuir. Il sappuie sur son cerceau comme sur le bastingage dun pont de navire. Il regarde les deux gouvernantes jouer aux cartes et fumer de soyeuses petites cigarettes. Parfois, dune main, il pique une olive dans un grand bol de faïence posé contre le fauteuil, de lautre il maintient son cerceau.
Sous la pendule qui bat pesamment, un autre petit garçon se tient. Debout dans ses culottes courtes, les mains nouées dans le dos, il incline légèrement le buste pour vérifier que ses pieds sont bien inscrits dans le carreau du plancher et ne débordent pas sur la ligne. Une mèche de cheveux raides dissimule le côté droit de son visage.
Dans la maison, dans les escaliers, sur les paliers, dautres petits garçons passent, montent, descendent et se croisent silencieusement. Parfois un cerceau dévale les marches et vient rebondir dans le grand hall. Une seule fois il franchit le hall sans sarrêter, traverse le salon et accroche un vase sur lun des guéridons. Alors les enfants viennent par demi-douzaines ramasser les miettes.
Si lon se fiait à ce soir-là pour évaluer la compétence des gouvernantes, on jugerait que monsieur et madame Austeur ont été bien légers en engageant deux jeunes femmes aussi insouciantes. On avancerait même quil y a anguille sous roche.
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