L'extrait
Anne SERRE
Eva Lone
Je tourne, je vire, je perds un temps précieux et pendant ce temps de grandes choses se font de par le monde: on construit des ponts, on élève des maisons, des toits sont lancés par-dessus quatre murs, à une vitesse grand V des plantations montent vers le ciel et dinnombrables voitures passent dans un sens et dans un autre sur la route à grande circulation qui borde les maisons en question. Celle qui nous intéresse vient à peine dêtre coiffée de son couvre-chef un beau toit aux tuiles orangées , à peine les ouvriers ont-ils eu le temps de se retirer à reculons en se découvrant avec respect pliés en deux sous les applaudissements, à peine le jardin vingt mètres sur vingt est-il piqueté de légumes nains, darbrisseaux à naître et de salades croquantes, quun terrible coup de tonnerre ébranle le quartier, quun éclair zèbre le ciel et que des millions de grosses gouttes de pluie sabattent en mitraille sur le tendre jardin, les tuiles vierges et la route où les voitures circulaient jusque-là à la queue-leu-leu.
A lintérieur de la troisième voiture en partant de la gauche, celle qui justement pénètre sur le segment de route qui longe la grille de la nouvelle maison, se trouvent monsieur et madame Quinn accompagnés dHélène Quinn, leur fille, disgraciée par le port dune vilaine paire de lunettes et de boucles doreilles clinquantes. Monsieur Quinn ne manque pas de saluer lesprit dentreprise et le goût cest son avis de celui qui vient de faire bâtir cette maison aux élégantes proportions. Madame Quinn en est à jeter un coup dil et Hélène Quinn à se tortiller bêtement en apercevant la casquette du dernier ouvrier un joli brun quand le coup de tonnerre, léclair zébrant le ciel et la mitraille des gouttes de pluie dun calibre vraiment étonnant font entendre, voir et sentir leur puissance intimidante. Cest la raison pour laquelle, après sêtre incliné devant ces manifestations de la nature qui nous dépassent, monsieur Quinn relève prestement le toit de sa voiture décapotable et en coiffe une madame Quinn bouleversée, quoiquelle en ait, à vrai dire, déjà vu dautres.
Le déluge violent qui sabat sans discontinuer a tout à fait modifié le paysage urbain. Là où une minute plus tôt se montrait une route fraîche conduisant tout droit à la campagne, apparaît un paysage trempé, assombri, mouvementé. Les voyageurs sennuyaient un peu; maintenant ils ne sennuient plus. Quelque chose est arrivé: un déluge qui secouant le ciel a secoué aussi leurs humeurs et leurs projets davenir. Hélène Quinn était un peu libidineuse quelques minutes auparavant, elle est maintenant pure comme un ange et a rangé ses lunettes. Madame Quinn bayait aux corneilles et regrettait de ne pas avoir emporté son tricot, elle guette maintenant le profil solide de monsieur Quinn et songe quil a encore du charme. Monsieur Quinn pensait vaguement à la petite du premier étage qui porte des jupes tellement collantes; il rêve désormais de planter un nouvel arbre pourquoi pas un chêne? dans le terrain que son frère lui a cédé à la campagne. Ils sont donc tous de très bonne humeur, cest-à-dire pleins de bonnes résolutions.
Aussi soudain quil était arrivé lorage cesse et le soleil réapparaît. Cest presque trop rapide. Sans tout à fait faire machine arrière les projets davenir vont avoir à se modifier encore. Maintenant la route est blanche, toute luisante, aux feuillages des arbres perlent des gouttes scintillantes. Hélène Quinn mettra sa robe bleue, celle qui a un nud rose et plaît aux garçons. Madame Quinn interrogera tout de même monsieur Quinn sur ses retards tous les mardis soirs. Monsieur Quinn plantera un chêne certes, mais peut-être seulement après une sieste ou une bonne partie de chasse avec Albert.
Contre la maison neuve des échelles sont à nouveau dressées. Un embarras de voitures causé par un accident causé lui-même par la foudre ayant lieu juste à ce moment-là, il se trouve que la famille Quinn a une vue imprenable sur la maison et le jardin neufs devant lesquels, bien malgré eux car ils ne voudraient pas perdre une minute de leur week-end, ils stationnent. Monsieur Quinn a beau faire claquer sa langue contre son palais et pianoter sur le volant, madame Quinn sortir la tête par la fenêtre pour inspecter le lieu de laccident à une centaine de mètres, et cette sotte dHélène se repoudrer à larrière dans lattente des pompiers, les choses ne paraissent pas sarranger beaucoup. Et cest la débandade et laffalement complet des beaux projets: tricot, libido, adultère sont à nouveau les sujets de préoccupation majeurs des occupants de la voiture numéro ZX 3456 70.
Mais voilà les ouvriers sur le toit de la maison et cela cest au moins quelque chose. Tombera? Tombera pas? Lun des ouvriers a manqué deux fois de suite de dégringoler dans les menus parterres taillés au cordeau.
A lintérieur de la maison, derrière la troisième fenêtre en partant de la gauche au premier étage, un délicat rideau de mousseline dune blancheur neigeuse vient de sagiter doucement. Une ombre a passé, blonde, racée, et cela paraît étrange, gantée. Hélène Quinn remet ses lunettes qui lui donnent définitivement lair dune vache. Ce doit être triste pour des parents davoir une fille aussi vilaine. Peut-être la trouvent-ils belle puisque lamour est aveugle et que monsieur et madame Quinn, cest incontestable, aiment Hélène. Dailleurs cest là le seul enfant quils aient jamais réussi à avoir. Ils ont eu un garçon autrefois, mais celui-ci est mort bêtement dans un moment de négligence dont madame Quinn devait ne jamais se remettre et sest remise finalement. Lorsquà la suite de ce drame ils conçurent Hélène, ce fut dans les larmes. Dans lune des poches intérieures de son sac à main, celle-ci conserve la photographie du petit frère, à lunettes aussi. La petite du premier étage qui porte toujours des jupes tellement collantes porte aussi des lunettes, ce qui ne lempêche nullement dêtre la plus affriolante des employées de la société où monsieur Quinn sévit depuis dix-huit ans et trois mois.
Lorsquil a rencontré madame Quinn il y a vingt ans et deux mois, monsieur Quinn voulait être peintre. Il partait avec son chevalet et sinstallait dans les sentiers de forêt. Cest là quil rencontra, comme dans un roman, ladorable Alice Quinn qui musait dans les bois, un sac à bandoulière rebondissant gaiement contre sa hanche, les joues claires, les yeux bleus, lhumeur folâtre. Le sang de monsieur Quinn artiste ne fit quun tour. Verbalement il célébra les beautés dAlice en les énumérant. La jeune femme confuse sassit à ses pieds et considéra, rêveuse, la toile de son admirateur. A ce moment-là, dit-elle il ny a aucune raison pour la soupçonner de mentir , elle sut quAgénor Quinn serait son mari. Cest pourquoi aucune sotte pudeur ne la retint lorsquelle posa une main douce et timidement baguée sur la cuisse de monsieur Quinn qui sentit alors toutes les ressources de son énergie virile se déployer.
Cest donc dans ce bois, sur ce sentier, à quelques pas du chevalet parmi les daims et les oiseaux, sous les chênes et les hêtres pourpres, que monsieur et madame Quinn se connurent pour la première fois. Lhistoire est émouvante.
Puis ils conçurent Hélène un jour de pluie. Madame Quinn sen souvient parfaitement car jusque-là, chaque soir, fermant les yeux elle avalait une petite pilule bleue destinée à la garder pure de toute grossesse. Une fois déjà elle avait omis de la prendre et cétait le petit frère qui était arrivé. Ce jour dautomne pluvieux où elle décida en accord avec monsieur Quinn de concevoir, elle laissa de côté encore une fois la pilule bleue et éprouva fortement lamour de monsieur Quinn. Sensuivit Hélène, braillarde, au visage un peu flou, dont elle consigna les bons mots dans un carnet prévu à cet effet. Cette enfant déclamait dune voix sonore quelques extraordinaires vérités et madame Quinn, dans le secret de son cur, se demandait si la petite ne serait pas particulièrement avancée. Elle nosait prononcer le mot «précoce» mais elle le méditait.
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