L'extrait Le dernier jour de leur amour
Anne SERRE
Un voyage en ballon
(p.9-21)
Naturellement ils ne savaient pas mot pour mot que cétait le dernier jour de leur amour, même si Clara sen doutait, et Pierre, à travers les yeux de Clara, voyait se refermer les merveilleux pétales veloutés et gonflés de vie de leur amour.
Ils formaient des projets comme quand on va mourir. «Quand je viendrai
, disait Pierre. La prochaine fois que nous nous verrons
», disait Clara
Elle portait un drôle de petit sous-vêtement quil appela un «pousse au crime» et qui le poussa à lui faire lamour. Elle eut du plaisir avec lui, mais comme avec un étranger.
Ils se promenèrent en se tenant par la main. Se tinrent-ils par la main?
Non,
à bien y réfléchir, non.
Il crut avoir perdu ses lunettes au cours de la promenade, en passant sous un fil de fer barbelé. Il disait: «Chaque fois que je suis avec toi, je perds mes lunettes», parce quune fois, à lépoque où ils saimaient, il les avait perdues dans les feuilles dun petit bois. Il les portait parce quelle lui avait dit quelle le trouvait érotique avec. Elle le trouvait érotique parce quavec ces lunettes il ressemblait à lamant quelle avait eu avant lui.
Ils se promenèrent comme sils étaient des amoureux mais ils nétaient plus des amoureux. Tout en bavardant gaiement, chacun deux, inquiet, tâtait la forme de lamour de lautre. Clara de ses doigts froids, Pierre Glendinning de ses doigts aveugles. À plusieurs reprises Clara tenta daller droit au but. À chaque fois, Pierre feignait de ne pas comprendre et clouait la conversation sur une anecdote, une plaisanterie. En cela aussi il lui rappela son ancien amant qui savait comme personne verrouiller la vie.
Sur le chemin ils trouvèrent une carte à jouer. Clara se pencha pour la ramasser: cétait un roi de cur. Elle fit semblant de le prendre pour un signe favorable du destin. Elle savait que cétait un geste ironique du destin, qui longtemps les avait couvés et maintenant les laissait choir et déchoir en se régalant de leur chute.
En allant rejoindre Pierre, Clara se doutait que cétait pour la dernière fois. Mais comme elle laimait encore, comme elle voulait laimer encore lamour avec lui était si doux , elle passait du désir de rupture au désir damour éternel, du désir de rupture au désir damour éternel... à peu près au rythme du train. À Vierzon elle voulait se donner pour la vie, à Meillac un homme entra dans le compartiment qui ressemblait à Pierre et elle se dit quil y avait des milliers damants possibles par le monde, à Verrandes elle sentait les mains chaudes de Pierre sur ses seins et ardait damour, à Saint-Rollin elle se demanda si elle nallait pas passer la nuit dans un autre hôtel que celui du rendez-vous.
Quand Pierre Glendinning entra dans le salon où elle lattendait, ce fut une sorte de soulagement de le trouver moins beau quelle ne lavait cru. Puis tout à coup, de profil, il eut ces yeux clairs quelle lui connaissait et elle souffrit.
Elle neut pas de plaisir. Ce nétait plus son Pierre. De sa douceur elle se méfia, de ses paroles elle se méfia. Quand il fut tendre, elle le jugea comédien, quand il fut gai, elle le crut indifférent, quand il fut ardent, elle pensa coucher avec un étranger.
Pierre avait adoré Clara. Mais elle sétait faite si petite devant lui, avec le temps, pour ne pas leffrayer, pour quil cesse de ladorer et laime comme une femme, que maintenant il avait des armes contre elle.
Pierre ne savait rien de tout cela. Il avait ses seins à embrasser, louverture de ses cuisses où se nicher; il était content. Il disait quil adorait lâme de Clara, il senfonçait en elle comme dans un pays de mystères où il aurait voulu sendormir à jamais.
Pierre Glendinning ne souhaitait pas vivre avec Clara. Il souhaitait reposer en elle. Cétait Clara son pays.
Clara désirait vivre avec Pierre Glendinning. Elle voulait acheter ses chemises, faire le compte de ses chaussures, lui dire: «Tu devrais mettre ton costume bleu aujourdhui.» Elle désirait passionnément cesser dêtre elle-même, cesser dêtre Clara, pour être la femme de Pierre Glendinning et ne vivre plus que pour lui.
On était début mars et le soleil ce jour-là était chaud. Devant leur chambre poussait un pin. On se serait cru dans le midi de la France. «Nous nirons jamais plus dans le midi de la France», pensait Clara. Elle ne souffrait pas, parce quil était là, mais prononçait froidement en elle tous ces «jamais plus».
Une fois, ils y étaient allés, dans le midi de la France. Ils avaient dormi à Millau; il y avait de la neige sur les sommets des montagnes. Il voulait lui acheter un sac à main. Il y avait énormément de magasins de sacs à Millau. Le soir, ils avaient cherché un restaurant dans les rues emplies de brume.
Le premier coup de gong marquant la fin de leur amour retentit sourdement dans la chambre de leur hôtel sur la côte, face à la mer. Clara sétait inquiétée de quelque chose et Pierre Glendinning ne lavait pas senti. Cest la première fois quils furent séparés. Au petit matin ils en rirent. Ce léger nuage avait si peu dimportance en regard de leur éblouissant amour. Cependant le germe du chaos venait de tomber dans leur amour. Il croîtrait, gonflerait, rendrait un jour lamour douloureux, puis lenvahirait, le pourrirait, le détruirait. Mais cela arriverait dans si longtemps...
Pierre admira les bateaux et joua au marin. Elle le trouvait si désirable. Tout avait été un peu raté: lhôtel, les promenades, même lamour dans un clocher. Mais ce qui est un peu raté est si réussi quand lamour vous empoigne chacun dune main et vous presse si fort lun contre lautre, quon brûle à seulement être ensemble.
Au tout début, avec Pierre, ayant lhabitude damants cruels et habiles, Clara, lorsquelle le sentit inoffensif, sémerveilla. La douceur de Pierre, la douceur des plaintes de Pierre Glendinning lorsquelle le blessait pour vérifier jusquà quel point il était vraiment inoffensif, lémerveillait. Son naturel gai, sa constance, laveu quil lui faisait de ses craintes, de son amour, insufflaient en Clara un sang léger, comme si on leût débarrassée de lair vicié qui emplissait ses poumons, pour le renouveler par un air tendre et doux de printemps. Aussi Clara se sentit-elle bientôt légère, vive, gaie, apte au bonheur, semblable aux femmes heureuses, comblée quelle était par lamour aérien et vivant de Pierre.
Quand ils se retrouvaient, leurs sens clamaient leur bonheur avec une force étonnante. Dix fois le jour, dix fois la nuit Pierre Glendinning et Clara faisaient lamour. Jamais ils nétaient épuisés. Rassasiés lun de lautre, jamais. Et quand ils marchaient ensemble dans les rues, main dans la main, cétait comme sils faisaient encore lamour. Et quand ils dînaient face à face dans un restaurant, cétait comme sils faisaient encore lamour. Lorsquils rentraient, lamour quils faisaient contenait celui de la rue, celui du dîner, et dautres encore.
Pierre faisait envoyer des roses à Clara. Clara les recevait comme une femme amoureuse, feignant den avoir toujours reçu par brassées. Quand Pierre devait partir, il prenait lair soucieux et triste. Clara le consolait de la quitter.
Pierre Glendinning avait sûrement déjà prononcé les mots «mon amour», «ma chérie». Clara, jamais. De Limoges, une fois, elle lui écrivit: «mon amour». Puis au téléphone elle lui dit: «mon amour». Puis lorsquil fut avec elle, elle lappela: «mon amour». Et le mot glissait entre ses lèvres comme si elle leût toujours prononcé, comme si ce mot était le plus familier de sa bouche, comme une amoureuse, comme une femme, elle disait mon amour, et quand elle était un peu intimidée elle le répétait trois fois très vite et Pierre Glendinning disait que cétait comme trois petites flèches qui volaient vers lui par-dessus les villes, par-dessus les champs, par-dessus les bois, pour venir senfoncer doucement dans son cur là-bas dans sa maison.
Car Clara et Pierre ne vivaient pas ensemble. Lun vivait à la ville et lautre à la campagne. Clara rêvait des bois où vivait Pierre. Pierre Glendinning, de la ville où vivait Clara. Il voulait devenir libraire dans cette ville; elle voulait avoir un jardin, des sentiers, des bois et des prés, planter des arbres, manger du fromage et boire du vin les coudes sur la table de la maison quelle partagerait avec Pierre.
Rien ne pressait. On avait tout le temps devant soi pour rêver. On pourrait même peut-être rêver toute une vie. Tant que rien ne sy opposerait. Mais quelque chose sy opposa. Cest alors quils cessèrent de rêver et que leur amour se mit à décliner. Il eut naturellement cette flambée qui précède le déclin. Pierre et Clara se jurèrent un amour éternel.
Avant Clara, Pierre Glendinning disait navoir jamais aimé. Il avait été amoureux, mais pas comme cela. Il disait quen rencontrant Clara il avait trouvé ce quil avait toujours cherché, obscurément, à tâtons, tout au long de sa vie.
Avant Pierre, Clara avait aimé. Elle avait brûlé jusquà la moelle pour un homme cruel, et quand elle était sortie de cet amour, elle sétait retrouvée retournée comme un gant, toute changée. Cétait elle qui était allée à la rencontre de Pierre. La nuit suivant le soir où elle lavait rencontré, elle avait rêvé quelle faisait lamour avec lui, et cet amour était si exactement fait pour elle, il avait déversé en elle de tels flots de lumière et de chaleur, quau matin, résolue, elle était allée droit à Pierre Glendinning pour lui demander son amour. Pierre lattendait.
Cétait une matinée dété. Sourde et aveugle à tout, sinon à la chair solide, miroitante, qui là-bas battait pour elle, Clara sétait engagée dans les rues, happée par louverture lumineuse de la porte de Pierre.
Son cur battait de laudace de sa démarche. Si elle se trompait? Si Pierre Glendinning allait tout à coup se lever, la chasser avec indignation? Mais le corps de Clara avançait, soutenu par mille anges rieurs soufflant dans de petites trompettes dor.
Lescorte quon lui faisait la protégeait des regards. Sur le seuil des boutiques, les marchands la voyaient passer, seule et soulevée damour en plein midi: «Tiens, pensaient-ils, voilà Clara qui passe.»
Quand elle se retrouva face à Pierre Glendinning, elle tremblait, mais tout était bien puisquil était là. À leur insu, la magie de leurs corps jouait doucement. Ils se touchèrent, rêveurs, comme sils ne se touchaient pas. Les doigts de Clara étaient froids démotion. Ceux de Pierre, plus chauds et familiers encore que dans le rêve. Puis ils se retrouvèrent après des mois de silence car rien navait été dit formellement, et quand Pierre lui fit lamour et que Clara se donna, il lui dit «je taime».
Clara avait eu des amants. Avec chacun des hommes quelle avait connus, elle avait laissé tomber une nouvelle mue pour apparaître devant Pierre exactement telle quil la désirerait. Aucun de ses autres amours navait été heureux. Chacun deux avait consisté en une sorte dopération alchimique. Clara avait eu beaucoup à faire avant de pouvoir rencontrer Pierre Glendinning et lui offrir son véritable corps débarrassé de sa dernière mue. Elle entra dans la vie de Pierre Glendinning exactement au moment désigné. À la seconde près. Cest pourquoi leurs corps et leurs âmes furent envahis aussitôt par limmédiate et pleine connaissance lun de lautre. Il ny avait aucune distance entre eux. Pas une once de leur chair, pas une once de leur âme qui ne fût en contact avec la chair et lâme de lautre. Rien ne les séparait.
Ils sémerveillaient de cette extraordinaire union. En une seconde ils avaient versé de lignorance lun de lautre dans la connaissance parfaite lun de lautre. Et quand ils se touchaient, quand ils se caressaient, quand ils se serraient lun contre lautre, ils sémerveillaient encore de ne trouver nul obstacle.
Le jour où Pierre Glendinning rencontra Clara, il se fit une sorte de vide. Cétait comme si les parois du ciel sétaient dilatées et sous ce dôme soyeux il ny avait plus rien, sinon Clara, au centre, rieuse, frappant la terre de ses pieds.
Des boucles séchappaient de sa chevelure et elle regardait Pierre gentiment, la tête un peu de côté, avec dans les yeux un appel joyeux, impérieux et joyeux.
Cette femme lui apparut comme une espèce de fée, courant dans les hautes herbes, lappelant, se cachant, réapparaissant, puis fuyant pour jouer, de telle sorte quil restait au milieu du champ, tout seul, avec dans les mains limpression davoir touché sa forme mais se demandant sil navait pas rêvé.
Derrière elle il galopait. Quand il la saisissait, ses mains semparaient de ses seins, de son ventre, de ses fesses bondissantes. Il forçait toutes les ouvertures, et quand les cuisses à nouveau glissaient sous son corps et que Clara, nue comme un poulain, détalait, alors il repartait à sa poursuite.
Clara adorait ce jeu. Son cur battait lorsquelle entendait le souffle de Pierre derrière elle, et lorsquil semparait delle, elle se laissait tomber, prendre et dévorer.
Leur amour érotique fut dune force merveilleuse. La bouche de Pierre Glendinning se collait à toutes les fentes, dans tous les creux. Ses mains obstinées visitaient le corps de Clara et Clara souvrait. Cétait comme si Pierre était muet et Clara, son langage. Parfois il leur arrivait de ne pouvoir se déprendre lun de lautre. Lheure était passée, quils étaient encore à lécher leur pelage.
Lorsque Pierre reposait, Clara humait lodeur de pain frais qui émanait de sa chair, douce, élastique. Quand Clara dormait, Pierre tenait dans ses mains deux seins ronds aux pointes rouges et sa verge dormait contre les fesses joueuses.
Ils eurent du plaisir à ne savoir quen faire. Leur amour sursautait de joie lorsquils étaient nus. Les mains chaudes de Pierre parcouraient les épaules et les reins de Clara, faisant frémir son bonheur qui séchappait alors en trilles et cris.
Pour ces cris, Pierre Glendinning aurait fait bien des voyages. Loin de Clara, il les entendait comme dans une chambre décho, répercutés de tous côtés. Au centre, sa verge se dressait, attentive, inquiète. Alors il navait plus souci de rien: Clara lappelait, il lui fallait aller. Et la course recommençait tandis que de loin elle lui lançait les longs signaux de son amour.
Ils saimaient. Leurs visages parlaient pour eux. Lorsque daventure on les réunissait en présence dautres personnes, leurs yeux qui ne se cherchaient pas avaient le même éclat. Entre eux un fleuve lancinant coulait, et qui traversait ce fleuve par inadvertance se sentait soudain pris dans un flux et reflux qui rejetait son corps.
Au milieu des autres visages, leurs doigts se nouaient, leurs bouches se collaient lune à lautre, ils respiraient leurs souffles, entrelaçaient leurs jambes, se prenaient, saccueillaient et restaient ainsi immobiles, fichés lun dans lautre.
Le dernier jour de leur amour ils sembrassèrent à bouche que veux-tu, mais on aurait pu traverser le fleuve qui coulait entre eux. Le lit sen était élargi, les eaux tumultueuses sétaient apaisées, le courant, figé. Tout au fond de ce fleuve devenu lac, il y avait les cadeaux et les bijoux que Pierre avait offerts à Clara: un bracelet dor, un petit poignard au manche divoire.
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