L'extrait
Anne SERRE
Au secours
(p.-7-15)
Vous savez que mon île me fait penser à «lIle des morts» de Böcklin. Alors pourquoi donc lavez-vous achetée? me direz-vous en levant un sourcil. Je crois que je lai achetée à cause de cela, mais aussi, souvenez-vous en, parce quelle nétait pas chère. Personne ne voulait y habiter. Non, je ne cherchais pas à fuir. Jai dabord pensé à acheter une chambre dans une ville, à ne donner mon adresse à personne et à y aller régulièrement. Mais quand on ma présenté cette île
Et dailleurs rappelez-vous, vous mavez engagée vous-même à lacheter. Vous disiez: «Cest une affaire, ce serait idiot de rater cela». Vous aviez parfaitement raison, ma belle
Que vous êtes jolie! Est-il possible quétant si jolie vous ayez tant besoin de moi? Mais peu importe, je viendrai. Je ne cherche pas à me défiler. Oh, non, je ne cherche pas cela. Un appel et jaccours. Un appel terrifié et jaccours dix fois plus vite. Il me suffit de détacher ma barque, de glisser sur leau noire, daccoster, de prendre un train ou de louer une voiture. Je ne conduis pas très bien, faute dhabitude, mais ne vous souciez pas, je conduirai très bien pour voler vers vous, et nous navons à redouter ni lune ni lautre un accident.
Ayant quitté la maison et fermé la porte avec la lourde clef, jentreprendrai de traverser lîle si noire, si obscure la nuit en passant sous les arbres, en franchissant les rochers par lesquels on peut descendre au hangar à bateaux. Que cest bête de ne pas lavoir rendu plus accessible! Jaurais pu faire tracer un chemin pour y aller directement, il me restait un peu dargent, jaurais parfaitement pu faire arranger cela et je ne lai pas fait. Je ne pense jamais à lavenir. Je ne pense jamais quun jour vous allez mappeler, quil me faudra partir en hâte, peut-être nuitamment, en novembre. Même ici jai pris des habitudes de confort: ma lampe, mon feu de bois, mes rideaux rouges pour réchauffer les pièces. Depuis que jai quitté ma jeunesse je nai eu de cesse de repousser la nuit, le froid, lhumidité, et de me bâtir obstinément un nid. Cest à ce signe que je constate que jai quitté ma jeunesse. Avant, je navais pas peur du froid. Souvent jessaie de me rappeler comment cétait avant, jessaie de retrouver mon état desprit dalors et je ny arrive pas. Je me rappelle que je ne portais que de très minces pull-overs et un mince manteau dhiver. Des écharpes et des gants? Je nen suis même pas sûre. Est-ce que javais froid? Il se peut, mais ce froid me paraissait naturel, il ne minquiétait pas, ne me donnait pas ce sentiment dabandon et de solitude quil me donne aujourdhui. Avec les années jai acheté des pull-overs de plus en plus chauds, des manteaux épais, jai même désiré un manteau en peau doublé de fourrure à lintérieur! Entre «avant» et «après» il ny a pas de frontière précise hélas, aucun événement sur lequel on pourrait revenir. Entre lavant et laprès il ny a eu que le temps qui passait, des grippes, des paresses, des moments de relâchement. Mais me voilà résolue à venir puisque vous mappelez.
Ayant traversé le jardin je descendrai au hangar en magrippant aux rochers pour ne pas tomber dans le lac, il ne manquerait plus que cela. Je descendrai avec précaution. Pourquoi nai-je pas pensé à faire mettre une lampe? Encore une négligence. Je ne sais pas me faciliter la vie, mais cest peut-être mieux ainsi dun certain point de vue. Je pense que vous mapprouveriez. Parvenue dans le hangar il me faudra détacher la barque qui y est arrimée à laide dune chaîne. Ai-je la force de faire cela seule en pleine nuit avec un vent violent qui sengouffre partout et pas la moindre lueur à lhorizon pour me donner de lallant? Je sais quon peut se surpasser dans les circonstances difficiles. Jai éprouvé cela deux ou trois fois dans ma vie, cest peu, mais cela suffit à vous rendre capable. La chaîne glissera, je mettrai un moment à la détacher, je vérifierai que les rames sont bien là, et repoussant le mur à laide de lune delles, ayant sauté sur le fond plat de la barque, je sortirai de chez moi, de lîle, et en avant.
Une fois que je me serai éloignée de quelques mètres je me sentirai déjà un peu mieux. Je ne sais pas si cest le fait dagir qui réconforte, ou si, dans mon cas, cest de méloigner de ma maison. Bizarre pensée. Est-ce que ma maison me ferait peur? Ny serais-je pas bien? Cest un comble lorsque lon a décidé de vivre retirée et que lon a tout mis en uvre acheter une île, difficile daccès pour donner corps à ce désir. Voilà tout de même cinq ans, presque six, que je vis ici. Vous rappelez-vous le jour où nous avons fêté mon installation? Comme jétais sûre davoir fait le choix qui convenait! Comme jétais fière dêtre parvenue à faire quelque chose de cohérent de ma vie! Vous sembliez avoir quelques réticences, même si par délicatesse envers moi, pour ne pas gâcher ma résolution, vous ne les manifestiez pas. Vous vous promeniez dans le jardin en disant: «Quelle vue! Que cest beau! Est-ce que ces arbres ne sont pas extraordinaires?» Vous caressiez leurs branches et javais le sentiment que vous étiez surtout ravie de navoir pas à demeurer ici. Je me trompe peut-être. Il se peut que vous ayez été sincèrement éblouie par le lieu. Non. Non, ce nétait pas vous cette voix pleine dexclamations dadmiration. Vous nêtes pas comme cela. Je me souviens quen Italie lorsque nous regardions quelque chose de vraiment beau, il y avait de la tristesse dans vos yeux. Et vos promesses! Pas du tout vous, non plus: «Je viendrai souvent, méfie-toi, tu mauras tout le temps dans les pattes! » disiez-vous en me menaçant du doigt gentiment. Pourquoi me parliez-vous ainsi? Étiez-vous si effrayée de ce que je devenais? Il fut un temps où vous ne faisiez pas tant de mines, où vous vous exprimiez clairement sans chercher à me tromper. «Je ne suis absolument pas daccord avec toi», disiez-vous. «Tu as tort, tu te fourvoies totalement, jen mettrais ma main au feu», disiez-vous encore. Je préférais lorsque vous me parliez ainsi, cela me donnait à réfléchir ensuite, jaimais bien que vous ne soyez pas daccord avec moi.
Le soir de la fête qui célébrait mon installation dans lîle, jai bien senti que vous attendiez impatiemment le lendemain pour pouvoir repartir. Il était convenu que vous passeriez la nuit, la matinée suivante, et que vous me quitteriez laprès-midi. Je ne sais à quels signes exactement je sentis votre impatience dêtre au lendemain. Vous avez dû dire un mot ou deux concernant cette journée, les souligner de «avant que je ne parte» ou «quand je serai partie». Le mot «départ» est revenu au moins deux fois, ce qui signifiait que vous y songiez. On ne parle pas de son départ lorsquon veut rester, ou alors juste dans les dernières minutes. Quand on aime être quelque part on se fait semblant à soi-même de nen jamais partir, on fait comme si cétait éternel. Et comme vous étiez jolie le lendemain! Tout animée par le bonheur de vous en aller. Je ne dis pas que vous étiez heureuse de me quitter, non, je sais que vous maimez, mais je dis que vous étiez heureuse de quitter cet endroit qui ne vous plaisait pas au fond, vous paraissait trop brutal, bizarre. Je vous ai regardée partir comme si vous étiez une femme et moi un homme. Vous aviez mis votre robe rouge, cette robe qui avait un tel chic, une telle singularité quà plusieurs reprises javais tenté de vous convaincre de me la donner. Mais cette fois vous naviez pas cédé (vous navez jamais vraiment cédé lorsquil sagissait dun vêtement aussi réussi), vous saviez bien que vous étiez exquise avec, si personnelle. Vous agitiez les bras dans la barque qui vous emmenait, pour me faire signe, me témoigner votre affection, et sur leau qui portait votre voix vous juriez: «Je reviendrai! À bientôt! Prends soin de toi!»
Jétais contente de mon île mais triste que vous partiez. Je naurais assurément pas souhaité que vous restiez toujours je voulais vivre seule mais votre présence me charmait tant, me surprenait tant, même après toutes ces années au cours desquelles je vous avais vue très souvent, où javais voyagé avec vous, beaucoup bavardé, quau moment den être privée je sentais se creuser en moi une petite entaille.
Quand je suis rentrée après vous avoir vue devenir un point à lhorizon, jai cessé de penser à vous, dévoquer votre image, dès la porte refermée. Javais trop à faire, toute ma vie à organiser. Je me souviens que jentrepris de visiter chaque pièce en détail ce que javais déjà fait avant votre arrivée imaginant ce que je mettrais ici, comment jarrangerais là. Je navais pas à proprement parler didée de décoration mais je pensais: ce serait bien si cette chambre était bleue, là je pourrais dormir de temps en temps, il me faut des rideaux épais et très colorés, et suçant un bonbon je restais au seuil des pièces, les mains dans les poches, imaginant ma vie.
Si je veux être absolument sincère, je dirai que vous naviez pas vraiment de place dans mes projets. Pardonnez-moi. Mais comme mon installation dans cette île marquait le début dune vie nouvelle, dune nouvelle manière de vivre, il était assez naturel que je vous en exclue un tout petit peu, ne croyez-vous pas? Nauriez-vous pas fait la même chose? Vous allez me dire que jamais vous navez eu vous-même de projet de vie nouvelle et que vous regardez ces grandes décisions dun il un peu sceptique. Cest faux! Avez-vous donc oublié que vous avez souhaité vous marier? Et cela, nétait-ce pas une vie nouvelle? Si ce nétait pas une vie nouvelle je vous demande de me dire ce que cétait. Si vous me dites lair piqué: «Un prolongement naturel», je vais vous regarder avec mon il ironique (peut-être me donnerez-vous votre robe rouge, alors?).
Quand jaurai détaché la barque il sagira de ramer dans leau noire mais cela nest pas désagréable. Jenfoncerai doucement les extrémités plates de mes rames dans leau, je mefforcerai de faire le moins de bruit possible comme si je menfuyais dun fort où jaurais été condamnée à rester jusquà la fin de mes jours, je feindrai de mévader. Il ne me sera pas très facile de me repérer car aux abords de lîle on ne distingue pas les lumières des rivages. Pendant un long moment on erre un peu dans les ténèbres, mais je me souviens quil faut dabord ramer dans une certaine direction, garder ce cap un bon quart dheure, puis les lumières du rivage commencent à apparaître.
Ce que nous souhaitons, vous et moi, cest entrer dans la danse, nest-ce pas? Faire partie du monde qui tourne en étant lune ou lautre des ouvrières qui actionnent une roue, et cela en tenue de travail, dans des conditions pas toujours agréables mais de telle manière que nous nous sentions dignes? Cest bien cela que nous souhaitons? Alors pourquoi vous décourager? La force de votre désir nest-elle pas assez grande pour que vous vous mainteniez en toutes circonstances la tête hors de leau? Il faut croire que non puisque vous flanchez et mappelez au secours, comme si moi, ma pauvre petite, comme si moi je pouvais venir en aide à qui que ce soit
Non, non, ne vous méprenez pas, je ne me défile pas. Je viens, jaccours, mais quespérez-vous? Mon affection va vous réchauffer un instant, et vous serez de nouveau aux prises avec ce que notre existence a de difficile.
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