À Rennes, peu de mouvement. Mon vis-à-vis nest pas descendu. Brest-Paris lui aussi. Parmi les nouveaux voyageurs, une fille au beau visage souriant sest adressée à lui. Debout aussitôt, flatté de la marque dintérêt. Si on ny voyait pas dinconvénient, elle aimerait occuper la place, votre place, Monsieur, là, derrière, pour être à côté de mon ami
Il a acquiescé puis déclaré assez fort, trop fort, que de cette façon, lui aussi pourrait rester près de son ami. Ça ne ma pas plu. Il sest senti obligé de me dire combien il appréciait ce genre de fille, le genre de sa jeune amie. Il devait avoir une photo, il allait me la montrer, déjà il vidait ses poches.
Elle, cest différent! Cest une militante, vous comprenez. Elle milite pour quantité de malheureux. Améliorer leur sort. Elle doit défendre quelque chose contre quelquun. Ou quelquun contre quelquun. Cest une Antigone, une anti-tout. Sur la brèche en permanence. Elle sadresse à vous comme à une assemblée générale ou à linverse elle chuchote: le coup du complot, le nez dans le col roulé. Lassemblée générale, cest au téléphone, insatiable de ses propres paroles, des mandibules affolées, une activité inquiétante de parler
Il lui arrive de me tenir trois heures au bout du fil, moi le fil parce quelle, mobile, mobile, doit faire au moins cinq choses à la fois, sinon, elle explose. En fond de ses discours chaque fois définitifs, jentends tous les bruits quelle fait, y compris la porte quelle ouvre au coursier: billets davion ou documents hyper importants pour la cause. Merci, au revoir. Le thé aux épices, la chasse deau, les carottes quelle croque, le fax qui bourdonne, le second téléphone qui sénerve, et ses pas, ah, ses pas! Sa démarche de petit soldat, elle ne tient pas en place. Paris-Nicaragua, Washington-Pékin, cuisine-bureau, chambre-salle de bains, elle me fait leffet de ce prince portugais enfermé
On visite sa cellule, vous connaissez?
Il me regarde, surpris, puis il remplit méthodiquement ses poches de tous les carnets, porte-cartes et portefeuilles dont il sétait délesté:
Ce prince portugais, dans sa cellule de prisonnier, la marque au sol, un cercle que sa jambe de bois a creusé dans la pierre, année après année. Savez-vous pourquoi le malheureux croupissait là? Il avait épousé, par amour, la fille du roi, sans que le mariage soit jamais consommé. Il laimait, cependant il ne pouvait laimer.
Comme le jeune Anglais à Venise.
Oui mais lui en était fou, de sa princesse! Qui le lui rendait bien! Pas vraiment nunuche et Bloomsbury, voyez. Sans rapport avec une de ces amitiés ni chair ni poisson qui manquent singulièrement dexcitation. Même Virginia Woolf, soit dit entre nous, a fini par déplorer quen la compagnie de ces chers garçons, on ne puisse à aucun moment faire son intéressante. Fou de passion, le prince portugais, mais ça ne fonctionnait pas, comme disent les femmes sans arrêt. On se demande dailleurs pour quoi elles se prennent: mon fonctionnement avec lui
Bon, là, amour torride, le sire se consume sans consommer. La belle en perd la boule, papa fait enfermer le mari.
À vie.
Hop!
Cest imp
cest trop, enfin comment
Il aime et il ne peut aimer, cest simple. Peut-être même aime-t-il à ce point parce que cest impossible et
Attendez, attendez là, ho! Voulez pas répéter?
Cest le vieux truc. Cyrano, déjà, quest-ce que vous croyez? Plus on est désespéré, plus on semballe. Quand le corps manque, le reste double la mise. Comme les malvoyants qui entendent deux fois mieux. Est-ce que je sais, moi! Vous me faites dire des âneries.
Au contraire, je
Des pitreries. Des trucs de jeune ou de femme. Choses tordues, sportives et engagées, assez! Je ne sais plus, moi, je ne sais plus vers quel genre de femme me tourner! Mes ex
mon fils a raison. Les filles jeunes, bon, très bien. Livresse dentrer dans un restaurant en compagnie dune fille de trente à quarante ans de moins que moi, cest incomparable, je ne nie pas. Serrer une fille jeune dans ses bras, cette élasticité, cette santé, brillante clarté, parfum denfance, linsolence
Mais alors!
Mais alors
ça vibrionne, cest mystérieux, ça grimpe aux rideaux pour un cheveu, ça menace de se tirer, vous accable de ce dont vous vous sentez déjà accablé, ça a des exigences
incontrôlables.
Usantes.
Heureusement, elles dorment beaucoup, les filles jeunes. Et puis alors pas de chichis à table! Ça fait plaisir à voir, mais très vite, cest un plaisir de parent.
Ce qui assombrit.
On se fait leffet du loup dans la nursery. Laffreux loup de Gustave Doré, pas celui de Tex Avery. Pas le fou de désir qui casse la baraque, langue pendante, les yeux sortis. Non, très vite, on se rend compte quon sest trompé de plateau, comme dit mon aîné qui travaille à la télé. Le problème, il est simple: je ne peux pas parler de mes déboires relationnels avec les deux seuls qui pourraient maider, me guider
Je ne peux évidemment pas!
Pourquoi?
Parce que ce sont mes fils. Et la seule relation quils voient pour papa, cest leur mère! Mon cadet, il y a trois jours, me demande, écoutez ça: Quand est-ce que tu penses recommencer à vivre normalement avec maman?
Bon sang, sil y en a un bien placé pour savoir que sa mère et moi nous navons jamais réussi à vivre ensemble normalement! Il na connu que des plaintes! Pleurs, cris! Il nous a vus déguster, il sest interposé.
Avec sa sur, dès quil a pu, ils sont intervenus! Pour sa mère ou pour moi, selon lévolution du cauchemar, peu importe, je veux dire quils en ont eu leur part, les enfants! Mais ils rêvent! Ils rêvent
Comme quoi, vous avez beau savoir, ça nempêche pas de rêver. Il a été le premier, mon fils cadet, à me dire, Maman et toi, cest mieux quand on vous voit séparément. Je me souviens, pour lui, pour moi, pour un nous qui existait et nexistait pas, ce séparément dit par un môme qui bégayait et faisait pipi au lit, ça mavait laminé. Séparément, de le dire
Après si longtemps. Ça fait des vagues. Excusez-moi
Je vous comprends, jai connu ça.
Je vous en prie.
Ces idiots-là pour qui ça se passe comme ils veulent avec les femmes, se permettent de me balancer des pointes
Ils ne pourraient pas plutôt mindiquer une piste, je ne sais pas
Votre fils cadet
Alors oui, une fois la séparation établie, fini le pipi au lit! Le bégaiement, fini!
Vous disiez
Jai fini par me demander si la femme idéale
la compagne appropriée
peut-être pas une femme de mon âge, mais la soixantaine
Tant quelle ne me parle pas de sa santé, quelle na aucun bobo ni misère à me faire partager
pourquoi pas? Cest une productrice télé, le genre qui arrêtera de travailler seulement les pieds devant.
Tu mexcuseras de timposer un vieux machin, mavait dit mon fils aîné en minvitant à dîner. Nous avons un projet ensemble. Dans le civil, cest une personne délicieuse.
Elle ma embarqué chez elle, un immense truc sur deux étages, avenue Montaigne. Elle est drôle, très vive. La veuve qui séclate. Son mari, un protestant suisse, avait atteint le Matterhorn de la fantaisie en sinstallant dans du Louis xvi. À Paris. Elle a viré les dorures et sest équipée créateurs. Elle voulait que je reste pour la nuit, jai fait des chichis, javais besoin de massurer quelle nallait pas se plaindre dune quelconque maladie, me révéler
Je voulais attendre de voir si le navire ne prenait pas leau.
On se voit deux fois par semaine, je ne suis toujours pas sûr dêtre séduit. Dêtre enchanté. De son côté elle me teste, je vois la finaude. Elle me fait croire des idioties qui ont dû marcher jusquà ses trente-cinq ans: Jai de terribles insomnies. En fait, elle ronfle au lit. Ma chère, lui ai-je dit, vous ronflez. Point dinsomnie.
Votre jeune amie
Ma jeune amie, ma jeune amie
est toujours là. Plus ou moins.
Quelquefois.
Si je suivais la pente, on se disputerait sans cesse. Je me tais de plus en plus en sa compagnie. Je la laisse sénerver seule. Toute conversation tourne à laigre. Je lui adresse deux mots, elle bondit. Cest vieux! est son leitmotiv quand nous sommes ensemble. Imaginez lagrément. Un personnage respectable et un jeune tendron. Cest vieux! reproche Chaperon rouge au loup gris. Il ny a pas de passé pour ces femmes, lhistoire nexiste pas hors ce qui vient de sortir.
Ce qui a eu lieu lan dernier? À lépoque. Voire à ton époque, cest-à-dire au temps des diligences. Une négation si totale porte à laveuglement, cest inévitable. Elle hurle facilement au génie, découvre de linédit à chaque coin de rue. Le hic: vous avez déjà vu ça. Des années avant sa naissance, certes, mais vous lavez vu! Mon tort est de le lui signaler parfois, par jeu, on ne peut pas toujours laisser passer. Elle proteste: Je suis trop jeune, Je ne veux pas le savoir, Tu es dun lourd avec tes références!
Comme si on sobstinait à lui offrir larc-de-triomphe en chocolat, voyez
Donc ça coince. Parce que si à mon âge vous ne pouvez pas transmettre. Si en plus, on vous interdit de vous souvenir! Vous nêtes plus quun vieux beau.
Vous radotez. Aux côtés dune jeune amie qui se condamne à piétiner. Alors vous faites semblant. De trouver tout bien. Très bien, ma chérie.
Pour avoir la paix. Retour au mariage
Chaperon rouge a pris un goût dépouse.
Mais comment votre épouse
Des coups de canif dans le contrat
Des deux côtés
Cétait une passoire, ce contrat. Elle ne ma pas aimé. Jétais commode, très commode, pour elle. Avant moi, elle a passionnément aimé des hommes qui la faisaient souffrir. Auprès de moi, elle sest reposée, jai pansé ses blessures. Une fois remise, elle a essayé de méloigner comme si je prenais des prérogatives sur elle. Elle avait besoin de moi mais devait me tenir à distance, je ne faisais pas le poids puisque je ne la faisais pas souffrir. Étais-je un homme seulement, un vrai? Je ladorais, elle aspirait à être matée. Jadmirais sa superbe, ce que je prenais pour de lindépendance. Elle rêvait dêtre madame tout-le-monde, men voulant de la freiner dans sa chute.
Jen étais où, oui, je voulais vous montrer la photo de mes enfants petits. Ah!
Mais cest chaque fois le portrait de son petit-fils qui sortait, il ne trouvait pas plus ses enfants quil navait mis la main sur la photographie de sa jeune amie. Ah si, tenez!
Des images de visages ronds devenus grands aujourdhui. Des visages disparus, denfants qui demeurent à jamais dans ladulte, mais de quelle façon? Il reste quoi, jai pensé, de lenfant que jétais. Lui était reparti sur un démolissage en règle de la famille: Cest pour ça, je vous ai dit, au risque de vous choquer: moi la cellule familiale, très peu. Cest le fonctionnement familial qui fabrique de la dégénérescence entre les personnes. Les gens ne sont pas débiles pris un à un.
Chez moi, si.
Dans ma famille, débiles pris un à un et débiles en bloc. La dégénérescence est partout. Dabord la famille est trop vieille, naturellement dégénérée. Ce qui fait leur fierté est la cause même de cette dégénérescence profonde, consanguine, irrémédiable.
Comme dans nimporte quelle famille bien sûr, jaurais dû commencer par là, cest plombé entre les personnes.
Lerreur de ma mère, ai-je continué, a été la sauvegarde de ma naissance: déroger en épousant mon père, jeune officier de marine issu dune famille mélangée.
Une famille issue de plusieurs souches. Dont tous les membres ne sont pas cousins. La seule fois où elle sest opposée à ses parents, cest quand elle a refusé leur choix dun mari pour elle. Invitée à passer une semaine à la mer auprès dune amie issue dune de ces familles ordinaires, elle en a ramené un fiancé.
Un de mes oncles crève de faim, pourtant il continue à nourrir sa meute, soixante chiens, des beagles. Tous les membres de la famille doivent vivre sur leurs terres. Ils ne peuvent pas bouger de là où ils sont nés, là où on les hait.
Jai peur quand je vais à la Chesnetière, je suis le fils Truc de, même si je ne porte pas le nom de ma mère. Pendant les vacances quand jétais petit, on me recommandait de ne parler à personne dans les commerces. Ne dis bonjour à aucun garçon du village!
Les quelques années où jai été scolarisé là-bas
À la rentrée, on donne la profession des parents. Tu nas pas à mentionner officier de marine, avait exigé ma mère, ils ne savent pas ce que cest. Propriétaire, je devais dire. Le maître me faisait répéter plus fort.
Plus fort je me faisais frapper à la récréation. Surtout personne ne madressait la parole. Après cétait mieux, mes parents divorcés, javais demandé à vivre avec mon père qui me réclamait. Soulagement de ma mère: elle ne me supportait plus.
Elle aurait voulu dire Non à mon père, ça lui aurait plu de lui refuser encore quelque chose, mais elle ne me supportait plus. La dernière rentrée dans ce bled attardé, je me suis fait respecter en racontant ma pêche au congre. Ils étaient fascinés, ils en redemandaient, ils avaient trouvé leur maître et capitaine. Une performance de jeunesse dont jai vaguement eu honte.
Nempêche: tranquille le reste de lannée. À la Chesnetière, il y avait un nouveau journalier: Lacave, on disait Lacavac. Sa femme lavait mis dehors, il dormait à la belle étoile juste sous mes fenêtres. Il se faisait à manger dans une boîte de conserve sur un feu de bois, je lai envié quelquefois. Sous mes fenêtres à plein temps, une tête maigre, des yeux dalcoolique. Quelquefois je lentendais chanter: Moi ma gueule, quest-ce quelle a ma gueule, un vieux tube de Johnny.
Deux autres de mes oncles et tantes, toujours du côté de ma mère. Frère et sur en ménage, jamais été voir ailleurs. Ils vivent toujours dans un gourbi? je demande à ma mère. Mais ils font un travail noble, elle répond. La terre. La même chose que Lacavac, je dis. Le même travail noble. La même terre. Il était temps que je prenne le large.
Un troisième oncle est parti avec la gouvernante venue soigner le cancer de sa mère. Son fils Hubert, mécanicien garagiste au village, est devenu fou après avoir trouvé son père avec une poule. Pas une poule femme, une poule plume. Dans la maison, dans la chambre à coucher, faisant son affaire à une poule. Non consentante, ses cris avaient fait accourir Hubert.
La gouvernante a laissé tomber le vieux qui est rentré mourir au pays, elle avait espéré mieux dun cardiaque frustré plein aux as. Parti sans le sou, un compte bloqué. Ma grand-mère Josée. Morphinomane achevée, séquelle dun accident de cheval dans sa jeunesse, il a bon dos, le cheval. Elle faisait la lecture à voix haute à mon grand-père à la fin de sa vie. Saidant dun haut-parleur, il était sourd. Tout le château pouvait en profiter. Comme il perdait la mémoire, il ne se rappelait plus lhistoire dun soir sur lautre, aussi lisait-elle toujours les mêmes premières lignes du même premier chapitre du Vicomte de Bragelone quil avait tant aimé enfant. Elle ânonnait, et dans la journée, elle disait pis que pendre dAlexandre Dumas. Mon grand-père exigeait quelle lui fasse la lecture uniquement pour lembêter, dailleurs il sendormait à la deuxième ligne.
Tout ça cest du passé, murmure gentiment mon vis-à-vis. Des gens âgés.
Les jeunes cest pire. Mes cousines et leurs problèmes de domesticité, On nest plus servis. Des propos dune grande pauvreté. Les jeunes se laissent
boucher lavenir! On est le duc Machin, on ne peut pas vendre. Ce nest pas comme vous, maman. Depuis votre mariage, exit le titre! Quelle chance, vendez! Vos enfants sont des roturiers, quavez-vous à perdre?
Non, on maintient coûte que coûte. La famille, le devoir
on ne sait plus trop vis-à-vis de quoi.
Toutes les misères morales sengouffrent là-dedans.
Toutes les aigreurs.
Chez ma mère, je regarde la télé parce quautour cest pire. Ma mère a construit un monde qui rend la télé supportable.
Pas de séjour là-bas sans déjeuner avec les locaux. Le futur maire du bled dà-côté, qui regrette labsence de travailleurs émigrés dans son cher département: il ne peut illustrer les thèses du parti du rejet dont il est le candidat. On me colle avec deux nanas dans le genre de mes cousines: Le problème, cest de demander le divorce quand il y a des enfants et des châteaux à partager! Comment peut-on parler des enfants en ces termes! je dis à ma mère. La vie de cauchemar! Un enfant? Un bien immobilier propre à reproduire la lignée, épouser un parti un peu plus doré! Quant aux filles, on les élève pour le bal des débutantes à lhôtel Crillon!
La terreur des mères que la donzelle ne soit pas choisie, maintenant que la naissance ne suffit plus. Toute particule fait chou blanc au-dessous dun mètre soixante-dix! Alors on pique les gamines aux hormones de croissance, dès les couches-culottes, devancer le risque de se faire recaler au bal des débutantes à lhôtel Crillon. Faute davoir mérité dêtre présentée à un garçon de la finance ou de laristocratie, la fille dun mètre soixante-neuf moisira dans son donjon, si elle ne se livre au jardinier.
Des familles, je peux vous dire, consciencieusement en train de pourrir dans leurs châteaux bouffés aux vers. Les derniers des dégénérés. Ils renâclent à lentretien du berceau familial, juste capables de le livrer aux champignons friands de vieilles poutres!
Vive la mérule!
Jétais déchaîné, javais bu, cétait après un de ces repas avec lélite locale où il ny a que ça à faire: boire. Ce nest pas dans ce bled retardé quon verrait un maire instituteur comme à Féro!
Je ne supporte pas que tu touches à ça, dit-elle, des trémolos dans la voix. Tant ça la blesse quon puisse comparer sa terre, championne du front du refus, à la côte bretonne.
La côte bretonne, cest votre père, a-t-il dit dun drôle de ton gentil.
Et la campagne, ma mère.
Cest limbécile compagnie, aussi, ces féodalités mollasses: le monde entier tient dans leur petite commune et les deux ou trois attenantes qui provoquent leur envie.
La bourgeoisie méchante, laristocratie tombée dans sa propre caricature. Des privilégiés dont les manières, quils confondent avec léducation, leur tiennent lieu desprit. Ne méritent pas ce quils ont, des usurpateurs.
Le digestif au manoir. Lentrée du manoir à elle seule mérite le détour: un escalier Renaissance planté dans un hall de gare. La promenade dans le parc, une grosse éponge verte. Le petit Thibault, un singe savant. Lépouse, vingt-cinq ans, une poupée qui se plaint comme une vieille femme. Lui: Jai gagné beaucoup dargent, beaucoup dargent. Comment je vais faire pour les impôts, qui va maider?
Leur manoir sans chauffage par peur dabîmer les meubles. Justement je ne suis pas un meuble, je ny mettrai plus les pieds. Un froid qui rend leurs
névroses palpables. Je croyais que cétait lhumidité qui nuisait aux meubles. Ma mère: On nest pas dans louest ici, ce nest pas le Trégor côtier, Brest. Avec une moue! Ah bien sûr, Brest, là où elle a rencontré mon père, aucune chance quil aille la chercher dans sa sinistre région, où ce quon cultive le mieux, cest une haine de la ville et des lieux de vacances. Quest-ce quon y produit de beau? Ni musique, ni artichauts. Un taux de chômage démentiel. Aucune industrie. Nous narrêtons pas, répètent-ils. Toutes les cinq minutes, ils doivent voir avec leur emploi du temps si cest possible. Non ce nest pas possible, on a envie de mourir rien quà lidée de les avoir rencontrés. Une bande denglués. Des siècles quil ne leur est rien arrivé. Des gens engoncés dans leurs gestes. Pas daventure, sans distance, ne savent pas que locéan existe.