Il pousse son poème en marchant. Il rumine la composition, mâche le verbe, le rejette au bord des lèvres, le reprend, le fait sonner sous la langue. Doù quils viennent, quoi quils disent, les mots sont une musique en lui, le texte nest nulle part écrit.
Pour élaborer sa musique, il courbe les phrases en un arc mélodique. Il compose à laide de vocables mêlés de cris, empruntés aux animaux de sa connaissance. Après certaine respiration, sans sarrêter de marcher, Danvez lance la composition pour lessayer. Haleg écoute, puis il ouvre le carnet. Il prend en note la riche profération, la happe comme le merle gobe la cerise à larbre.
Le plus âgé des deux va dabord, le jeune homme suit. Danvez naime pas entendre des pas dans son dos. Trop près de lui, lautre marcheur lirrite, il a besoin despace pour guider la mauvaise bête qui le devance, son Poème. Sil demeure des heures à murmurer, des heures observant le silence, le maître peut sanimer soudain, avec de grands gestes. Gare à qui se trouve sur la trajectoire du bâton, la grande main frappe lair, Danvez bat rageusement les feuilles comme il lance des jurons à lencontre de fantômes ennemis.
Semblables gesticulations font sursauter le garçon quand dans son sommeil Danvez cherche un corps à toucher. À distance prudente, Haleg, assis dans son manteau, se tourne vers le maître. Lombre de la nuit dérobe ses traits, mais si la lune se découvre, elle révèle à sa suite limage endormie dun homme sans repos. Quels tourments sont les tiens? Quest devenu celui qui partageait ton existence avant la Révolution? Sest-il établi après dix ans sur les routes, comme tu le dis. A-t-il épousé cette fille dimprimeur?
À la halte, Danvez parle de solitude, damitié. Les paupières de mouette sétirent jusquà lui donner lexpression affûtée du renard. La main se referme sur les doigts courbés en serre daigle. Il a des intonations denfant, un tendre chagrin lanime. Il est suave de lécouter, on voudrait être une femme pour le bercer. Lanimal est mauvais, lanimal merveilleux. Haleg se tient éloigné du large corps à poil gris, des passions comme des proximités. Mais que Danvez se mette à raconter, quil parle seulement, alors le garçon est enchanté.
Ces choses que dit le maître, à son tour Haleg les connaît. Pour la première fois il éprouve la solitude, pour la première fois il a un ami. Lui qui na de sa vie cheminé, il néglige le soin de sa personne. Sa peau épaissit, son visage est griffé. Il ne se préoccupe guère du but à atteindre, sa panse creuse lui fait mal souvent. De ce vagabondage accepté, rien ne lui paraît médiocre. Il suit le Chanteur, il est à son service.
Danvez connaît le trajet, un entrelacs de chemins avec une place au bout, une clairière ou un enclos. Là il chante contre argent. Son errance dispose du calendrier connu par cur des fêtes et des foires de la Province. Auprès des innombrables complaintes dimpitoyable longueur, il a gravé en sa mémoire les particularités des lieux où sarrêter. Les régions en relation de commerce avec une ville fournissent des partisans à la Révolution, mais elle est hostile au mouvement, la bourgade qui se suffit à elle-même. On y est soumis aux nobles, aux religieux. Danvez tient ces choses en son esprit, il modèle ses façons selon. Il sait que dans les déserts traversés par les semeurs didées, hauteurs âpres au-dessus des terres ou bouts du monde en crocs léchés par la mer, là où on ne se courbe pas devant moins puissant que le vent, on a de longtemps appelé labolition des privilèges.
Haleg chasse les mots simples, les mots surprenants. Il les serre sur la page, plus précieux que les pas du moineau dans la neige. Il doit reconnaître le vocable à sa première apparition, distinguer celui qui revient, déformé par lhumeur du poète. Sa fantaisie, sa furie. Cette phrase triste hier sélance aujourdhui dune joie enfantine. Haleg ne se laisse égarer par aucune incongruité. Quand la langue va plus vite, il glisse le carnet dans sa ceinture. Ce soir il copiera de mémoire. Il est un voleur heureux.
À chaque instant de sa vie, Danvez est dans les mots. Haleg entend le maître prononcer nuage au réveil. Le jour ne finira pas sans que ce nuage soit ouvert et déchiré. Retourné plusieurs fois. Repris, frotté à dautres. Danvez persécute les syllabes, il rend justice au son, il élève le sens à la dure simplicité dune vision. À chaque instant de sa vie, Louis Danvez est au silence. Sur la route, sil néprouve son poème, il se tait. Nul ne doit lui adresser la parole. Loiseau peut linterroger cependant, son sifflet rejoindra sa pensée. Le Chanteur sait triller vers larbre, il sadresse à leau dégoulinant des feuillages dans la langue du ruissellement. Sur la route, il nentre en conversation quavec les bruissements, les bêtes muettes, le vent.
Doù vient le joyau, quel est ce poème? Simon Haleg reçoit un choc quand il entend pour la première fois la strophe qui ne finit pas. Cest lautomne. Passé lactivité des fêtes, les pèlerins hibernent, ils ne sont plus que deux sur les routes. Le jeune homme croit reconnaître près de lui les bribes dune pièce lyrique. Denvergure. Un sôn inconnu, une complainte légère. Dure. Une gwerz aérienne montée des profondeurs opaques.
Doù vient le joyau, quel est ce poème? Tantôt cest audible et tantôt marmonné. La surprise sest emparée du garçon, il en oublie le carnet, laisse échapper avec les rimes lhistoire qui les conduit. À peine sil garde lamble dune répétition, quelques éclats, la rapidité. Cest comme reconnaître la vie avec la mort pour la première fois. On est écrasé.
Doù vient ce poème, mon maître, dont tu as ce matin soutenu ta marche?
Tu appelles poème cette strophe, sétonne le Danvez.
Cest une pièce de forte étendue.
Elle ne finira quavec moi.
Il vient donc de toi, ce poème, demande Haleg.
Il me faut poursuivre.
Tu es lauteur du Poème?
Par cette composition, japprends ce que je sais sans lavoir connu. Je cherche à extirper ce qui serait meilleur que moi. Elle existe, cette forme. Je la trouverai.
Haleg ouvre le carnet: Un formidable Poème. A-t-il son comparable?
Et quaurait-il entendu de comparable, le garçon de moins de vingt ans quà peine trois saisons séparent de son Heureuse Abbaye? Le monde profane ne sest pas tant livré à lui. Il ne vivait pas au milieu des autres avant mars 1789, avant cette aube où sans attendre les bouleversements de juillet il quittait la clôture de son bien-être, puis choisissait, traversant Ville-sur-Blomm, la compagnie du Chanteur contre son rêve doutre-mer.