«Car dès l’enfance on nous retourne
Mona THOMAS
Ton visage d'animal
Et nous contraint à regarder
Le monde des formes, en arrière, et non
Ce libre espace qui, dans le visage de l’animal
Est si profond.»
R.M.Rilke, Élégies
Tu ne vas pas essayer de te rendre utile, quand même?
Ta mère retrouve dans un carnet cette réflexion de toi à l’Institut Vernes, comme tu voyais qu’elle s’était changée entre le matin où elle t’avait accompagnée, tu allais subir une opération chirurgicale, et l’après-midi de ton réveil. Tu luttes contre l’endormissement, demain tu as vingt-huit ans.
Tu ne vas pas… Maman?
Non, je te promets.
Tu étais où?
Je suis là, je suis là.
Tu étais où?
Je voulais voir ton frère, lui dire, un peu, le rassurer. On n’est pas mercredi? Je ne sais même pas quel jour on est.
Tu sais jamais. Tu t’es changée.
La robe verte n’était pas… Si je dois rester, c’est mieux. Non?
Tu veux partir encore?
Douze minutes sans ta mère, et ç’avait été la fin du monde. Douze minutes sans la voir. Allons. Comme tu viens de te réveiller après cette opération délicate qui a duré un peu plus longtemps que prévu, tu te rendors. Maman est là, rien ne peut t’arriver. Les déferlantes du sommeil vont t’enlever, te ramener dans la chambre, te reprendre. Maman est à la clinique près de toi en train de lire, à sa place. Elle ne doit pas bouger, elle a promis. Qu’elle soit là en personne, pas seulement son odeur, ou la trace de son parfum qui persiste après son départ. Le mot départ perturbe si fort le sommeil que tu te réveilles brusquement en plein endormissement. C’est un coup, ça porte au cœur. Sans bouger du tout, tu demandes, la voix pâteuse: Tu es là?
Oui, mon joli.
Tu pars pas.
Non non, je suis complètement là.
Alors tu laisses le vaste vide post-anesthésique te happer. Tu ne sais pas qu’elle te regarde, ta mère. S’approche encore de toi. Elle observe mieux ton visage, le côté droit. Elle a confiance, mais elle n’aime pas ce qu’elle voit. Elle prend un carnet dans son sac, un crayon. Elle se rassoit, pose ses mains sur le carnet, le crayon, et regarde par la fenêtre sans plus du tout bouger.
Qu’est-ce qu’elle a eu, Vita, qu’est-ce qui lui est arrivé? Une tumeur. Bénigne. Une boule apparue à la tempe au-dessus de l’oreille, ça fait gag mais c’est comme ça. Le premier janvier. Là on est en avril. Bénigne, on le saura avec certitude, mais pas tout de suite. Il faudra attendre. Tumeur aura eu le temps de croître et de pousser loin ses racines dans la joue, le temps d’occuper clandestinement le visage par en-dessous, s’installer dans ta chair en territoire conquis. On voit une excroissance à la racine des cheveux, un relief rond joliment développé, un truc qui va s’effacer comme il est arrivé. Tu en es sûre? Ah oui maman, c’est certain!
Certain, ben voyons, semble dire ta mère. Ce petit air ironique qu’elle a, elle peut pas s’empêcher. Énervante. Tu contrôles, qu’est-ce qu’elle croit, tu es suivie par ton médecin. D’enfance. Ce qui lui déplaît, évidemment. Ah oui, elle fait.
Ton médecin n’a pas jugé utile de s’embarquer dans les examens, donc, ta mère dit qu’il faut des examens. Lesquels, maman, tu voudrais lui apprendre son métier? Mais ton médecin t’apprend courant février qu’il faudra sans doute opérer. Sans gravité du tout, tu la rassures, ta mère déjà prête à bondir. Pas plus compliqué qu’une intervention de chirurgie esthétique, tu précises. On entre le matin, on sort le soir.
N’importe quelle intervention de chirurgie est à prendre un peu au sérieux, non? dit ta mère qui n’y connaît rien.
Mais enfin maman, tu voudrais quoi?
Que tu voies un spécialiste.
De quoi, des boules à la tempe?
Un othorino-chose, spécialiste de n’importe quoi, la peau, la tête! Qui saura indiquer le bon spécialiste.
Une semaine plus tard, elle te cherche encore des poux, comme elle dit, dans la tête. Tu m’excuseras mon joli, mais! Vous êtes au restaurant toutes les deux, elle dit que ça ne lui plaît décidément pas, la boule à la tempe. Elle y pense, ça l’embête. Et ce n’est pas parce que tu dresses un sourcil et lève les yeux au ciel que, bon, d’accord?
Le ton s’est durci. Elle s’inquiète de problèmes de santé, maintenant? Elle ne t’a pas habituée. Préoccupée que tout aille bien, plutôt prévention, et encore. Par exemple, son Tu vas bien? si on lui répond maladie, elle est complètement surprise. Complètement étonnée qu’on ne lui parle pas boulot, voyage, ou qu’on ne l’engage pas à un de ces échanges de pirouettes conversationnelles qui forme l’ordinaire de son rapport aux autres. Non qu’elle ignore la faiblesse ou n’ait jamais subi de pépin de ce côté, mais le corps exposé, déballé, on n’a pas à en parler. Ou alors au médecin, pour dégager le truc, comme elle dit, au plus vite. Toi, tu n’as connu que des bobos superficiels, une fois passées les maladies de bébé. Ta mère, tu y repenses, ne supporte tellement pas qu’on fasse de la maladie, vraie ou imaginaire, la sienne ou celle du voisin, un sujet de conversation, que tu l’as vue sortir de table au beau milieu d’un repas de famille, aller faire un tour au jardin, parce que l’ami de ta grand-mère se plaignait ouvertement de ce qu’à la suite de son opération du genou, tout ne soit pas redevenu comme avant. Tu l’as vue sortir sans un mot d’explication, manquant d’air tout à coup, sur le point d’exploser, de dire Assez! Assez, c’est la dose, là, ça va, aurait-elle dit si elle était restée. À quoi ça sert, à part empoisonner le monde? C’est honteux, elle aurait dit, quand tant de gens souffrent et sont tellement cassés dans leur corps. C’est indécent, étaler ses bobos ridicules de gens qui s’ennuient, veulent se faire plaindre, attirer l’attention sans rien partager. On n’est pas médecin, elle aurait dit, en parler ici, nous, ne sert à rien. Aussi tu es surprise par l’importance qu’elle donne tout à coup à ce truc à la tempe, dont tu ne parles pas, une fois que tu l’as signalé sur le ton, au fond, d’une vague plaisanterie. Et ce n’est rien d’autre, ça partira comme c’est venu. D’habitude ta mère voit du psychosomatique partout, et là, pour une fois, pas. En même temps, le psychosomatique non plus, elle ne le traite pas à la légère. Quand ça va mal, elle dit, qu’on n’y arrive vraiment pas, on va voir quelqu’un, psychanalyste ou sorcier de la forêt. Et quand on a mal à la gorge, on va chez le médecin. Cette fois, elle t’accroche encore: C’est peut-être sérieux. Alors toi: Maman, tu n’en sais rien! Tu n’en sais rien!
Tu as haussé le ton, tu attends la riposte, est-ce qu’elle est fatiguée de ta résistance, elle parle de plus en plus bas -Toi non plus, mon cœur, tu… Comment savoir? Sa voix recule, tu l’entends mal, et en plus, le bruit dans ce café.
Il faut faire quelque chose, c’est tout, elle dit tout à coup, droite, d’une voix forte, te regardant bien en face.
Tu proposes quoi?
Je voudrais en parler à Christine.
Mais maman, elle est cancérologue!
Elle te connaît, elle saura indiquer le bon spécialiste.
On attend encore un peu, tu dis.
Le soir même, ta mère appelle Christine. Qui est à Orlando, en Californie, un congrès de médecine, elle sera là dans cinq jours.
Comment la conscience vient, comment ça s’éclaire tout à coup. Quelques soirs plus tard, ta mère prend le 95 pour rentrer à Montmartre après un dîner à Sèvres-Babylone. Dès l’arrêt Bonaparte, elle laisse glisser le livre qu’elle regardait sans lire, l’esprit trop occupé pour se rendre compte qu’elle ne lit plus. Elle ne regarde pas la nuit, ni les passagers qui somnolent. La boule à la tempe, tu en avais parlé de cette façon avant, en riant? Quand hier midi tu as dit, Ma boule est toujours là, c’est à ta mère que tu t’adressais. C’est elle que tu regardais, disant cela. Pas ton père ou ton frère. Elle revoit la scène, et ton sourire un peu forcé. Un peu malheureux. Lui revient le relief apparu sur le dos de la main de son parrain très aimé, il y a longtemps. Cela tenait plus d’une blessure qui ne guérit pas que d’une excroissance indésirable, mais c’est une image, pour elle, de la maladie mortelle. En marche. Une image qu’elle connaît, qui insiste, d’un de ces malheurs du corps auxquels il faut essayer à toute force de parer au plus vite. Le facteur temps n’est pas à négliger. Elle a dû entendre Christine dire ça au téléphone, un jour, devant elle. La phrase lui a plu, elle est restée dans son disque dur de tête, parmi les innombrables phrases entendues qu’elle garde dans le dossier vrac de sa mémoire. Et maintenant cette phrase sans grand relief justement, élégante peut-être, ressort dans ce qui lui apparaît, épouvantée, comme le bon contexte. Ta mère entre dans la conscience que le facteur temps n’est pas à négliger.
Encore loin de la rue Caulaincourt, le bus n’a pas commencé à grimper, ta mère regarde par la vitre la plaque noire brillante qui défile, sans limite, sans rien laisser deviner des quartiers traversés. On pourrait être à Istanbul ou à Milan, à Brest aussi bien, ou Berlin, ou Mexico. Et ça lui donne envie de pleurer, tant d’indifférence, tant de beauté. Elle voudrait arracher le rideau, qu’il fasse jour. Quelle heure? Tard, mais pas tant pour Christine, en train de lire, c’est sûr, un bon roman sous la couette. Ta mère s’en veut de ne pas lui avoir suffisamment parlé de cette chose à la tempe qui te, que tu. Comme elle s’en veut de n’être pas plus mère poule et poser plus de questions. Un enfant, c’est un contrat à vie, d’accord, mais un enfant adulte, qui a quitté la maison, vit sa vie, c’est tout sauf évident. Et comment continuer à, tout en ne pas? Docteur Christine, le seul conseil à prendre en cas de doute, est chez elle.
Tu sais, je t’avais signalé la boule que Vita a au-dessus de l’oreille, à la tempe. Tu m’avais dit, c’est peut-être un… un truc, là, médical.
Parotide, une tumeur. Mais elle est suivie?
Le médecin d’enfance, euh, généraliste.
Pédiatre?
Oui, voilà. Maintenant, Vita dit que la boule, euh…
Tu l’as touchée, c’est dur?
Non, oh mais non…
Elle a fait tous les examens? Son médecin lui a bien fait faire scanner, biopsie…?
Oui certainement. C’est sûr, bien sûr.
Bon. À l’occasion, je peux peut-être voir les résultats, tu vas bien, toi ?
Ta mère lève le nez de son téléphone, on est où? Station Liège, celle qui est toujours plus ou moins fermée au public. Un vieux monsieur s’assoit près d’elle comme s’il avait peur ou attendait quelque chose, le bus est au trois-quart vide. Ta mère ramasse son livre, change de place, échange de sourires, regarde à nouveau son téléphone. Certains passagers dorment, elle appuie sur la touche de ton prénom.
C’est maman, je ne te dérange pas?
J’arrive pas à dormir, tu lui dis, voix misérable. Je suis trop dans le concours, je stresse.
Dis-moi, tu les as quand, les résultats des bio-machins, tu sais, les examens médicaux de la boule à la tempe?
J’ai le temps, tu crois, de faire des examens alors que je passe mon concours!
Tu t’attends à une riposte immédiate, mais tu n’entends rien. Ce n’est pas la batterie de ton téléphone, c’est ta mère qui devient du sable, en silence, et finit par prendre une ample respiration, tout à fait audible, ce qui ne présage rien de bon.
Tu n’as pas fait ces examens.
Je n’ai pas le temps, maman. Pas-le-temps.
Tu dois faire ces examens.
Elle est marrante, ta mère, il faut quand même que tu lui dises, qu’elle comprenne un peu. Tu exposes ta situation, tu n’es pas, enfin, tu as peur du sale sujet que tu risques de… Pantoise, ta mère, elle ne dit rien, mais tu es en sursis, tu l’as entendu au son de sa voix, elle ne s’arrêtera pas comme ça, tu as reconnu le ton dur, le Tu dois. Cependant, tant que tu exposes ta situation, tu… Je te parle des examens! Et voilà, elle te coupe la parole, un ton plus fort au téléphone, ça y est, elle martèle Tu les fais! Les examens! Ça suffit, maintenant!
Mais quand, maman, quand? Tu te rends compte, un peu, que je passe un concours? Co, comment j’ai l’temps de penser à passer des, alors que je suis en plein, maman, tu…
Demain, elle dit plus fort, sans crier. Le rythme violent de sa colère ramassée. Force dix, la grosse voix, sa voix armée. Ça devait arriver. Comment s’en sortir? N’y pense pas, d’ailleurs elle poursuit: Tu fais ces examens demain, les biomachins, scanners, tout ce que Christine a dit. Tu le fais. Tu ne dis-cutes pas.
J’hallucine, t’as vu comment tu me parles? Je n’ai pas d’ordonnance, je peux pas changer de médecin ou choisir mes spécialistes par caprice, parce que ma mère a pété un plomb!
Christine va me donner la marche à suivre, je la rappelle en arrivant. J’irai prendre les ordonnances, tu arrêtes tout, tout, tout doit être fait demain et après-demain. Donc, tu les fais. Ces examens.
Mais attends, t’as vu comment toi, tu, je, je, je, mais d’où tu?
Demain matin.
Mais! Et, tu…
Tu les fais!
Mais.
Parce que je te le demande!
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