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Nous ne nous voulons pas hagiographes. Ce serait ridicule, car Régis Debray ne nous a pas attendus pour être reconnu. Mais parce que nous avons été choqués par la façon cavalière dont il est stigmatisé ou louangé, nous avons voulu le prendre aux mots, cest-à-dire le lire avec tout le sérieux que mérite une uvre.
Signature reconnue, fondue dans le paysage éditorial, la bande-annonce «Régis Debray», curieusement, finit par cacher cette uvre. Dailleurs, ne sest-il pas plaint lui-même de sêtre fait un nom avant davoir produit une uvre? Ne voyons pas dans cette réaction une coquetterie. Qui sait quà ce jour notre auteur a publié une trentaine de livres? Il serait trop facile de rejeter lensemble en prétextant sottement que la quantité nuit à la qualité. Aussi avons-nous voulu le lire de près.
Lire, cest-à-dire chercher à comprendre la cohérence dune uvre à travers létonnante variété de textes qui empruntent à de nombreux registres tant littéraires que théoriques.
Il nous a semblé intéressant de montrer comment cette prodigieuse diversité modulait lunité puissante dune pensée qui se confronte à son époque. Ne faut-il pas ainsi comprendre le sens même de lactivité philosophique depuis son fondateur, Platon? Nous entendons déjà sarcasmes et ricanements. En effet, ce nest quen 1994 que notre auteur a satisfait aux exigences universitaires: en janvier, il soutiendra une thèse de doctorat. Il na donc pas mené sa carrière au sein de l«alma mater», puisque, lagrégation en poche, il abandonne ses élèves pour rejoindre les maquis dAmérique latine. Singulier profil pour un auteur à la fois théoricien politique, écrivain et philosophe. Après tout, une telle tripartition ne brille pas particulièrement par son originalité, relisons les auteurs du XVIIIe siècle. Mais ce qui frappe chez Régis Debray, cest un style de pensée identifiable quelles que soient les questions abordées. Nest-ce pas là la marque authentique dun auteur?
Loin de faire ses premières armes dans les amphithéâtres et sur les pavés parisiens, Régis Debray pense quil faut désormais porter le combat à la périphérie du monde capitaliste. Aussi sengage-t-il aux côtés de Castro et de Guevara. On sait ce quil lui en a coûté. Au lieu de justifier cet engagement, il ne va cesser den repenser les faiblesses et les limites. Comprendre léchec révolutionnaire, puis le surmonter par une conversion au réformisme ne relève pas de lopportunisme, comme le dénonceront certains, aveugles à leurs propres défaillances, mais dune décision politique réfléchie comme en témoignent les bilans des luttes en Amérique latine, lanalyse à contre-courant de mai 1968 et lévaluation de la situation internationale des années 1980. Voilà donc un penseur politique qui aura pratiqué les deux seules possibilités dagir pour un jacobin, défenseur de lÉtat et ennemi du libéralisme sauvage. Robert Damien a mis à lépreuve la pensée politique de Régis Debray, sans complaisance ni concession. Il en exhibe les principes, jamais discutés parce que rarement aperçus. Sa lecture rigoureuse met au jour les thèses debrayistes sans en effacer les éléments fragiles, voire douteux. Ainsi, nous avons voulu montrer limportance de cette contribution au débat politique en France, dans cette fin de xxe siècle.
Très jeune, Régis Debray veut «écrire». Rappelons quen 1967, Claude Durand fait paraître au Seuil, dans la collection du même nom, deux nouvelles alors même que leur auteur est enfermé dans un cachot en Bolivie. Dans Pour lAmour de lart, Régis Debray raconte comment Althusser la détourné de sa vocation littéraire, toujours persistante si lon lit de près la conversation avec Julien Gracq sur laquelle le livre sachève. Robert Dumas a dégagé cette position esthétique qui valorise limage par rapport au concept, qui défend le film comme relais du roman et qui place toute uvre au-dessus de la théorie qui en rend compte. Lidée que Régis Debray ne théorise que parce quil se sent un écrivain contrarié permet de mieux comprendre ses tentatives de romancier et son souci constant dinventer une écriture, ainsi quen témoignent ses derniers ouvrages inclassables, entre journal et essai, entre autobiographie et mémoires. Nous avons voulu comprendre pourquoi «jusquà plus ample informé [
] la littérature lui semble non la mieux transmissible mais la plus vitaminée, parce quà létat sauvage, des sciences de lhomme».
Philosophe, Régis Debray nest pas toujours reconnu par ses pairs. Ses livres recueillent souvent des critiques, voire pire. Il déchaîne la tempête dans le poêle protégé de Descartes, puisquau lieu daccorder une place éminente à la raison spéculative, il va jusquà affirmer que «la pensée nexiste pas». En matérialiste conséquent, il prend à revers toute une tradition dominante: «cette pompeuse abstraction désigne pour le médiologue lensemble matériel, techniquement déterminé des supports, rapports et moyens de transport, qui lui assurent pour chaque époque, son existence sociale». François Dagognet explique lumineusement combien ce principe gouverne les recherches médiologiques, dans lesquelles Régis Debray démontre la manière dont une idée prend corps, dont elle devient mobilisatrice. Doù son attention aux laboratoires des religions, à la réussite du christianisme et «a contrario» à léchec du socialisme soviétique. Mais souligner la nouveauté et la justesse dune pensée nimplique pas de la cautionner sans examen critique. Toujours est-il que nous voilà en présence non dun historien de la philosophie mais dun philosophe qui se risque à saisir son époque à travers une ample perspective aussi convaincante que pertinente. Restera, en médiologue, à en mesurer le rayonnement, ne serait-ce déjà quà travers les travaux quelle suscite.
Robert Dumas
Automne 1998
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