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Collection ÉPOQUES

Christophe BADEL Le Monde du vendredi 27 mai 2005

Noblesse innée, noblesse acquise

En étudiant la notion de «nobilitas» dans l'empire romain du temps d'Auguste au VIe siècle, Christophe Badel s'inscrit en faux contre la conception qui établit une contiuité absolue entre noblesse romaine et noblesse du Haut Moyen Age.

Dans sa quête des origines de la noblesse dans l'Europe médiévale (Naissance de la noblesse, 1998), Karl Ferdinand Werner ne remontait guère au-delà du IVe siècle, prenant ainsi l'Antiquité tardive comme point de départ. Christophe Badel nous donne ici de façon magistrale le volet qui manquait en s'intéressant à la noblesse de l'Empire romain du temps d'Auguste au VIe siècle.
Défi audacieux, car on pourrait penser que la notion de nobilitas se transforme avec le temps et qu'il n'y a plus grand-chose de commun entre le nobilis fier de sa lignée d'ancêtres de la fin de la République et le dignitaire de Constantinople, chargé de titres et deprédicats.
Erreur, montre Badel. Reprenant avec soin un débat historiographique qui n'a guère évolué depuis un siècle, il montre de façon convaincante que la riobilitas s'acquiert sous l'Empire comme sous la République par la naissance, soit dans une lignée patricienne, soit pour les plébéiens, dans une famille qui aligne au moins un consul dans ses ancêtres. Au IVe siècle, rien n'a changé, sinon que les préfectures de la ville et du prétoire s'ajoutent au consulat comme charges qualifiantes. Mais, dans cette société d'ordres (sénatorial, équestre, décurional), la nobilitas se distingue non par un statut, mais par une reconnaissance de l'origine. Il faut attendre les années 370 pour que le mot entre dans le vocabulaire juridique et que la nobilitas se confonde avec le statut sénatorial. Innovation majeure, car jusqu'alors la noblesse ne coïncidait pas avec le Sénat, même si tout nobilis lui appartenait nécessairement. Cependant, c'est probablement dans les années 320-330 que la notion connut ce brusque élargissement, ce à quoi la strate supérieure du Sénat, celle qui jusque-là répondait seule à la définition de la noblesse, réagit par l'adoption du prédicat d'illustris pour se distinguer de la masse des sénateurs (les clarissimes). La notion subit donc un dédoublement, d'un côté une nobilitas-origine héritière du modèle républicain, de l'autre une nobilitas-statut annonciatrice des mutations du Moyen Age.


Vertus chrétiennes

Durant près de six siècles, la nobilitas reste attachée à ses marqueurs, les portraits d'ancêtres conservés dans l'atrium et exhibés lors des funérailles, les arbres généalogiques, les éloges publics des ancêtres : ainsi l'individu signale-t-il à la fois sa propre noblesse et son appartenance à un groupe privilégié. Si la procession des portraits disparaît au Ile siècle, désormais réservée aux seules funérailles impériales, il faut attendre le Ve pour que l'éloge funèbre passe de la compétence de la famille à celle de l'Eglise, mais l'épitaphe versifiée subsiste au-delà.
D'autres mutations s'imposent sans remettre en cause le modèle républicain de la nobilitas: l'éloquence remplace le talent militaire comme vertu éminente sous l'Empire, et les vertus chrétiennes s'imposent au IVe siècle sans grande difficulté, même si l'éloge de l'humilitas comme vertu noble par excellence prend le contre-pied de la tradition qui concédait volontiers aux nobles le droit à une certaine arrogance. Mais sur le fond, le modèle demeure d'une stabilité remarquable.
Badel montre aussi quels transferts se sont opérés avec le temps hors du groupe. Ainsi, à partir de Commode (180-192), l'épithète nobilissimus qualifie l’empereur et sa famille, bien que le pouvoir impérial se soit approprié beaucoup plus tôt la pratique des images et des arbres généalogiques. L'opposition entre noble et homme nouveau conserve sa pleine force au IIIe siècle, lorsque l'Empire passe entre les mains de familles n'ayant jamais exercé la fonction impériale, chacun des novi accédant à l'Empire pouvant s'enorgueillii de laisser la noblesse en héritage.
Mais les modèles créés par la nobilitas romaine subissent d'autres transferts. Ainsi dans les noblesses provinciales, ces groupes hétérogènes qui comportent à la fois les clarissimes provinciaux et les membres de l’ordre décurional, petit Sénat conférant la noblesse à l'échelon local. Alors que l'ordre équestre échoua à se transformer en noblesse, les honestiores des provinces d'Occident, comme d'ailleurs les dirigeants des peuples barbares voisins, acquirent cette nobilitas qui les intégrait aux couches les plus élevées. Seules les sociétés grecques fidèles à leur propre modèle de noblesse (eugéneia), restèrent étrangères à cette notion romaine, même quand la capitale se fixa à Byzance.
Pour ce que pèse la noblesse romaine, le contraste frappe d'emblée entre son immense prestige social et la minceur de son autorité politique, qui ne se manifeste que lorsque, par hasard, un usurpateur de la pourpre impériale appartient à la noblesse. Or cette carence fragilise à terme le groupe tout entier. En effet, si la noblesse romaine se maintient conforme à son modèle jusqu'au milieu du VIe siècle, elle se délite ensuite rapidement, lorsque disparaît l'idée d'une fonction anoblissante. Ce peut être le fruit d'un fusion entre noblesse romaine et noblesse barbare, mais plus sûrement encore la conséquence de la disparition du Sénat.
S'inscrivant en faux contre le conclusions de Werner qui, appuyé sur une définition erronée de la nobilitas, voit une continuité absolue entre noblesse romaine et noblesse du Haut Moyen Age, Badel considère que le modèle romain périt corps et biens entre la seconde moitié du VIe et le début du VIIe siècle, pour laisser place à un groupe aux contours mal définis, où critères moraux, apparentements et fonctions se conjuguent pour fonder une nobilitas étrangère à la tradition romaine. La thèse dérangera, mais il sera difficile de remettre en cause les analyses de Badel qui, par ce livre superbement écrit, conduit le lecteur à la redécouverte d'un groupe trop négligé tout en lui procurant un rare bonheur intellectuel.

Maurice SARTRE

Éditions Champ Vallon
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