L'introduction
Comment peut-on écrire sur Paris? Plutôt: comment encore écrire sur Paris alors que lon sait lécriture de Paris sans fin et sans fond? Les livres sur Paris ne se comptent pas, on le sait pour en avoir compté quelques-uns. Chaque livre sur Paris en répète un autre qui répète un précédent, qui nest jamais pourtant tout à fait le même. Les écritures de Paris se superposent plus quelles ne salignent, revient ici avec insistance limage du palimpseste, de la peau, de la pelure. On surcharge, on rature, on gratte ou on pèle ce qui sest écrit sur Paris en écrivant sur Paris. Doù limpossibilité sans doute décrire sur Paris sans citer, beaucoup citer, trop citer peut-être, lécriture de Paris est un feuilleté de citations, façon de rendre compte de ce transit permanent quest la représentation de Paris, illustrer le va-et-vient permanent à propos de Paris entre le fragment et le tout. Rien ne dit jamais tout sur Paris, une page, une phrase peuvent en dire assez.
Jean-Pierre A. Bernard
Les deux Paris
Walter Benjamin, Paris, capitale du xixe siècle, Le Livre des Passages, Paris, Cerf, 1989, p. 361.
« La vérité! sécrie Gabriel (geste), comme si tu savais cexé. Comme si quelqun savait cexé. Tout ça (geste), tout ça cest du bidon: le Panthéon, les Invalides, la caserne de Reuilly, le tabac du coin, tout. Oui, du bidon.»
Raymond Queneau, Zazie dans le métro, Paris, Gallimard, 1959, p. 20.
Écrire de Paris, sur Paris est un geste ancien, écrire de Paris, sur Paris est toujours nouveau. Les écritures sur Paris suivent la ville dans sa double part déphémère et déternité, lécriture de Paris accompagne celui qui sy livre dans sa déambulation entre le Paris des livres et celui qui fut sien, entre ce qui est et ce qui nest plus. Écrire sur Paris peut se faire en marchant dans Paris. Lécriture de Paris est un passage, passage entre des décors, des niveaux, des époques. Écriture des passages parisiens dont Walter Benjamin a saisi toute limportance, écriture du passage dans Paris, passage du temps sur la ville, monuments, bâtiments, passage instantané et sans fin des flâneurs, badauds, piétons sur un boulevard à la fois intemporel et daté. Écrire de Paris, sur Paris, on écrit aussi Paris assurent Daniel Oster et Jean Goulemot dans leur préface à La Vie parisienne. Anthologie des murs du xixe siècle (1989), lusage transitif du verbe résume et dit bien cette fabrication de Paris par les mots.
On écrit sous la dictée de Paris avait déjà noté Louis Ulbach dans sa préface au Guide sentimental de létranger dans Paris par un Parisien, publié pour lExposition de 1878, manière de renverser les choses en conservant lidée que Paris sécrit avant tout. Écrire ainsi sur Paris peut être perçu comme une opération de type photographique, on se laisse impressionner par ce quon voit. Lil et lobjectif, le regard et la plume sont associés, voir et écrire à propos de Paris ne peuvent être pensés à part. Paris est une suite infinie de représentations et les représentations de Paris reposent sur la coexistence et lécart entre deux dimensions inséparables de la ville: sa matérialité, ses murs, sa vie, ses organes et son immatérialité, sa charge symbolique, son aura. Paris est matériel et Paris est immatériel, les analyses les plus anatomiques du Paris matériel se gardent bien de négliger limmatériel, la part du spirituel, du symbole, ainsi du livre de Maxime Du Camp Paris ses organes ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du xixe siècle. Paris a deux corps, pourrait-on dire en sinspirant librement plus pour limage que pour la théorie des deux corps du roi dErnst Kantorowicz1, corps physique périssable et corps politique, symbolique qui est lui immortel. Paris a un corps de pierre, de chair et de boue qui meurt à linstar de ses habitants, maisons attaquées sans relâche par le marteau municipal, celui de la spéculation, corps qui meurt, corps qui ne meurt jamais, car le corps dune ville change et se transforme plutôt quil ne périt. Paris possède aussi un corps impalpable, fait dair, desprit, démotions qui ne meurt jamais: Paris sera toujours Paris, mais qui pourtant saltère et soxyde: Paris nest plus Paris, les deux propositions se déclinent dans la non-contradiction. Les deux corps de Paris font cette capitale éphémère et éternelle, destructible et indestructible que lécriture de la ville expose en permanence. Paris a deux corps, mais ce sont deux corps représentés, un corps matériel toujours baigné dimages, de symboles, et un corps immatériel qui sincarne, agit, mobilise, qui peut mourir mais renaît toujours.
On a assez dit lalliance, limprégnation, chimie et alchimie entre la ville et la littérature. Si mythe de Paris il y a et ni Walter Benjamin ni Roger Caillois nen doutent, sil y a une poésie de Paris et cest elle quexplore Pierre Citron, cest bien la littérature, pour le xixe siècle, qui les condense et les exprime. Ici lexpression littéraire de Paris, à limage de la ville même, ville de lIdée et ville de boue, Jérusalem et Babylone, ville une et divisée, séparpille en une poussière de mots, de genres, de formes dont la capitale, ses deux corps seraient le principe de solidification. La littérature fait Paris et Paris fabrique de la littérature, transforme la boue en or et parfois lor en boue. Paris, ses représentations courent comme un fil dans la littérature du xixe et celle du xxe, du moins avant que le cinéma ne la concurrence ou la redouble. Les plus grands écrivains tiennent ce fil: Paris de Balzac, de Hugo, de Baudelaire, de Zola
Il est aussi tendu, il rayonne, il prolifère chez une myriade, une cohue dauteurs, journalistes, chroniqueurs, professionnels de larticle de Paris qui ont en commun lobsession et aussi la profession décrire la ville, la représenter jusquà lextinction dans le solipsisme: il nexiste rien que de Paris. Cest cette production, essentiellement pour la seconde moitié du xixe siècle, qui est la matière principale de ce livre. Elle a le mérite (ou labsence de mérite) de parler de la ville, de lécrire, la représenter sans le filtre, lagrandissement de la fiction ni lamplification, luniversalisation par le génie littéraire. Le Paris des chroniqueurs Jules Noriac, Gustave Claudin par exemple na pas exactement la même touche, la même aura que celui de Baudelaire, entre ces deux Paris existent pourtant des passages. Cette production (la chronique, larticle de Paris rassemblés en volume) que nous avons largement mise à contribution dans ce livre peut être utilisée comme source des représentations de Paris. On peut y voir aussi un écho, un contrepoint, une correspondance avec le Paris romanesque, celui des romanciers majeurs comme celui des mineurs, le pire Paris littéraire peut correspondre avec le meilleur.
Toute ville a besoin dêtre fondée: cest sur la fondation, le récit, la fable des origines que sancre le mythe. La fondation, fût-elle humble et modeste, ou parce quelle est humble et modeste, est garante dun destin prodigieux, égal à celui des grandes cités, celles de la Bible comme celles de lAntiquité grecque et romaine. Paris néchappe pas à la règle. Paris est donc fondé ou plutôt le récit de sa fondation, de ses origines est un exercice ancien, où naturellement la fable et lhistoire senlacent, se prêtent mutuellement main-forte aussi bien quelles se démentent. Paris est même fondé plusieurs fois: fondation antique, liée à Rome, voire bien antérieure à Rome pour ne pas céder à celle-ci une prééminence symbolique, fondation chrétienne, enfin fondation moderne quand la démolition, les travaux dHaussmann et plus généralement lintérêt qui leur est contemporain envers lhistoire de Paris nouent une boucle entre le Paris des origines et le nouveau Paris du Second Empire. La fable et lhistoire des origines de Paris seront lobjet du premier chapitre.
Toute ville fondée est condamnée à disparaître, à connaître la ruine. Ici encore Paris ne fait pas exception. La destruction, la ruine et les ruines comme loi de lhistoire, le tribut au temps nourrissent la mélancolie dont simprègne la littérature, philosophie des ruines à la Volney. Paris disparaîtra un jour puisque tout disparaît. Mais la ruine de Paris ce nest pas seulement un exercice littéraire et philosophique, cest senti, en tout cas représenté comme une expérience historique au moment de la Commune. Lincendie dune partie du corps matériel (mais aussi symbolique, dans ce quincarnaient les bâtiments incendiés, les Tuileries, lHôtel de Ville
) est montré, démontré comme une volonté de destruction générale du corps matériel et symbolique tout entier de la capitale: lincendie de Paris. Ce sera le thème du second chapitre.
Paris territoire de lutopie sera celui du troisième. Ville capitale dun passé glorieux, ville du présent absolu qui sincarne dans linstant qui passe, présent également de la journée révolutionnaire qui pense arrêter le temps pour mieux le recommencer, Paris est encore la ville dun avenir rêvé, laboratoire de lépure et de lidée où larchitecture et lorganisation politique et sociale, le corps physique et le corps moral seraient enfin réconciliés dans lharmonie de lutopie.
La mort sera la matière du quatrième chapitre. Mort-spectacle à Paris où tout se regarde, y compris les exécutions capitales, les cadavres derrière la vitre à la Morgue, mort individuelle de chacun mais aussi mort collective dans la catastrophe ou lépidémie, mort privée mais encore politique publique de la mort dans lorganisation, la réforme, lutopie même de la nécropole et du tombeau. La représentation de la mort à Paris dans un xixe siècle qui en aime les accents exprime la continuité entre les morts (les plus nombreux, ossuaire des catacombes) et les vivants, elle assure la cohésion entre les deux corps de la ville, celui qui meurt et celui qui ne meurt jamais.
La mort clôture le temps et le temps conduit à la mort. Le travail du temps sur la ville, son corps de pierre, les corps de chair des Parisiens stylisés en types, le passage vers le déclin, leffacement, temps qui passe et temps qui ne passe pas, dialectique du neuf et de lancien, ces ressacs de lécriture de Paris, de la chronique seront au cur du cinquième chapitre.
Mais si Paris disparaît, meurt chaque jour, dans le même temps Paris ne meurt jamais. Paris est montré en tant quessence, quintessence même, dans lesprit comme dans la bêtise, dans le laid comme dans le beau: Les laideurs du beau Paris, résume par un oxymore le titre dun ouvrage de Gabriel Pelin, publié en 1861. Paris est aussi une suite infinie dexistences singulières uniques et identiques, répétant des scènes initiatiques (larrivée, le départ), avec des individus et des archétypes: la lorette et le petit crevé
Ça cest Paris! affirmation de la chanson, Comment était-ce Paris? interrogation dEmma Bovary, cest de cette interjection et de cette question que part, sans souci dune impossible exhaustivité, le sixième et dernier chapitre. Ça cest Paris! type même de lexclamation péremptoire aussitôt démentie par son contraire: ceci nest pas Paris, ou bien Paris cest ceci et cest cela. Comment était-ce Paris? question de lattente excessive, dont la réponse gît souvent dans la déception. La déception davoir vu Paris autrement quon le rêvait se trouve quelquefois dans le récit des voyageurs étrangers doublée de lespérance dy revenir bientôt. Ce nest pas exactement la même question que: quest-ce que Paris? qui elle épuise les réponses dans les tableaux de Paris, les listes, les nomenclatures. Ces interrogations en permanence au cur de lécriture de Paris sur la question de son essence, celle de ses existences conduisent parfois au vertige. À trop scruter Paris, ses deux corps, à ne voir queux, tout à travers eux, Paris abrégé de lunivers, on peut être conduit à un constat solipsiste: il ny a que Paris qui existe, donc Paris nexiste pas.
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