Extraits de presse Libération (8 juin 2001) Au vrai chic parisien Dominique Kalifa
Jean-Pierre BERNARD
Paris rouge (1944-1964)
Les communistes français dans la capitale
Lessence de la capitale au XIXe siècle au travers des récits et de ses personnages mythiques
Comme toutes les grandes villes, Paris existe hors la matérialité même de ses murs, "en surcroît de son territoire réel". Une cité fantastique en résulte, enchevêtrement de poèmes, de récits et dimages, une sorte de corps symbolique, mais dont la croissance alimente et modèle celle du corps physique de la ville. Ce constat, évidemment, n'est pas neuf. Walter Benjamin, Roger Caillois et bien d'autres après eux, ont tenté d'expliquer la genèse et la force de ce mythe. La démarche de Jean-Pierre Bernard est cependant différente. On ne peut, explique-t-il, s'abstraire de ce feuilleté de représentations que produit la ville en permanence. Mieux vaut donc s'y immerger, et écrire "sous la dictée de Paris". Davantage qune élucidation, son ouvrage s'apparente donc à un guide de voyage, au cur même de cette cité de papier.
Six entrées organisent le parcours, renvoyant à quelques-unes des obsessions majeures qui taraudent l'écriture de Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle. La première concerne la question des origines, ce récit initial dont nulle capitale ne peut se dispenser. Or c'est précisément en ce milieu de siècle, auquel les travaux d'Haussmann donnent l'allure d'une refondation, quon abandonne peu à peu les versions fabuleuses (égyptienne ou troyenne) au profit de celle, plus historique, de la création par la tribu belge des Parisii. Désenchantement tout relatif au demeurant, et qui ne parvint guère à ébranler l'idée d'un Paris éternel prédisposé à la grandeur. Aux récits des origines répondent ceux, plus nombreux, qui mettent en scène la destruction de la ville. La période se révèle en effet très propice. Les traditionnelles rêveries sur le déclin, l'expiation, l'incendie ou les ruines trouvent avec la Commune et ses suites une inscription concrète dans le paysage, tandis que le spectacle de la mort (funérailles, abattoirs, guillotine, morgue, etc.) demeure un événement très prisé. Paris détruit peut dès lors se reconstruire, donnant prise à une prolixe littérature de l'utopie (Jules Verne, Albert Robida, Daniel Ha]évy, etc.), dont les projections constituent surtout une violente réaction à l'égard d'une modernité porteuse de destruction et de déshumanisation. D'où le motif, sans doute plus prégnant encore, d'une méditation sur la disparition (pensons aux clichés de Marville ou d'Atget), sur la nostalgie d'un Paris qui s'efface, des rues, des petits métiers qui s'éteignent. Les responsables en sont bien sûr Haussmann, cet "Attila de la ligne droite" qui a creusé la tombe du pittoresque parisien, mais aussi New York, l'Amérique et son "yankéisme". Pourtant, rien de tout cela ne peut véritablement entamer l'idée que "Paris sera toujours Paris". C'est donc bien qu'il existe une essence de la ville, mixte de réel et de représentation, quon s'ingénie alors à chercher dans les complaintes de la rue, dans quelques "types" bien parisiens (le gavroche, la lorette, la cocotte) ou dans leurs antithèses, le provincial ou le rastaquouère. Ernest-Roqueplan, boulevardier oublié du Second Empire, réussira ainsi à isoler "la parisine", ou concentré de Paris.
La richesse du livre de Jean-Pierre Bernard tient à cette profusion de textes, d'auteurs et de références convoqués, et habilement mis en scène. Il souligne ainsi l'existence d'un véritable "genre" de la chronique ou de l'article de Paris, dont il offre chemin faisant une anthologie commentée. Mais en s'inscrivant lui-même au cur de cet objet qu'il décrit, le livre peut donner le sentiment d'un certain renoncement. Façon de dire, sans doute, que le mythe reste entier.
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