Maïté BOUYSSY
Christophe CHARLE (dir.)
La Quinzaine littéraire du 1er février 2010

Ce livre est une parfaite démonstration de ce que peut être un «essai collectif». Il manifeste la productivité d'un travail de longue haleine sur le capital symbolique» des capitales pensé et suivi sur des années et ,orde, pour les deux ou trois siècles qui ont mis en place notre contemponéité. Ces villes toujours en concurrence ont forgé une Europe qui oscille tre le nationalisme du cosmopolitisme et des pratiques non moins cosmo)lites du nationalisme.
Cette aventure est le fruit d'un travail de jeunes historiens, tous peu ou prou sortis de l’Ecole normale supérieure et dûment cornaqués par Christophe Charle dont on sait les précédents travaux sur les capitales culturelles. Ils ont tenu le pari de rendre lisibles et attractives des hypothèses qui réunies en bouquet font manifeste. Par-delà chaque chantier, cette démonstion de ce que peut être une histoire sociale de la culture et d'une culture européenne dans ses tensions du national fait la preuve que les rivalités n'en construisent que mieux des modèles de développement similaires.
Ce tour d'horizon apporte, autant que faire se peut dans une science non dure, la preuve qu'une méthode comparatiste n'est pas faite que de reards croisés un peu figés mais permet d'aborder des dynamiques. Si Norbert Elias nous avait renseigné sur le «mode de constitution d'un génie» à travers le cas Mozart, les regards circulants signalent des conjonctures institutionneles et des condensations symboliques au sein desquelles les acteurs, les artistes, certes penseurs singuliers mais personnes jamais isolées ni exemptes d'opportunités sociales se déterminent.
A l'heure où l'on fait mine de croire que la fête ou le pouvoir symbolique d'une capitale se commandent, il est bon de regarder hors toute recette préconçue comment fonctionnèrent Venise, Naples et Milan pour la musique, ou, pour les arts plastiques, Paris en concurrence avec Londres, puis avec de jeunes capitales, Berlin, si ce n'est New York tandis qu'à son crépuscule, Vienne fut regagnée d'une fièvre inventive. Toute réussite reflète l'intrication d'institutions d'enseignement et de transmission capables de capter un vivier de producteurs et un public. Le public se conquiert et se reconquiert au fil de conjonctures fois brutalement perturbées mais ni le social et ni les effets d'infrastructure ne sont externes aux dynamiques culturelles. La grande ville est au cœur même de notre monde occidental et son pouvoir créatif ordonne des hiérarchies dans un espace commun puisque successivement le modèle d'un lieu fait recette partout.
Le public n'est jamais purement local mais il se détermine moins par caprice que parce qu'une multitude de services annexes en dirigent le flux. Cette rencontre, largement marchande, s'adosse très inégalement à l’offre publique et aux mécénats privés. De l'hôtellerie aux salons d'antan, des grandes salles nationales d'opéra, des programmations théâtrales aux ateliers de peintures foyers de mondanité et de rencontre avant que les galeristes audacieux ne leurs succèdent, une trame complexe configure des possibilités qui satisfont ou non collectionneurs et amateurs. La grand'ville maintient un perpétuel état de concurrence avec des ailleurs, toujours invoqués, jaugés, enviés ou imités. C'est ainsi que se forge une culture des élites et des sociétés tout entières. Point d'isolat, même au sein de la culture du singulier.
Des modèles firent autorité et ils ne sont pas que les lucioles phosphorescentes de l'histoire culturelle. La statistique fait vivre les aventures concrètes et réconcilie l'historien avec la notion de norme quand le cas particulier, micro-histoire dit le réel des faits, l'aléa d'un trajet. La réflexion sur les pratiques culturelles collectives et le genre de spectacle offert montre comment la renommée internationale sanctionne les productions. L'opéra fut le fleuron de Venise, puis au XVIIIe siècle de la Naples des castrats avant que Milan ne s'impose. Cette succession de places fortes avec ou sans l'influence d'une Cour permet à Mélanie Traversier de dresser le tableau convaincant des variables dont se nourrirent des prestations qui furent autant des genres particuliers que des migrations progressives hors des structures un temps triomphantes. Affiner la chronologie, donner le maillage des salles et leur programmation comme leur rythme des spectacles en sus des supports éditoriaux sans lesquels rien ne s'établit, d'abord les partitions (seraient-elles copiées à la main) et parce que la critique fait norme et amplifie les jugements autorisés démontre que toute forme d'art s'inscrit dans un travail éminemment collectif mais qui tend à sortir le créateur de l'anonymat.
Quand Véronique Tarasco-Long considère les musées des deux mondes, elle fait jouer les institutions d'État et les créations municipales tantôt publiques tantôt privées. Le rapport des élites montantes à la culture et à la construction des notoriétés privées ou collectives définit le rythme de création des musées et leur statut. Ils reflètent parfaitement les valeurs des sociétés examinées car la collection patrimoniale est bien le parangon de ce qu'une société veut faire savoir de son goût. L'article fait d'ailleurs suite à la réflexion de Charlotte Guichard et Bénédicte Savoy sur le pouvoir des musées comme marque obligée des capitales européennes de 1720 à 1850. Point de marqueur, point de gloire. L'ostentation a ses logiques toujours nationales parce que liées à l’étranger.
Le terreau commun est fait d'infrastructures du savoir: académies et institutions aussi diverses que les lieux d'exposition publique ou privée des oeuvres, et de salles de spectacle et tout ce qui en permet le succès et la publicité avec critique et presse spécialisée. Sur ces points, des articles lumineux prouvent ce qui se savait, mais si 1'on poursuit ces remontées dans le temps, l'apport très net du livre est de montrer le poids de lieux moins attendus, également des faits moins patents, telle Rome. Par exemple, Rome est restée un centre en vertu de son seul héritage néo-classique, de ses collectionneurs et de la pratique du Grand Tour, la vivacité de pratiques de collecte et d'achat dans l'autonomie de l'antimodernité stylistique. L'article de Maria Pia Donato, Giovanna Capitelli et Matteo Lafranconi a le mérite de souligner l'efficacité de cette position qui maintint la vivacité de pratiques de collecte et d'achat dans l'autonomie de l'antimodernité stylistique. Le caractère provincial d'une ville maintenue dans le Grand Tour avant qu'unité faite pour ses héritages passés montre un dynamisme que la dynastie des Savoie a su relever.
Le champ littéraire a été considéré tant du point de vue des sociabilités (Maria Pia Donato, Antoine Lilti et Stéphane Van Damme) au siècle des Lumières dans un monde qui se polarise progressivement mais rayonne encore en tous sens selon les réseaux académiques puis jusqu'à la fin de siècle (du XIXe siècle) quand le national dialogue avec la culture de masse. Blai Wilfert-Portal scrute les stratégies de détour par l'étranger là où on ne l'attendrait pas. Paul Bourget moins via Le Disciple, roman du retour à l'ordre, que dans Cosmopolis permet de comprendre qu'il n'est de public qu'international, serait-ce pour vendre une idéologie du national. Parallèlement d'Annunzio s'est trouvé soutenu par un Paris fin de siècle qui le traduit afin de s'imposer à Rome quitte à fuir à Naple (comme il le fit plus tard à Arcachon). Les producteurs culturels engagés dans un champ «cosmopolite» peuvent contourner ainsi le déficit passager de reconnaissance ou l'arbitraire ou le situations bloquées de situations locales. C'est alors que la traduction est évidemment un maillon des concurrences possibles, une réponse aux modes et hiérarchies locales.
Au final, ces capitales ont des publics et les artistes qui émergent, les satisfont et les séduisent d'autant plus qu'ils les mettent en scène et les représentent, ce qui n'est pas le seul fait du théâtre, le travail propre de Christophe Charle
La mise en oeuvre de tous ces paramètres est gigantesque, l'information variée et dense toujours attrayante pour le lecteur.
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