Les vingt années au cours desquelles le cardinal de Richelieu, l'« homme rouge», occupe les fonctions de principal ministre de Louis XIII témoignent du renforcement brutal de l'autorité monarchique, prélude à la fronde, et sont jalonnées d'une longue série de procès politiques pour crime de lèse-majesté. L'ouvrage de l'historienne Hélène Fernandez-Lacôte explore méthodiquement son usage et ses manifestations durant cette période en puisant dans les collections manuscrites, exemples historiques, jurisprudences, mais aussi lettres, descriptions, récits d'exécution à la manière du Surveiller et punir de Michel Foucault. David FOREST
Hélène FERNANDEZ_LACÔTE
La Gazette du Palais
(28 septembre 2010)

Au cours du règne de Louis XIII, les procès politiques nombreux, souvent spectaculaires et sanglants, menés par le cardinal de Richelieu, ne cessent d'interpeller l'opinion. À partir de sources nombreuses, diverses, souvent inédites, Hélène Fernandez-Lacôte éclaire pour la première fois cette impressionnante série judiciaire qui a marqué la construction de l'État absolu.
Ce crime suprême, dont l'origine remonte au droit romain, est réinventé au Moyen-Âge par la justice ecclésiastique, et adapté à la pratique du pouvoir royal au gré des choix et des contingences politiques. Il n'a cessé ainsi d'être élargi par les jurisconsultes au point d'assimiler d'autres incriminations. Complot, atteinte à l'intégrité de l'État, projets contre la personne du souverain évidemment mais aussi « péculat » lié au maniement des deniers du roi. C'est ainsi que le maréchal de Marillac, un des plus prestigieux seigneurs du royaume, meurt sur l'échafaud convaincu de ce crime infâmant.
L'utilisation à bon escient de cette arme politique dont la fonction est le maintien de l'autorité du roi, permet d'observer et comprendre les pratiques d'un pouvoir alors en pleine mutation, qui érige puissance exécutive du prince et raison d'État en méthodes de gouvernement. Après l'éloignement des fauteurs de trouble et la proscription, le bannissement et l'emprisonnement, les grands procès d'État apparaissent alors comme le paroxysme du conflit politique et constituent autant de moments de publicité du politique. Qui concernent-ils ? Des adversaires ou d'anciens alliés devenus encombrants, grands féodaux ou simples officiers, seigneurs locaux désignés comme rebelles et exécutés en effigie. Et pour intimider la noblesse, Richelieu va jusqu'à faire décapiter deux gentilshommes qui ont enfreint son interdiction des duels.
Deux justices pénales se côtoient dont la querelle de compétence débouche bientôt sur un affrontement. D'une part, le parlement de Paris qui peut voir un procès lui échapper au nom de la justice retenue, de l'autre, les institutions extraordinaires, par définition plus malléables par le pouvoir mais nécessairement moins légitimes. C'est ainsi que la chambre de l'Arsenal, qui récupère les procès pour fausse monnaie jusque-là confiée au parlement, en vient à occuper une place centrale dans le dispositif judiciaire de répression politique des opposants à Richelieu. Celui-ci fit le plus large usage de ce type de commissions ad hoc adoptant la forme d'un tribunal.
Hélène Fernandez-Lacôte revient longuement sur quelques affaires emblématiques. L'histoire a conservé le souvenir du procès d'Henri de Talleyrand-Périgord, comte de Chalais, maître de la garde-robe du roi, qui participa au complot de Gaston d'Orléans; celui d'Henri II de Montmorency, qui marque tant les esprits du siècle; celui encore d'Henri de Cinq-mars, et de son compagnon François-Auguste de Thou, modèle d'une justice arbitraire au service du seul intérêt politique du cardinal.
Le duc de Montmorency avait pris le parti de la révolte contre le roi et gagné à lui une partie de la noblesse. Son procès apparaît comme un « moment liturgique » de réparation de l'offense et de sacrifice, un « spectacle religieux » et « une leçon théologico-politique » dit encore l'auteur. Le condamné manifeste sa volonté de « bien mourir » et sa soumission à Dieu et au roi afin de voir sa dignité survivre à l'échafaud. Ce rituel, lors duquel Louis XIII manifeste un signe après l'autre la possibilité d'une rédemption, proclame la souveraineté du roi sur ses sujets et sa proximité avec le divin. Les récits de périodiques comme la Gazette ou le Mercure françois donnent le sens de cette grande cérémonie monarchique, disent la vérité édifiante du condamné et l'histoire des vainqueurs, avant même que le procès ne s'achève.
Ce maître ouvrage exigeant, dense et tout aussi haletant, a également l'immense mérite de démentir certains a priori: aussi absolutiste soit-elle, la monarchie d'Ancien Régime fut bel et bien, et avant tout, un « État de justice » inscrivant l'activité judiciaire au cour de la vie politique.
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