LIVRES-HEBDO (19 janvier 2012) Femme fatale Une belle étude d'Eric Fournier sur la fugure de la «belle Juive» au XIXe siècle Au départ, il y a un vers de Baudelaire. «Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive». Le comprendre aujourd'hui demande un petit éclaircissement. L'auteur des Fleurs du mal utilise en fait un oxymore. En ce milieu du XIXe siècle, seule la «belle Juive» triomphait. A partir de cette image, Eric Fournier est retourné dans le labyrinthe de l'histoire. Il a suivi le fil d'Ariane de cette métaphore pour voir comment s'était construite cette figure imaginaire et comment elle fut détruite par le nazisme. Laurent Lemire Dans l'histoire de la France moderne, rien de plus anecdotique en apparence que le thème de la « belle Juive ». Apparence trompeuse: entre fantasme et réalité, littérature et société, cette figure incarne une triple singularité : femme, juive, belle. Car la belle Juive n'est pas banalement belle, elle est très belle, voire trop belle. C'est de cette image que, dans son dernier livre, Éric Fournier, spécialiste du XIXe siècle, suit l'histoire. Judith, Esther, Rébecca, Salomé, Sarah… du Moyen Age au siècle des Lumières, ces figures ont participé de l’évocation picturale de la Bible, mères éplorées puis salvatrices de leur peuple. Elles deviennent au XVIIe siècle, sous la plume de Racine, des modèles pour jeunes filles. Ces évocations ne convoquaient ni une singulière beauté ni la judéité, éléments fondamentaux au XIXe siècle de la «belle Juive» née de l’imaginaire goy français. L’historien Eric Fournier suit le parcours heurté de ce motif, analyse sa composition évolutive et ses relations changeantes avec la matérialité sociale. L’étude, originale et audacieuse, conduit de l’avènement de la «belle Juive», depuis la traduction en 1820 d’Ivanhoé de Walter Scott, qui sublime Rébecca, jusqu’à la proposition en 1938 de Montandon, prêt à mutiler le nez des Juives pour tuer leur beauté. Yannick Ripa
Eric FOURNIER
La «Belle Juive»: d'Ivanhoé à la Shoa

Aux confins de la littérature, de l'histoire et de l'anthropologie, cet essai se distingue tout d'abord par sa clarté d'écriture, chose assez rare dans les ouvrages universitaires. On sent ici l'influence d'Alain Corbin et de Joël Cornette. En quatre parties, du romantisme à la Shoah, le jeune historien qui enseigne à l'université de Marne-la-Vallée developpe son sujet et en suit les mutations. Avec tact il parvient à éclaircir un objet d'autant plus complexe qu'il est chargé du poids de l'histoire, «l'émancipation d'un éden perdu ou de la misère du ghetto». Dans le XIXe siècle qui constitue le cœur du livre, cette représentation et son dévoiement permettent de suivre la montée en puissance de l'antisémistime.
Pourtant, à l'origine, il s'agit plus d'une figure littéraire que d'une réalité sociale. Ce sont les romantiques qui ont façonné ces images de Rebecca, Esther, Judith ou Salomé. Dans les romans, les contes, les poésies, à l'opéra et dans les peintures, le thème est omniprésent. La beauté sublime à la chevelure noire et sensuelle devient un cliché qui agace Baudelaire. Paroxysme de la femme rêvée par les hommes, elle incarne la foi, l'amour, la liberté et les promesses d'un siècle qui s'ouvre à la modernité. Tour à tour orientale sensuelle, réprouvée, égérie fugitive, courtisane, révolutionnaire ou prostituée, elle met en évidence les notions de virilité et de représentations masculines.
Tout cela, jusqu'à la parution en 1886 de La France Juive d'Edouard Drumond. Fin de siècle, fin de rêve. La sensualité devient suspecte, la sensualité morbide. La «belle Juive» romantique se change en prédatrice, vampire, sorcière. La misogynie et la peur de la sexualité s'emparent du thème. Les frères Tharaud, Morant, Jouhandeau et Céline en font un exutoire à leur racisme. Et que dire de Drieu la Rochelle chez qui le personnage de Gilles «s'accomplit dans le viol de la femme juive»?
Il est intéressant de voir comment, à partir d'un objet inventé par des hommes non juifs, l'historien mobilise son savoir, interroge les textes et s'en sert comme d'une loupe pour saisir quelque chose de la société, quelque chose de souterrain, une plongée dans le non-dit, l'inavouable, l'inconscient, ce territoire que Baudelaire visitait toujours avec quelques délices et où poussaient ses fleurs maladives.
Tout commence avec le romantisme et tout finit, ou presque tout, avec la barbarie nazie. La troublante figure de Rebecca d’York dans l'Ivanhoé de Walter Scott enclenche un destin. À travers de savants allers et retours entre roman, peinture et réalité sociale, Éric Fournier montre à quel point ce fantasme de la Belle Juive est un révélateur. Cette femme renvoie à la Bible et à l’Orient dans sa double polarité de sensualité et de cruauté. Mais dans la foulée de l'émancipation de 1791, un certain nombre de Juives ont fini par accéder à la célébrité : au théâtre (avec des actrices comme Rachel et Sarah Bernardt), dans les arts plastiques (les sculpteurs du XIXe siècle ont raffolé des belles Juives), dans la prostitution mondaine (La Païva). Après 1880, tout bascule. Salomé, qui incarne l'érotisme mortifère, remplace Sarah la douce et Esther la libératrice. Mais c'est encore trop de beauté pour l'antisémitisme. L’histoire se termine dans l'horreur : le docteur Georges Montandon, qui occupera les positions officielles importantes sous le régime de Vichy, propose le plus tranquillement du monde que l'on coupe l'extrémité du nez des femmes juives, pour que désormais il n'y ait plus de belles Juives. Cette histoire, qui n'est plus la nôtre, n'en est que plus passionnante.
«Solaire». Dans le livre, ce motif se trouve confronté à «un débat historiographiquement sensible» sur l’existence, ou pas, d’un «type propre aux Juifs». La «belle Juive» peut être à la fois un instrument de l’élaboration de «l’invention du peuple juif» exempt de métissage, selon la vulgate sioniste, et un outil de dénigrement racialiste. Face à un sujet aussi délicat, l’auteur préconise de ne pas juger avec nos critères des propos tenus en un temps où «l’antisémitisme n’est pas un enjeu politique sur lequel il faut se positionner». Aussi, le livre réfute l’invariabilité de la singularité de la «belle Juive» repérée par Sartre (Réflexions sur la question juive), comme «une proie et une victime, un motif indubitablement antisémite, révélateur d’un sadisme sexuel» et se démarque de la «conception tragique de l’histoire» d’un Poliakov (Histoire de l’antisémitisme) qui relie l’antisémitisme antique et le nazisme. Il se refuse donc à utiliser «le seul filtre de l’antisémitisme ou du philosémitisme» qu’il estime mener à une impasse.
Sa chronologie de la gloire et des déboires, enchevêtrés, de la «belle Juive» dessine des tendances. A un emploi timide de cette expression par un XVIIIe siècle qui attaque l’exégèse chrétienne, succède la consécration de la «belle Juive», figure obligée du romantisme, élément clé du rêve orientaliste : elle est la beauté, intemporelle, éternelle, irréelle, «beauté sublime», selon Balzac, et «solaire», suggère Michelet. De la «belle Juive», au regard de braise et à l’abondante chevelure noire, émane une lumière, «manifestation de la présence divine», une beauté supérieure à toute autre car elle est «la fusion rayonnante de la grâce biblique et des charmes brûlants de l’Orient» ; rien ne semble l’atteindre, pas même la misère des ghettos dépeinte par Gauthier, prisonnier des stéréotypes dévalorisants de la judaïté. Or, souligne l’ouvrage, c’est là, plus qu’en Orient, que ses adulateurs ont pu croiser des Juives, bien plus aussi qu’à Paris dans leur petite communauté, et encore moins dans les bordels où, contrairement aux dires malveillants, elles sont rares.
Mais cet imaginaire ne se nourrit pas du réel : «Les laudateurs de la "belle Juive" se désintéressent de ses avatars contemporains.» En ce «siècle tranquille du judaïsme français», la «belle Juive» passe du ghetto à l’émancipation, par la voie de l’ascension sociale de courtisanes, figure balzacienne par excellence, ou de révolutionnaires, telle l’Hérodiade de Sue. Mais dans la vie, la réussite d’une Rachel est due à son talent, non à son physique, éloigné des codes de la «belle Juive». Cet écart ne freine pas les antisémites, minoritaires mais aussi violents que la charge des Goncourt dans Manette Salomon, expression de la hantise d’une invasion juive.
Altérité. Cette hostilité inaugure le second XIXe siècle. D’abord marqué par une nette trivialisation, sous le signe de la femme fatale, voilà le thème victime, tout comme Sarah Bernhardt, de l’offensive antisémite qui culmine avec la publication de La France juive de Drumont en 1886. Désormais la «belle Juive» est une figure de l’altérité. Certes positive chez les philosémites qui en font une patriote, elle perd de son universel comme de sa beauté qui n’est plus le reflet du divin. Les années 20 puis la montée du fascisme la minorent ; elle est une insulte : Blum est assimilé à «une Juive lubrique».
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