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Il nest pas de bon livre sans passion: Dominique Garrigues nous transmet son enthousiasme de jeune historien pour les jardins et il nous fait découvrir un pan ignoré des savoirs et des savoir-faire de ces «orfèvres de la terre» que furent les jardiniers du Grand Siècle.
Jusquà présent notre connaissance était à vrai dire limitée à quelques noms, dominés par la figure tutélaire dAndré le Nôtre, si cher au cur de Louis XIV, le plus célèbre «jardinier du roi» de lhistoire de France. Un mois avant sa mort, en 1700, le souverain, qui aimait le voir et le faire parler, le mena dans ses jardins de Marly, et, à cause de son grand âge, le fit asseoir dans une chaise que des porteurs roulaient à côté de la sienne. Le Nôtre alors sécria: «Ah! mon pauvre père, si tu vivais et que tu pusses voir un pauvre jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manquerait à ma joie
» Dominique Garrigues «démocratise», en quelque sorte, cette vision partielle de linventivité végétale du siècle de Louis XIV par le croisement de nombreuses sources: outre de nombreux actes et divers contrats retrouvés dans les registres notariaux ou paroissiaux, il faut mentionner les indications des Comptes des bâtiments du roi (publiés par Jules Guiffrey entre 1881 et 1901), un document aussi peu exploité que riche en informations; les traités dagriculture et de jardinage, particulièrement abondants au xviie siècle; les statuts de la communauté des maîtres jardiniers de Paris; certains (rares) marchés conclus pour la réalisation de travaux concernant les jardins; les témoignages des contemporains, depuis les Mémoires (Saint-Simon, par exemple), jusquaux récits des grandes fêtes des années 1664-1674, comme ceux dAndré Félibien. Ce croisement fécond offre le moyen dunir les aspects pratiques, matériels, concrets de la construction des jardins à la théorisation plus élaborée du «jardin à la française» au xviie siècle telle quon la trouve exposée dans les traités de Boyceau de la Barauderie (Traité du jardinage selon les raisons de la nature et de lart, 1638), de Dezallier dArgenville (La Théorie et la pratique du jardinage, 1709) ou de Claude Mollet lAncien, dans son Théâtre des plans et jardinages, publié en 1652.
Lart des grands jardins aristocratiques et royaux (de Vaux-le-Vicomte à Versailles, de Chantilly à Saint-Cloud) se situe à lintersection dune révolution politique, celle de laffirmation du pouvoir absolu et dune révolution scientifique, celle de la redéfinition mathématisée de lunivers. Cette recherche est précisément centrée sur cette révolution silencieuse et savante menée par les jardiniers dans limmense domaine dun seul tenant que constituait le Versailles de Louis XIV: 6500 hectares et même 15000 hectares en comptant Marly (il sagit du «grand parc» dont le pourtour atteint, daprès un document retrouvé aux Archives nationales, environ 46 kilomètres). Les implications de cette proposition sont multiples: elles entraînent notamment la promotion du statut du jardinier dans la mesure où il maîtrise des savoirs supérieurs à ceux dun simple travailleur de terre. Maîtrise des savoirs: on trouvera dans ce livre des notations très précises, très originales, sur la fabrication et lentretien des jardins, des détails sur les instruments (le graphomètre pour mesurer les ouvertures dangle, le cordeau, le traçoir, le niveau). Un niveau de haute précision, à visée optique, fut inventé par labbé Picard vers 1667-1668, membre éminent de lAcadémie de Sciences, dont on oublie souvent que nombre de ses recherches et débats furent liés aux jardins de Versailles: ainsi, par exemple, les discussions très pointues sur la gravité au moment des grands travaux du détournement de lEure dans les années 1680.
On mesure bien ici lévolution, du xvie au xviie siècle, vers la professionnalisation des jardiniers, maîtres de savoirs comme celui de lart du treillage, qui suppose des jardiniers-menuisiers hautement spécialisés, dont il est possible de reconstituer les uvres grâce à liconographie très riche des jardins de Versailles, notamment les gravures de Pérelle, source à part entière sur les techniques du jardinage. Dautres détails encore, de plus en plus précis, nous font vivre, au quotidien en quelque sorte, le travail de ces anonymes de Versailles, de Saint-Cloud ou de Chantilly: les jardiniers payés au nombre de poches remplies de chenilles; les jardiniers communiquant par gestes plus que par la voix; limportance du sablage; les millions de pots de fleurs du Grand Trianon dont lodeur embaume à tel point que «personne ne peut tenir dans le jardin» comme le rapporte Saint-Simon; la bouse de vache appliquée sur les plaies darbres élagués; les indemnités versées aux jardiniers en cas de blessures, notamment lorsquen travaillant les arbres, ils tombent des grandes échelles doubles montées sur roulettes; le dessin de la machine conçue pour transporter les plus grands arbres
Un des mérites de cette recherche est de tracer un portrait collectif des jardiniers, du plus connu ou du moins inconnu comme André Le Nôtre, fils et petit-fils de jardiniers, qui na presque pas laissé de traces manuscrites, à dautres que lon va découvrir ici, comme Henri Dupuis, Gilles Ballon, ou Michel II Le Bouteux, le premier jardinier à avoir expérimenté avec succès la culture des orangers en pleine terre, à Trianon. Il sagit dun monde très hiérarchisé, du dessinateur de jardins qui occupe une place éminente dans la hiérarchie sociale, aux «gens de journée» placés sous les ordres des jardiniers en chef et de leurs compagnons, un univers doté dune grande diversité de spécialités: jardiniers-fleuristes, jardiniers-marchands darbres, jardiniers-planteurs, maraîchers
Cette micro- société est naturellement marquée, comme cela est souvent le cas sous lAncien Régime, par une forte endogamie professionnelle (on se marie entre jardiniers), un attachement, de père en fils, au même lieu (la famille Masson, par exemple, est à Versailles dès 1636 et semble y avoir pris ses aises, même après le renvoi dHilaire Masson par le roi en 1660, qui fait lobjet dun chapitre tout à fait original; ou encore Henry Dupuis qui fut présent à Versailles de 1664 au moins jusquà sa mort survenue en 1703
).
La très haute sophistication atteinte à Versailles pose le problème de la promotion sociale par le savoir et le savoirfaire avec la liaison entre le travail de la terre et la révolution mathématique, la raison: Dominique Garrigues souligne avec force limportance et la précocité de cette raison ordonnatrice, bien avant le Discours de la Méthode de Descartes (1637), puisquon la trouve déjà bien présente dans le Théâtre dagriculture dOlivier de Serres, paru en 1600. Il sagit bien de transformer le jardinage en un art savant, élevé au rang dune véritable discipline scientifique, comme cela se fera pour la botanique au xviiie siècle. Laccession dAndré Le Nôtre à la noblesse est de ce point de vue tout à fait révélatrice dans le cadre dune société aristocratique dont les valeurs apparaissent très éloignées du travail manuel, un problème que lon retrouve au même moment avec la situation des peintres, partagés entre le statut dartisan et le statut dartiste.
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Une autre originalité, et non des moindres, de cette recherche est de nous faire découvrir un jardinier inattendu: Louis XIV, lui-même!
Nous connaissions bien le roi de justice, le roi de guerre, le roi administrateur, le roi de représentation au centre de la cour, mais jusquà présent le roi à la «main verte» nous était pour le moins peu familier. Or se dessine ici limage (et la réalité) dun souverain jardinier, maître-duvre de lensemble de Versailles, qui entreprend la fabrication et la transformation des jardins comme une entreprise militaire, notamment lorsque Louvois, secrétaire dÉtat à la guerre, occupe le poste de surintendant des bâtiments à la mort de Colbert en 1683. Et Louis XIV qui sinquiète perpétuellement pour ses chers jardins (même pendant ses campagnes militaires) paye lui-même, si lon peut dire, de sa personne: il soccupe personnellement de lébourgeonnage des arbres; il choisit avec soin les espaces de plantations et il nhésite pas, parfois, à manier cisailles et autres outils de jardinier. «Le roi de France plante, et le roi dEspagne chasse» écrit Madame de Maintenon le 25 novembre 1700
Avec des détails surprenants: dans les jardins, la salle dite du Conseil (ou des Festins), réalisée entre 1671 et 1674, a été pourvue de nombreuses lances deau qui constituent un parfait écran sonore pour ne pas dévoiler le «secret du roi».
La fonction du souverain ordonnateur et «animateur» du Versailles végétal est bien mise en valeur lors de chacune des rencontres du Roi-Soleil avec «ses» jardins, des jardins quil affectionne particulièrement, au point de leur consacrer des visites presque quotidiennes, en toutes saisons, par tous les temps, à pied, en calèche ou en chaise roulante damassée quand les crises de goutte sont devenues intolérables
Un révélateur de cette relation privilégiée et singulière: le terme d«amusement» revient régulièrement sous la plume du marquis de Dangeau quand il sagit dévoquer ce roi jardinier, comme le 2 décembre 1694 («le roi samusa toute la journée à faire planter dans ses jardins»), le 11 janvier 1695 («Le roi salla promener laprès-dînée à Trianon, où il samusa à faire tailler ses marronniers dInde»), ou encore le 18 janvier 1695 («le roi alla laprès-dînée à Trianon, où il samusa à faire tailler ses arbres»). Et il ne sagit là que de trois exemples parmi des dizaines dautres. Dans ses instructions à son petit-fils, devenu Philippe V dEspagne, en 1700, Louis XIV lui recommande de ne jamais quitter ses affaires pour son plaisir mais il admet toutefois une dérogation dimportance: «Faites-vous une sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement. Il ny en a guère de plus innocent que la chasse et le goût de quelques maisons de campagne
» Et le souverain rédigea lui-même, on le sait, de 1689 à 1705, six versions successives de la Manière de montrer les jardins de Versailles, fixation manuscrite au vocabulaire impersonnel et autoritaire dun itinéraire précis et impérieux des visites officielles dont Louis se délectait: «En sortant du château par le vestibule de la cour de Marbre, on ira sur la terrasse; il faut sarrêter sur le haut des degrés pour considérer la situation des parterres des pièces deau et les fontaines des cabinet. Il faut
Il faut
Il faut
»
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Pourquoi cette obsession royale pour le monde végétal? Prolongement et projection du château, les jardins permettent le déploiement de la société de cour dont lun des fondements est la notion de représentation: la mise en scène des jardins offre précisément le décor où sexprime une intrigue extraordinairement ritualisée dont les courtisans soffrent comme figurants auprès du roi, depuis le lever jusquau coucher, lever et baisser de rideau du spectacle de chaque journée. Des décors de buis taillés et des compartiments de fleurs changés tous les jours aux recherches des effets visuels densemble créés par la maîtrise de loptique et des règles de la perspective, tout le travail dAndré Le Nôtre contribue à transformer les jardins en écrin de ce grand théâtre de la monarchie absolue dont le roi se veut, comme il lexplique lui-même dans ses Mémoires, tout à la fois lordonnateur et le principal acteur. Les jardins, on le sait, ont été sans cesse utilisés pour les spectacles de musique et de théâtre qui ponctuent la vie de cour: en 1680, par exemple, une promenade à travers les bosquets est accompagnée de hautbois et de violons avant que le roi et les courtisans qui lentourent ne sembarquent sur le canal pour Trianon, toujours en musique
Cette mise en scène de la vie quotidienne des courtisans dans les jardins constitue le support dun discours mythologique et allégorique moins éphémère. Matérialisé dans le marbre et le bronze, il sordonne en une thématique divine et ovidienne de création du monde qui place, dans tous les cas, le souverain en position de Dieu-architecte-démiurge: les fontaines et les jets deau se mettent en action, au coup de sifflet des fontainiers, dès que Louis XIV approche, pour cesser de fonctionner dès quil sen éloigne. On pourrait évidemment en conclure quil sagit là dun révélateur des difficultés multiples pour faire parvenir une eau vive à Versailles (la capture de leau représente 40% du budget du château!), mais on peut aussi y voir la métaphore dun roi maître absolu de la nature domptée, dominée, recréée dans les jardins. Du reste, cette conception des jardins comme une métaphore, une transcription végétale de la création du monde par un prince-démiurge transparaît bien dans léphémère des grandes fêtes des années 1660-1670 comme dans le dessin densemble mis au point par Le Nôtre: le jardin est en effet conçu pour être vu et compris des fenêtres du premier étage, cest-à-dire de létage du souverain, comme si «lil du roi» commandait de multiples effets de perspective, les points de vue, les angles, les reflets dimages par leau sculptée par la main des fontainiers, avec de multiples effets de miroir
André Félibien le confirme dans sa Description de la grotte de Versailles (1672): «Il semble quon voie une image parfaite du concert de tous les éléments, et quon ait trouvé lart de faire entrer dans ce lieu-là cette harmonie de lunivers, que les poètes ont représentée par la lyre dApollon, comme celui qui règle les saisons et qui tempère les éléments».
Confirmant cette «panoptique» du regard royal, le parterre deau qui fait face aux fenêtres de la galerie des glaces représente, à partir des statues des fleuves de France, des nymphes et des petits dieux des ruisseaux, un royaume en miniature, gouverné par le regard du roi. Les statues des grands fleuves (la Seine et la Garonne, fleuves menacés, sont situés au nord du côté du Salon de la Guerre, le Rhône et la Loire, fleuves protégés, sont placés au sud du côté du Salon de la Paix) se trouvent toutes en position couchée, comme pour signifier leur asservissement au maître des lieux, qui les domine du haut de son palais: tout doit seffacer devant lui, devant Louis, comme devant la majesté royale. Et le tout a été réalisé à partir dune transformation totale du site originel (des bois, des buttes et des marécages), avec le problème obsédant et en partie non encore parfaitement résolu de la maîtrise de leau. Mais ce qui doit dominer dans ce regard de maître, cest la totale maîtrise de lespace naturel, son asservissement, jusquà linfini (le point de fuite visuel est encadré par les «piliers dHercule»), à la volonté du souverain-créateur, à limage des ifs taillés en forme de pyramides, nouvelle métaphore visuelle dun roi absolu qui a voulu, selon un mot de Saint-Simon, «forcer» et «tyranniser» la nature.
La géométrisation et la lisibilité de lensemble est une autre caractéristique de la créativité royale, cette fois dans le registre panoptique dun souverain tout connaissant, voulant «tout savoir» selon un mot de Primi Visconti. Le jardin de Versailles est une application concrète dune mathématisation de lespace recréé et reconstruit, très cartésien dans son principe délaboration. Dans cette perspective, ce Versailles «classique» si lon veut, serait une parfaite application du principe galiléen énoncé dès 1623: «La nature est écrite en langage mathématique», même sil demeure encore assez «baroque» dans la fantaisie apportée à certaines de ses parties (fontaines, bosquets, statuaire, notamment).
Aussi ne paraîtra-t-il pas audacieux de comparer le roi thaumaturge, guérisseur des écrouelles («le roi te touche, Dieu te guérit») au roi maître de la nature en son domaine versaillais, car il est bien vrai que, dans les deux cas, le souverain est celui qui donne vie à la nature, qui la discipline, qui fait, en somme, uvre démiurgique, à limage des laitues de janvier, des fraises de mars, des figues six mois par an obtenues grâce aux prodiges de La Quintinie dans le potager aménagé de 1678 à 1683
Nous sommes bien ici dans la perspective dun pouvoir illimité, dont Versailles, architecture parlante de labsolutisme, se veut la plus spectaculaire des métaphores. Et nous voici revenu au thème central du livre: les jardins de Versailles à lintersection de la rationalité la plus «cartésienne» et du merveilleux tel quil sexprime en permanence pour magnifier la puissance du prince dans une recréation idéalisée du monde dont le souverain se pose comme maître et ordonnateur.
Et cest ainsi que, sous la plume de Dominique Garrigues, le Versailles conçu par Louis XIV comme un microcosme du monde inscrivant le pouvoir terrestre au cur dune cosmogonie végétale se prête à une histoire elle aussi totale: celle des savoirs et des savoir-faire, des représentations au travail et de limaginaire en action.
Joël Cornette
Professeur à lUniversité Paris-VIII
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