Milieux | La Totalité | Pays/paysages | La compagnie du paysage | L'environnement a une histoire
| Époques | | La chose publique | L'or d'Atalante | Les classiques | Détours | Recueil |
| L'esprit libre | Des villes | XIXe | Champ poétique | Revue Le Nouveau Recueil | Revue Recueil | Divers


ACCUEIL

Collection ÉPOQUES

Gérard LABROT Peinture et société à Naples (XVIe-XVIIIe siècles):
Commandes, collections, marchés

Le Monde du vendredi 4 mars 2010

Croûtes et chefs-d'oeuvre

Au milieu du XVIIe siècle, Naples bouillonne de ses 400 000 habitants. La ville est riche, et le baroque s'y complaît dans ses imprudences esthétiques. Sur les hauteurs de la cité, les frères de la chartreuse de San Martino achèvent la restauration de leur église, fiers de pouvoir exposer une magnifique Communion des apôtres, de Ribera, et la fameuse Pietà, de Massimo Stanzione. Plus bas, dans son palais familial, l'aristocrate Fabio Ricca accumule une formidable collection de peintures : quatre tableaux sur la vie du Christ, vingt-neuf natures mortes, trois batailles, trois saints, une Immaculée Conception et une Résurrection de Lazare. Œuvres mineures, sans doute non signées pour la plupart, mais quelle abondance !
Ainsi en est-il de ces innombrables collections ou "amas de peintures" qui sont au coeur du dernier ouvrage de Gérard Labrot, spécialiste de l'histoire de l'art italien, et auteur de plusieurs études de référence sur Rome et Naples. Nous voilà entraînés dans "la grande fournaise des arts" napolitains, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, sur la voie de toutes les peintures, qu'elles soient superbes et réputées ou plus simplement banales, bon marché, "ordinaires" voire "médiocres". L'art est une pratique, comme il est un marché, et ce sont donc les commanditaires et les collectionneurs, comme les marchands et les peintres, qui sont les héros de cette histoire-là.
Souvent issus de l'aristocratie, les mécènes peuvent se montrer prudents, voire routiniers. Comme ironisait déjà Giorgio Vasari (1511-1574), l'un des premiers théoriciens de la Renaissance, "les gentilshommes peu curieux des choses excellentes de peinture" donnent plus d'importance "à un cheval qui saute qu'à une personne sachant faire de ses mains des figures peintes qui semblent vivantes".
L'Eglise post-tridentine triomphante, en revanche, gonflée par les ardeurs de la Contre-Réforme, impulse les nouveaux programmes iconographiques et stylistiques au service d'une "piété panique" et d'un dogme qui se doit de convaincre.
A Naples, c'est donc l'Eglise qui "dessine" la capitale. Chaque chapelle, chaque ordre, chaque fidèle désire à présent son image. C'est de cette demande croissante qu'émerge un nouveau marché de la quantité, nourri par une production massive de "tableaux ordinaires". Petits nobles et bourgeois se montrent impatients d'accumuler des oeuvres, parfois simples copies, souvent achetées d'occasion, afin de déployer sur les murs des salles de réception leur fortune et leur statut. Les peintres, de leur côté, se professionnalisent et manifestent leur maîtrise des codes, à travers les scènes de bataille, natures mortes, vedute et marines dont ils inondent le marché.

Histoire sociale de l'art

Toutefois, la description de tels tableaux n'est pas l'objet de l'étude. Plutôt que les commentaires d'oeuvres, ce sont les inventaires après décès, testaments et contrats notariés qui la nourrissent. L'auteur montre ainsi la pertinence d'une histoire sociale de l'art révélant les enjeux sociaux et politiques des pratiques artistiques. Une telle "sociologie dynamique" insiste sur ce que l'histoire de l'art doit à une peinture quotidienne et répétitive, consommée par des amateurs enthousiastes même si peu connaisseurs.
On aurait alors aimé en savoir plus sur les implications économiques et culturelles de ce nouveau marché, les processus de distinction en jeu, par exemple, entre ces récents acheteurs et une aristocratie plus conservatrice. Mais le travail est déjà immense, et l'ouvrage offre une délicieuse plongée dans ce monde de l'art napolitain, d'où l'on ressort avide d'aller admirer ces collections, et conscient que l'art se fonde sur un curieux "mélange de la croûte et du chef-d'oeuvre".

Claire JUDDE DE LA RIVIERE

PARUTIONS .COM
13 mars 2010

http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=6&ida=12127

Pour s'imposer dans le monde de l’art, le talent seul ne suffit pas. Savoir promouvoir ses oeuvres ou capter l'air du temps afin de répondre aux désirs du public s'avèrent être des qualités tout aussi déterminantes pour accéder à la renommée. Certains peintres napolitains du XVIIe et de la première moitié du XVIIIe siècle l'avaient bien compris. Pour améliorer ses ventes, Francesco Solimena n'hésita pas à modifier son style afin de l'adapter au goût du public et de ses éventuels commanditaires. Paolo De Matteis peignait régulièrement en public dans le but d’impressionner le spectateur par sa maîtrise et sa vitesse d'exécution. De l'atelier de Luca Giordano sortaient des peintures d'inspiration diverse et de prix inégal, susceptibles de toucher une clientèle étendue et de satisfaire les différents secteurs du marché, dont il savait épouser les attentes.
Spécialiste de l’histoire moderne du royaume de Naples, Gérard Labrot livre ici un ouvrage magistral sur le marché de la peinture napolitaine, ses pratiques et ses acteurs, peintres évidemment, mais aussi collectionneurs et marchands. On l’aura compris, le lecteur avide de considérations esthétiques sur le baroque napolitain passera son chemin. C’est une histoire de la peinture dans ses dimensions économique et sociale qui nous est ici proposée et qui s’intéresse aussi bien aux chefs d’œuvre qu’aux toiles de qualité plus modeste, aux copies ou aux croûtes. Car tous ces tableaux participèrent au bouillonnement pictural qui fit de Naples aux XVIIe et XVIIIe siècles la «grande fournaise des arts».
L’Église post-tridentine fut à l’origine de l’essor du marché napolitain. La peinture étant considérée désormais comme un instrument de mobilisation des âmes, d’approfondissement de la piété, les institutions ecclésiastiques napolitaines et notamment les confréries, multiplièrent les commandes de prestige tout en encourageant la production de peintures ou de gravures de faible qualité destinées à pénétrer toutes les couches de la société. Ce vaste programme d’édification par l’image, qui se mua progressivement en politique de prestige et d’embellissement des édifices religieux, eut pour effet de sensibiliser les napolitains à l’art pictural, ce qui explique en partie la multiplication des collections dans la seconde moitié du XVIIe siècle. La clientèle des peintres s’élargit et avec elle la gamme des genres picturaux. La peinture religieuse, jusqu’alors omniprésente, s’effaça devant les sujets profanes, scènes de bataille et surtout paysages et natures mortes, plus conformes au goût des nouveaux amateurs. Les copies étaient également très prisées des collectionneurs, qui se devaient de posséder les répliques des grands peintres. Comme le souligne Gérard Labrot, il existait donc plusieurs marchés de la peinture à Naples. Le marché de la commande, le plus prestigieux, voisinait avec celui de la copie ou de la série, ces différents segments n’étant nullement en concurrence. En plus d’œuvres de prestige, l’aristocratie acquérait volontiers des toiles de valeur moindre, l’accumulation de tableaux étant également un signe de distinction.
L’ouvrage de Gérard Labrot est d’une telle richesse qu’il se prête difficilement à l’exercice du résumé. L’auteur cherche véritablement à épuiser son sujet, sur lequel il travaille depuis plus de vingt ans, et en envisage tous les aspects, s’appuyant sur le dépouillement d’une masse considérable d’archives composée notamment de plus de 1000 inventaires après-décès. Il en résulte une étude imposante et exigeante qui s'adresse d'abord à un public universitaire. Mais ce travail peut également toucher le lecteur cultivé, curieux de découvrir une approche de l’histoire de la peinture différente de celle habituellement proposée par les éditeurs de «beaux livres». Dans cette perspective, on regrettera que les citations en italien n'aient pas été traduites et que l’ouvrage ne comporte aucune illustration. Quelques reproductions judicieusement choisies auraient permis d’agrémenter la lecture et donné plus de chair au propos. Réserves bien dérisoires compte tenu de la qualité de cette étude. Dernière remarque : alors que le monde de l’édition en sciences humaines est aujourd’hui bien morose, on ne peut que se réjouir que de tels travaux continuent d’être publiés ; ils témoignent de la vitalité de la recherche historique et démontrent avec éclat que pour livrer une œuvre pleinement aboutie, l’historien a besoin de temps et, n’en déplaise aux boutiquiers bien à l’abri derrière leurs livres de compte, que 500 pages denses, fouillées et maîtrisés valent parfois mieux qu’une dizaine d’articles.

Alexandre DUPILET

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64