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Collection ÉPOQUES

Nicolas LE ROUX La faveur du roi
Mignons et courtisans au temps des derniers Valois
(vers 1547-vers 1589)

Extraits de presse

Libération
(jeudi 8 mars 2001)

MIGNONS REPECHÉS
Comment les jeunes gens scandaleux qui entouraient Henri III ont paradoxalement contribué à asseoir le pouvoir absolu de la monarchie française

Les "mignons" ont toujours eu mauvaise presse chez les historiens. Ces jeunes aristocrates de vingt ans, les Joyeuse, Epernon et autres La Valette dont Henri III aime à s'entourer dès son accession au pouvoir en 1574, ont toujours souffert d'une image scandaleuse. Considérés comme illégitimes auprès du roi parce que n'appartenant pas à la plus haute noblesse, la chronique contemporaine les présente comme des personnages efféminés qui ont dévergondé la vie de cour avec leurs jeux pervers. A eux seuls, ils symbolisent les excès du pouvoir personnel du monarque. Ces apparences sont trompeuses et simplificatrices car, derrière la promotion de ces favoris, avec lesquels Henri III entretient par ailleurs une véritable amitié remontant à sa jeunesse, il faut voir l'émergence d'un nouveau système de gouvernement.
C'est ce que montre Nicolas Le Roux dans ce gros ouvrage érudit qui se lit pourtant (presque) comme un roman historique. Il cherche moins à réhabiliter les mignons – on s'en serait douté - qu'à comprendre leur rôle dans la transformation des relations entre le pouvoir royal et la noblesse à ce moment crucial que sont les guerres de Religion. Il propose ainsi une anthropologie politique qui aide à renouveler notre vision de la formation de l'Etat moderne. Ce livre fait ainsi écho aux préoccupations actuelles de beaucoup d'historiens,soucieux de comprendre les fondements sociaux de la naissance de l'Etat qui, dans ces périodes anciennes, est moins une structure contenant en germe la modernité bureaucratique qu'un réseau de relations personnelles organisé autour de la personne du roi. C'est dans cette perspective qu’i1 faut lire cette reconstitution minutieuse des relations familiales aristocratiques, des jeux de cour et des stratégies royales dont le but est de montrer comment le monarque, qui est encore le roi suzerain plutôt que le roi absolu, peut tenir, avec des moyens somme toute modestes, un royaume très vaste,mesuré à l'aune du XVIe siècle, et contrôlé localement par les grandes dynasties nobles, soucieuses d'être associées au pouvoir.
L’instrument privilégié de cette politique est la faveur royale dont l’usage, précisément, est radicalement modifié à l'époque de Henri III. Jusqu'au milieu du XVIe siècle, les traités de philosophie politique considèrent que le modèle du bon gouvernement est celui de lafamille dans lequel la grâce du prince est répartie équitablement entre les sujets. Le massacre de la Saint-Barthélemy (en 1572) provoque une rupture profonde dans cette idéologie patriarcale, car les déchirements confessionnels et la mise en accusation du roi et de Catherine de Médicis conduisent progressivement à une autre façon de gouverner, fondée sur une restriction de l'accès à la personne du roi et une plus forte maîtrise des réseaux et des clientèles. Une nouvelle "économie de la faveur" se met en place au bénéfice des mignons qui vont vite monopoliser le lien avec Henri III. Cemonopole se traduit de multiples manières: larges pensions et nombreux dons royaux, responsabilités militaires et politiques importantes, positions honorifiques... autant de largesses qui échappent à leurs destinataires naturels, lesgrandes familles aristocratiques, qui ne voient dans les mignons que de simples "créatures royales", méprisables car dénuées de cet esprit d'indépendance qui fait encore le noble à la fin du XVIe siècle. Pourtant, malgré l'appui du roi, les mignons n'ont jamais réussi à s'implanter localement, y compris dans leurs régions d'origine, et à se substituer aux patrons régionaux que sont les grands princes, comme les Guise, ou les responsables de partis religieux. En bref, ils ne sont jamais devenus de vrais chefs de réseaux clientélaires.Cet échec est lourd de conséquences car il explique, à court terme, l'incapacité royale à empêcher la guerre civile. A plus long terme, en revanche, cette élection des favoris par la concentration de la faveur "participe d'une pédagogie royale visant à montrer que la noblesse n'a pas de légitimité hors du service direct du souverain". Cette transformation majeure qui fait du roi, de primus inter pares, le maître de sa noblesse est un processus très long qui ne fait que commencer à la fin du XVIe siècle. D'autres étapes seront nécessaires, en particulier la domestication physique de l'aristocratie àVersailles, entreprise par Louis XIV. Il n'en est que plus paradoxal de montrer que c'est le règne d'un roi qui ne fut longtemps perçu, à la suite du grand historien Ernest Lavisse, que comme "un très mauvais prince, coquet et parfumé comme une femme" qui est à l'origine de ce pouvoir fort et absolu qui a façonné la monarchie française.
Jean-Yves GRENIER

(Le Monde
(vendredi 28 septembre 2001)


Confisquant l’accès au prince, le favori passa pour le bénéficiaire d’un simple caprice, sans portée politique. L’étude magistrale de Nicolas Le Roux rétablit le véritable enjeu d’un statut qui contribua en fait à l’établissement de l’absolutisme.

La réputation des "mignons", ces jeunes nobles cumulant charges, honneurs,commandements – et ennemis – qui composèrent l'entourage d'Henri III, n'est plus à faire. De leurs extravagances vestimentaires, de leur arrogance et de leur tempérament querelleur (en avril 1578, six favoris s'affrontent dans un duel d'une violence incroyable dans lequel Caylus, Maugiron, Schomberg et Ribérac perdent la vie), de leur cynisme cupide (Saint-Mégrin épouse en 1576 la veuve d'un homme qu'il a tué en duel un an plus tôt), parfois, mais aussi de leur dévouement au roi et de leur courage physique, tout semble avoir été dît, même le plus improbable et le plus improuvable. Cette réputation sulfureuse fut en fait l'œuvre des controversistes et des pamphlétaires contemporains qui s'indignèrent de la soudaine promotion sociale et politique de ces jeunes hommes impatients. i
Inspirés par des mobiles dissemblables – amertume des exclus de la cour, incompréhension des notables devant les provocations et les scandales, manœuvres politiques des protestants et des ligueurs, ou des nobles révoltés, cherchant à affaiblir le roi en discréditant son entourage –, bien des écrits dénoncèrent alors les mœurs dissolues, l'avidité, l'extraction modeste de ces nouveaux maîtres de la faveur royale. Dès 1577, un sonnet partout diffusé ironise ainsi sur les honneurs trop facilement acquis des mignons: "Saint Luc, petit qu'il est, commande bravement / A la troupe Hautefort, que sa bourse a conquise / Mais Caylus, dédaignant si pauvre marchandise / Ne trouve qu'en son cul tout son avancement." Les attaques les plus complexes et les plus sévères viennent pourtant plus tard contre les deux favoris qui monopolisent après 1580 les charges et les revenus, les ducs d'Epernon et Joyeuse. Elles débouchent cette fois sur une contestation théorique nouvelle de l'autorité monarchique, qui s'apparente à la naissance de l’"opinion" qui entend soumettre l'exercice du pouvoir à la critique publique.
Nicolas Le Roux réussit parfàitement, dans ce livre au style plaisant, à transformer ce qui n'aurait pu être qu'anecdotes mille fois ressassées et interrogations scabreuses en matériau d'une enquête d'histoire sociale exemplaire. En retraçant les origines de la constitution du groupe étroit de courtisans qui vont petit à petit confisquer l'accès au roi et servir de "courtiers" dans la redistribution des honneurs, des charges et des gratifications, en examinant avec minutie la mise en place d'un système inédit de la faveur qui confère à quelques personnes à la fois des fonctions domestiques dans l'entourage du souverain et des positions politiques ou militaires de premier plan, en révélant aussi l'évolution spectaculaire des fortunes des mignons, leurs stratégies d'alliance si savantes, Le Roux montre en quoi l'institution des favoris, loin de relever d'un caprice royal un peu incongru, participe en fait d'une transformation réfléchie et extrêmement efficace du pouvoir monarchique et des conditions de son exercice. C'est tout le système traditionnel d'échange et de collaboration entre le roi et les nobles du royaume qui se trouve en effet modifié. A la figure humaniste du souverain, juste dispensateur des honneurs entre des nobles que distinguent leurs mérites et leurs services, se substitue brutalement celle du roi secret, caché et protégé par un entourage qu'il choisit de manière totalement libre. L'élévation des mignons n'est qu'un pur effet de la grâce royale: ceux-ci se pensent d'ailleurs eux-mêmes comme les "créatures" du souverain ainsi comparé à un dieu politique.
De cette transformation du pouvoir monarchique et de ses modes de représentation témoigne fort bien la modification des appartements royaux observée par Le Roux: en quelques années, la multiplication des antichambres accroît la distance entre les gentilshommes ordinaires et le roi, réservant l'accès à celui-ci à un noyau toujours plus étroit de nobles que le souverain distingue. Avec ces aménagements et la formalisation d'une véritable étiquette en 1578, la mise en scène du souverain subit une mutation radicale: ", L'accès au prince n'est désormais plus un droit pour personne, car seule sa grâce désigne les élus."
L'intérêt du livre de Nicolas Le Roux, c'est de retrouver les enjeux politiques précis de ces changements brutaux dans l'organisation de l'entourage royal. Confronté à une situation politico-religieuse extrêmement difficile, dans laquelle les factions nobiliaires et les partis confessionnels s'affrontent dans une succession confuse de conflits, le roi tente de contrecarrer le jeu des forces centrifuges, qui sape son autorité et met en péril le royaume, en instaurant un nouveau mode de distribution des honneurs et de répartition des ressources économiques, politiques, symboliques de l'Etat, qui a pour principale caractéristique de tisser des liens de fidélités directes à sa personne et de court-circuiter les clientèles nobiliaires traditionnelles. On comprend mieux alors la virulence des critiques portées contre les favoris et les mignons, car derrière d'hypothétiques dépravations et d'inutiles provocations se profilaient bien d'autres enjeux, autrement plus redoutables ceux-là: l'exclusion d'une frange importante de la noblesse des affaires de l'Etat et l'affirmation d'un nouveau mode d'exercice de l'autorité royale. Nicolas Le Roux offre donc ici une contribution importante à l'histoire de l'Etat.

Olivier Christin

Éditions Champ Vallon
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