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Collection ÉPOQUES

Charles-Edouard LEVILLAIN Vaincre Louis XIV

Les seigneurs de la mer étroite
par Matthieu Lahaye

Parutions.com du 18 mai 2010

Il n’arrive pas tous les jours de lire un livre dont le style élégant est au service d’une démonstration claire s’appuyant sur des sources peu connues en France. C’est bien pourtant le sentiment qu’inspire le livre de Charles-Édouard Levillain, polyglotte passé à l’histoire. Il se propose de comprendre la manière dont la Manche, que certains appelaient joliment à l’époque la mer étroite, est devenue, au XVIIe siècle, un enjeu majeur de souveraineté pour l’Angleterre, les Provinces-Unies et la France. C’est au prisme de ces trois histoires nationales que l’auteur renouvelle en profondeur cette spécialité de la discipline historique que sont les relations internationales. Traditionnellement conçues comme le récit des rapports pacifiques ou belliqueux entre deux pays, l’auteur veut aller plus loin en montrant les incidences du contexte international sur le cours de la vie politique intérieure.

Depuis l’acte de navigation (1651), les Anglais étaient bien décidés à imposer leur souveraineté sur la Manche, espace vital pour leur sécurité tout autant que pour la principale ressource du pays : le commerce. Contrairement à la France qui disposait, depuis les années 1630, de mécanismes efficaces pour prélever l’impôt sur une population nombreuse, l’Angleterre était condamnée à développer son commerce extérieur faute d’un système fisco-financier performant. Mais encore fallait-il faire place nette et triompher de deux ennemis redoutables : les Provinces-Unies dont la géographie ingrate invitait à trouver un surcroît de ressources dans le commerce, et la France qui, grâce à Colbert, s’imposait à partir des années 1660 comme une grande puissance maritime. Dans ces trois pays, la même théorie du mercantilisme triomphait alors : l’enrichissement passait par une politique de substitution aux importations accompagnée d’exportations massives.

Dans ce jeu à trois, l’opposition religieuse entre une Europe catholique et une Europe protestante divisée entre l’anglicanisme de Londres et le calvinisme d’Amsterdam laissa franchement le pas à une course à la puissance. L’intérêt de ce livre est de comprendre les incidences de la guerre sur le modèle de souveraineté de ces trois pays.

Les Provinces-Unies, issues de l’Union d’Utrecht (1579), paraissaient peu préparées institutionnellement à supporter, d’un côté, un affrontement maritime avec l’Angleterre, et de l’autre, une guerre terrestre avec la France. L’extrême fragmentation du processus de décision dans cette entité politique à mi-chemin entre un Etat fédéral et une confédération de provinces et de villes souveraines, rendait difficile la conduite des opérations militaires qui exigent des décisions rapides. Pour faire face aux menaces françaises et anglaises, l’opinion hollandaise était de plus en plus tentée par un exécutif fort incarné traditionnellement par le Stathouder. C’était sans compter l’opposition républicaine, attachée à la souveraineté des États. Mais l’avancée foudroyante des armées de Louis XIV dans les Pays-Bas espagnols fut à l’origine d’une radicalisation de l’opinion publique. Le Grand Pensionnaire, Jean de Witt (1625-1672), chef du parti des États, plus attaché au commerce qu’à la guerre, fut assassiné le 20 août 1672 par les hommes de main du Stathouder Guillaume III d’Orange-Nassau (1650-1702). Ce dernier prit alors les rênes du pays en dépit de l’exclusion de sa famille depuis 1654. Il avait réussi à convaincre les Hollandais qu’il était devenu indispensable dans la lutte contre les Français.

C’est une toute autre équation politique qui attendait Charles II (1630-1685), restauré sur le trône d’Angleterre en 1660. Son admiration à peine cachée pour les méthodes de gouvernement de Louis XIV le poussait à prendre définitivement l’ascendant sur le Parlement. Comme pour Guillaume III, le moyen le plus assuré d’augmenter son autorité politique passait par la guerre contre les Hollandais. Il ne réussit cependant jamais à convaincre ses sujets que cet affrontement relevait de l’intérêt général et non de son seul intérêt particulier. Ses défaites devaient consacrer un peu plus l’importance du Parlement et le réduire à l’impuissance.

L’histoire que nous raconte Charles-Édouard Levillain est passionnante : la vie politique de trois pays confrontés aux défis de la guerre et obligés d’y répondre en modifiant sensiblement les pratiques de leurs gouvernements. D’un côté, la France, déjà confrontée à la guerre de Trente Ans, qui imposa un modèle de souveraineté radicale du roi, de l’autre les Provinces-Unies où Guillaume III, ennemi juré de Louis XIV, revenait au devant de la scène grâce à la peur inspirée par les Français, et, enfin, Charles II, admirateur du roi-soleil, qui perdait, avec ses défaites militaires, la possibilité de mettre fin à la souveraineté partagée entre le roi et le Parlement.

Matthieu Lahaye

Louis XIV, vu d'en face

L'Histoire, juin 2010

Voici une analyse décentrée donc très neuve de la politique étrangère de Louis XIV à partir de ses deux principaux rivaux en Europe du Nord: l'Angleterre et la Hollande. Ce qui frappe d'abord dans cette étude «triangulaire», c'est l'ampleur et la diversité de sources souvent inédites : Charles-Édouard Levillain a mené son enquête dans 25 bibliothèques et fonds d'archives, à travers l'Europe et aux Etats-Unis, utilisant tour à tour les papiers du Grand Pensionnaire Gaspar Fagel (à la paléographie redoutable!), de nombreuses archives diplomatiques bien sûr, mais aussi les correspondances de particuliers, des pamphlets.
Toutes ces sources confrontées permettent de mieux comprendre les enjeux des conflits qui ont d'abord opposé l'Angleterre et la Hollande pour la souveraineté sur la mer et le contrôle des marchés. Puis les effets provoqués, à Londres et à Amsterdam, par la puissance de plus en plus menaçante de la France, évidente à partir de la guerre de Dévolution (1667-1668). Apparaissent ainsi au grand jour les ambiguïtés des Stuarts (Charles II, puis Jacques II), partagés entre une neutralité bienveillante et la nécessité de composer avec une opinion de plus en plus hostile à Louis XIV.
Dans les Provinces-Unies, république de marchands et de puissances urbaines, c'est la transformation du stathouder, «sauveur de la patrie» en 1672, en quasi-«roi de guerre» qui a posé problème, faisant craindre une atteinte aux libertés bataves. La Glorieuse Révolution de 1688 a permis de résoudre ce dilemme: en devenant roi d'Angleterre, Guillaume d'Orange pouvait continuer l’obsession qui l'a poursuivi toute sa vie, vaincre «le plus grand roi du monde».

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