La Quinzaine Littéraire du 16 décembre 2002 (par Jean Nicolas)
Alain THILLAY
Le faubourg Saint-Antoine
et ses «faux-ouvriers»
la liberté du travail à Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles
Lauteur a retrouvé les traces surabondantes de cette invention urbaine dans les actes des notaires, les procès verbaux de police, les dossiers de faillite, les correspondances ministérielles ou les papiers des corporations. Avec la passion d'un papyrologue, il éclaire l'émergence d'un espace historique qui prend son envol au temps de Henri IV sur le territoire champêtre qui s'étale côté rive droite de la Seine. Des chemins mal tracés, quelques masures au milieu des champs et des vignes, un très ancien monastère et sa toute-puissante abbesse, la Dame-de Saint-Antoine-des-Champs. Le bâti se densifie sous Louis XIII, deux ou trois nouveaux couvents féminins s'installent, les miséreux affluent, souvent venus de loin à la veille et au lendemain de la Fronde, fuyant les campagnes épuisées par le fisc et ravagées par les guerres civiles ou étrangères. Lune après l'autre les baraques se transforment en maisons, d'abord étroites et basses, puis un peu plus hautes, peuplées de jardiniers, de boutiquiers et surtout d'artisans qui travaillent le bois, l'argile et le métal pour fournir une clientèle parisienne de jour en jour plus nombreuse et plus fortunée. Depuis la porte Saint-Antoine et la Bastille les rues s'allongent en éventail vers l'est et le nord-est, en direction de la Roquette, Charonne, Vincennes, Charenton et Montreuil.
Voici que le mouvement s'accélère quand les lettres patentes de 1657 accordent à tout le Faubourg un privilège inouï pour l'époque, l'entière liberté de travail. Ouvriers et boutiquiers s'établiront donc ici à leur guise, sans chef-d'uvre ni lettres de maîttrise ; les nouveaux venus engageront tous ceux qu'ils voudront, ouvriers et apprentis ; ils inventeront, fabriqueront et vendront sans tenir compte des règles et interdits édictés par les puissants corps de métiers parisiens qui pratiquent alors un malthusianisme professionnel hyper-tracassier. Acte souverain, étonnant par son libéralisme en un temps colbertien où le roi prétendait tout contrôler. Hésitations du pouvoir, respect archaïque des puissances cléricales maîtresses des lieux, encouragement accordé aux institutions religieuses dans leur patronage des pauvres, alors que la misère aboie de tous côtés ? Alain Thillay propose la gamme des motifs, mais il suggère aussi qu'il s'agit peut-être d'un choix délibéré, une sorte de ballon d'essai, comme une amorce volontariste de libre concurrence dans un dispositif par ailleurs verrouillé en somme une saine manifestation de pragmatisme étatique.
Les maîtres parisiens, on devait s'y attendre, ne décolèrent pas contre un privilège aussi exorbitant dont vont jouir des gens de rien, sortis du néant, des inconnus, des protestants venus se réfugier ici, concurrents détestables, " faux maîtres " et " faux ouvriers ". Ils vont donc tout faire avec leurs jurés dénonciations, visites, saisies en plein cur de l'enclave privilégiée pour étouffer ces germes de libre entreprise. Du moins telle était la doctrine, mais c'était compter sans les urgences du quotidien. Entre le in de Paris, et le off du Faubourg, comme le montre l'auteur, s'élabore un monde d'accommodements. La coupure n'est pas absolue, on peut tout contourner. Des ouvriers du Faubourg accèdent de temps à autre à la maîtrise et sont reconnus comme tels par les jurés des vieux métiers. A l'inverse, des maîtres parisiens n'hésitent pas à faire travailler en sous-traitance " sur le privilège ", et ils y ouvrent même des ateliers. La production du quartier pénètre dans la ville en dépit des interdits : vaisselle de faïence ou de métal, articles de mode et de sellerie, papiers peints, étoffes de prix, habits au nouveau goût, voitures et équipages, miroirs de la manufacture de Reuilly, meubles ordinaires ou ébénisteries raffinées. Les acteurs de ce miracle économique sont venus d'un peu partout, ils vivent en chambrées ou en boutique, regroupés selon l'origine ou la spécialité qui souvent se recoupent. Les chaudronniers auvergnats tiennent la ruede Lappe, les ébénistes venus de Flandre règnent dans la Grande rue du Faubourg, ceux d'outre-Rhin sont rue deCharonne et de Charenton, jusqu'à la rue Saint-Nicolas réputée rue allemande et luthérienne à la fin de l'Ancien Régime.
Tout cela se mélange et se parisianise à grand renfort d'alliances matrimoniales avec les filles des artisans traditionnels le plus solidement installés. De fructueuses entreprises voient le jour, telle la manufacture du Sieur Réveillon, rue de Montreuil. Lauteur dessine nombre de parcours réussis, balisés de dots et contrats. La saga familiale des ébénistes Migeon est exemplaire à cet égard. Du talent, de l'énergie, des mariages heureux, quelques avatars surmontés plusieurs mois de Bastille en 1703 pour Pierre Migeon, dénoncé pour huguenoterie et de nouveau le succès. Pierre Il le fils fait travailler une centaine de compagnons dispersés dans les rues voisines et jusque dans la ville, Pierre III épouse en 1762 la fille d'un maître menuisier, juré en charge, qui à sa mort laissera une fortune de plus de 200 000 livres. Belle ascension aussi pour les Gervais, qui passent en deux générations du maraîchage à la tapisserie en meubles; ils traitent avec une clientèle fortunée, placent leur argent, achètent des maisons et s'orientent vers les emplois royaux à travers les offices. Tous ceux-là visent la respectabilité parisienne et bourgeoise en combinant le double avantage du libéralisme propre au quartier et du système corporatif qu'ils parviennent à intégrer.
Les analyses entraînantes d'Alain Thillay amènent donc à nuancer l'image d'un Faubourg " contre modèle ", opposé à l'organisation rigide des communautés de métier. Létude le fait plutôt apparaître au XVIIIe siècle comme un laboratoire de pratiques et un mixte social. Pourtant c'est la mythologie héroïque du XIXe qui prévaudra dans la conscience ouvrière et l'imaginaire collectif. La fringue et la bouffe, qui de nos jours investissent les anciens ateliers, feront-ils oublier l'air de fronde libertaire qui a si longtemps soufflé dans cette enclave denonconformisme.
Jean NICOLAS
Éditions Champ Vallon
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