D'ABORD on n'en croit pas ses yeux. On saute à la conclusion, on feuillette, et on finit par s'en assurer: le philosophe Christian Godin, entre autres coauteur avec Jacques Testart d'un passionnant petit bouquin (Au hasard du vivant, Seuil, 2001), en est réellement persuadé : à très court terme, trois ou quatre siècles au plus, l'humanité est appelée à disparaître ; et la raison majeure de cette extinction définitive n'est pas, comme on pourrait le croire, l'explosion démographique, la pollution ou le réchauffement de la planète, mais l'effondrement de la natalité. Rien à voir, ici, avec les prédictions d'un Pierre Chaunu sur la fin de l'Europe blanche submergée par les peuples de couleur: c'est, dit Godin, l'espèce humaine tout entière qui s'achemine vers sa propre disparition. Pourquoi ? Parce que après les pays occidentaux, dont le taux de fécondité est descendu au-dessous du taux de renouvellement des générations, lequel est de 2,1 enfants par couple (aujourd'hui lEspagne est à 1,22, l'Italie à 1,25, lAllemagne à 1,34, etc.), c'est maintenant le tour des pays du Sud. Certes il y a des exceptions (d'ici cinquante ans, l'Ouganda va passer de 24 à 101 millions d'habitants), et à la fin du siècle 11 milliards d'humains s'entasseront sur la planète, mais le mouvement est lancé, il est inexorable, et il débouchera sur un monde tellement peu peuplé, uniformisé et appauvri génétiquement que les survivants seront une proie désignée pour les virus... A cette extinction selon lui en cours, Godin identifie plusieurs causes. La mondialisation, qui propage partout le même modèle malthusianiste. La technique, qui tend à rendre l'homme superflu. Le nihilisme ambiant. La marchandisation généralisée : " Un monde totalement gouverné par la production économique et la consommation est un monde qui ferme son temps et son espace aux générations futures. Il convient de prendre à la lettre le dicton selon lequel les enfants sont la richesse des pauvres, pour en considérer l'envers : les riches n'ont plus besoin de cette richesse de pauvres que représentent les enfants. " Ces riches sont minoritaires ? Certes, mais " les discours et les images massivement distribués de par le monde viennent d'eux et diffusent leurs normes et leurs valeurs ". Ne se contentant pas d'extrapoler des courbes, l'auteur se livre à un minutieux décryptage des signes accompagnateurs de cette extinction, d'où une foultitude d'aperçus originaux: dans la vogue actuelle de l'incinération, par exemple, il voit un équivoque désir de " disparaître sans laisser de traces ". Dans le clonage reproductif il devine une compulsion de répétition, laquelle est l'autre nom de l'instinct de mort. Il étudie de près les délires de ces écologistes déviants qui rêvent d'une Gaïa débarrassée des humains. Il discerne dans le modèle dominant une haine de soi. généralisée paradoxalement accompagnée d'un narcissisme exacerbé, une éviction de la femme, une pédophobie galopante... " Avoir un, enfant c'est se lier durablement. Or ceci est devenu proprement insupportable pour un nombre croissant d'individus qui ne conçoivent plus leurs relations que sur le mode de contrats ponctuels et transitoires à la manière de ceux que l'on peut avoir avec un fournisseur de matériel électrique "... De tous ces signes avant-coureurs, le bon docteur Godin tire son diagnostic funèbre : " Lhumanité est en train de perdre collectivement, universellement, le désir de vivre. " Peut-être bien, mais pourquoi tant de fatalisme ? Accablé, le lecteur n'a qu'une issue: continuer à se dorer au soleil, et reprendre une bière
Jean-Luc PORQUET