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I
DU MALENTENDU À L'ABSURDITÉ
Quand ce que je dis tombe dans loreille dun sourd, ce que je dis est absurde au sens premier, étymologique, du mot dab-surdité. Quand ce que je dis ne tombe pas dans loreille dun sourd, mais dans loreille de quelquun susceptible de lentendre, cest lui qui peut éventuellement surseoir à labsurdité de ce que je dis.
Comme chacun sait, la pire des surdités (la surdité la plus handicapante, la plus mutilante) est la surdité volontaire, celle-ci ne ferait-elle quobtempérer aux injonctions stridentes des puissances dominantes.
À lire la presse, certains jours, cest à croire que lart et la poésie désormais sont assourdissants. À moins que lunivers de la communication libérale et marchande ne puisse se déployer quà linstar dune gigantesque oreille de sourd volontaire, au pavillon gargantuesque duquel viennent se cogner, absurdes, tous les appels à insuffler la vie dans le monde forclos des représentations communes?
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Ce qui est sûr, cest quil est impossible de réfléchir à la réception des uvres sans interroger la notion de geste artistique, dune part, et celle de communication médiatique, dautre part: sans interroger ce que le geste artistique met en jeu dans lunivers des représentations collectives, quand ce quil met en jeu est ce qui le condamne le plus souvent au malentendu, aujourdhui comme à la fin du xixe siècle, mais pour des raisons différentes.
Sans oublier létymologie du mot critique (qui renvoie à la notion de crible, mais aussi à celle de crise), cest là le point de départ de cet essai, basé sur une conviction quil sagit détayer: le malaise contemporain de la critique nest pas une question de personnes, ni le résultat dune incapacité subite quauraient les critiques à analyser les uvres dans le but de les valider; ce malaise résulte en amont de la façon dont les uvres sont reçues et donc considérées dans une société qui les réduit à létat dobjets (de consommation), niant ainsi tout ce qui en elles excède les uvres ce qui les excède et nen reste pas moins leur véritable raison dêtre.
Faute de disposer encore de canons esthétiques valides auxquels se référer (de «modèle» en fonction duquel mesurer la valeur esthétique dune uvre dart), la critique ne pourrait retrouver une capacité à signifier le geste artistique dans lunivers social, une capacité à donner aux uvres une réalité efficiente au sein des représentations communes, quà la condition dopérer un glissement sur elle-même pour se penser en terme, non plus de jugement, mais de témoignage.
Ce qui est en cause, cest évidemment lengagement du critique dans sa lecture en tant quil est dabord un lecteur si lon veut bien admettre une leçon essentielle de la modernité, qui est que lart se fait à deux, quil est un échange, et que par conséquent le critique, lorsquil évoque une uvre, évoque autant la réception que lui-même en a faite que les «qualités intrinsèques» de cette uvre (si lon veut bien admettre, en somme, que le critique, lorsquil parle dun livre, évoque autant la nécessité et les enjeux de sa propre lecture que la nécessité de luvre dont il parle).
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Avant même de préciser quun témoignage se construit et sétaie tout autant quun jugement, mieux vaut commencer par un exemple précis de ce que je nomme ainsi malentendu, un exemple de cette absurdité liée dabord à la réception des uvres plus exactement: un exemple de cette manière de recevoir les uvres en position passive et normative qui les renvoie le plus souvent à labsurdité, et donc au grotesque. Plus dun siècle après leur surgissement, les textes en prose de Stéphane Mallarmé continuent de paraître absurdes à un grand nombre de leurs lecteurs (qui nosent plus les trouver ridicules dans la seule mesure de la validation dont ils ont fait lobjet au fil du xxe siècle).
Les virgules de Mallarmé en particulier font problème. Lorsque vous citez dans un article sa conférence sur son ami Villiers de lIsle Adam1, lun des plus beaux textes de Mallarmé (cest ici, à la troisième ligne, quil affirme: «Sait-on ce que cest quécrire? Une très ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cur. Qui laccomplit, intégralement, se retranche»), en général les correcteurs sinquiètent. Lorsque vous en citez les premiers mots, ils saffolent. Prononcée en février 1890 en Belgique, quelques semaines à peine après la mort pathétique de Villiers que Mallarmé, exemplaire dans lamitié, a assisté jour après jour, cette conférence souvre en effet sur cette phrase:
«Un homme au rêve habitué, vient ici parler dun autre, qui est mort.»
Enlever une virgule après «habitué», en rajouter une après «un homme»
les correcteurs hésitent, insatisfaits, mais tendent le plus souvent sans même interroger la portée de leur geste à détruire, par un rappel à lordre spontané du discours, le profond sentiment de trouble que porte cette phrase introductive: phrase qui creuse la notion de deuil au point que lon peut lire tout à la fois le sens premier, évident, qui na pas besoin de lintervention des correcteurs pour apparaître (un homme qui est habitué au rêve vient ici en tant que conférencier parler dun autre homme qui était lui aussi habitué au rêve, mais qui est mort), et le sens second, souterrain, immédiatement vertical, quimpose la syntaxe désaxée: «un homme au rêve habitué qui est mort», «vient ici parler dun autre» entendez le point dincandescence du deuil atteint par celui qui parle (mais qui parle ici? qui est parlé?), quand la mort se trouve partagée ou plutôt échangée entre ces deux hommes au rêve habitué, lun mort, lautre non, mais lequel?, renversement vertigineux que maintiendra la conférence jusquen ses toutes dernières lignes1, et qui veut que celui qui reste est peut-être bien celui qui est mort, qui parle depuis la mort, saisi vif par elle qui le hante; le mort en matière de poésie est rarement celui quon croit.
La place du mort en matière de poésie est rarement celle que lon croit: parce que le temps du rêve na rien de commun avec le temps social, parce que tant dhommes qui arpentent désertés par les rêves le terrain social parlent plus morts que vivants, et quil suffit douvrir La Vie de Henry Brulard, de Stendhal, pour être saisi par la vie qui lhabite, le porte, nous emporte au brouillon des songes, là où les mots de Stendhal sont infiniment plus puissants et vivants que ceux des contemporains qui bavardent à nos côtés.
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Lire Mallarmé, écrivait Paul Valéry, cest se trouver «insensiblement engagé à réapprendre à lire».
Luvre violemment volontariste de Mallarmé est en cela exemplaire de toutes les grandes uvres, qui toutes portent cette nécessité dapprendre à lire autrement et les livres et le monde. Mais qui veut apprendre à lire autrement quon lit le journal, ce journal quon lit justement pour sy rassurer du défilement des jours vécus comme il était prévu quils le soient?
Quant à Mallarmé, il écrivait on ne peut plus clairement à Edmund Gosse, en 1893: «Non, cher poète, je ne suis pas obscur (mais) le deviens, bien sûr! si lon se trompe et croit ouvrir le journal»1.
Linverse peut être vrai. Mais apprendre à lire Mallarmé, cest aussi, justement, apprendre à lire autrement le journal, à lire sous ce qui sy dit ce que le journal lui-même nimagine pas y être. (Mais qui veut que les individus apprennent à lire sous la prose aplanie du journal ce qui excède ou mine le message véhiculé vers son «cur de cible»?).
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Sur le chemin des mots que Mallarmé cherche pour trouver la possibilité de parler vivant du plus proche de ses amis mort, pour faire entendre autre chose que la nécrologie morbide et réaliste du journal, cette virgule est comme une petite pierre sur laquelle trébuche le sens au moment où il écrit, qui ouvre à une autre dimension, et du temps, et de la langue, pour y laisser jaillir une émotion réelle.
Cette autre dimension du temps et de la langue (qui nest nulle part ailleurs que dans le temps et dans la langue) est celle que je veux ici définir comme verticale, par opposition à lhorizontalité à laquelle prétend les réduire la scène sociale, et cest pourquoi jy insiste: cette virgule est une façon de hiatus (et par là, comme le précise le dictionnaire, de «solution de continuité» comment continuer dans le vertige du deuil?), une façon de micro-scandale au fond, au sens étymologique de ce beau mot de scandale1, sur laquelle à son tour le lecteur trébuchera, contraint aussitôt de quitter la route droite du sens commun sil veut bien lentendre, cette virgule, patte de mouche à peine sur la page, plutôt que de la renvoyer à labsurdité ou la coquetterie stylistique.
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