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Collection RECUEIL
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L'extrait
Françoise ASSO
Rien n'est perdu
(pp. 7-11)
Jétais un petit tas de cendre, dun gris très clair, légèrement bleuté, presque blanc, oublié ou peut-être pas oublié, peut-être déposé là volontairement, mais qui donnait tout de même limpression dun oubli sur une étagère située à quelques centimètres dune fenêtre que lon nouvrait jamais. Si quelquun lavait ouverte, il est probable que, même par un jour calme, sans vent, sans brise, sans le moindre frémissement de lair, la cendre se serait éparpillée, aurait tournoyé un peu, se déposant, invisible maintenant quelle nétait plus rassemblée, ici ou là. Et quoique sachant fort bien que personne nouvrait jamais cette fenêtre qui nétait pas à proprement parler condamnée mais que, simplement, on considérait comme une fenêtre qui devait rester fermée , je sentais bien que ma situation était des plus périlleuses. Dailleurs, il ny avait pas que louverture de la fenêtre qui me mettait en danger: un éternuement à côté de moi, une parole prononcée avec trop de force, un simple soupir même, et je menvolais, légère, aux quatre coins de la pièce, autant dire du monde.
Jétais un énorme rocher, oublié au sommet dune montagne une petite montagne, disons une colline , où nul ne montait jamais, ce qui est facilement explicable: de là-haut, on ne voyait rien, rien qui valût la peine en tout cas; et peut-être est-ce la raison pour laquelle on my avait oublié à moins quon ne my eût placé dans un but qui méchappait encore, ou sans but, comme pour se débarrasser dun objet encombrant. Bien sûr, cétait un peu étrange de se débarrasser de quelque chose daussi lourd au sommet dune colline assez haute: cétait presque une montagne , mais les gens sont capables de tels efforts pour se débarrasser de ce qui les gêne quon peut bien imaginer que cest ce qui sétait passé pour moi. À vrai dire, je navais pas la sensation que javais gêné, mais encombré, ce qui est un peu différent; mais peut-être fait-on pour ce qui encombre la même chose que pour ce qui gêne. Jétais assez tranquille: personne ne passait jamais par là. Et si quelquun était passé, jétais assez lourd et assez volumineux pour que rien ne pût marriver, ni accidentellement, comme il peut arriver à un caillou, à un galet, ni par leffet dune quelconque volonté, car il aurait fallu, pour me précipiter du haut de la montagne, de la colline, employer un certain nombre doutils quil eût été bien étonnant que léventuel promeneur eût avec lui pour entreprendre une telle ascension; à moins quil ne se fût lancé dans laventure de la montagne, à lassaut de la colline dans le but justement de se débarrasser de moi dans un sens plus conforme à ce qui se fait dordinaire, cest-à-dire de haut en bas: mais on voit mal pourquoi quelquun aurait pris la peine de monter jusquà moi dont on sétait débarrassé pour répéter lopération dune façon qui nannulait pas la première, certes, mais qui me remettait en circulation, cest-à-dire en situation de gêner ou dencombrer un jour. Je nétais donc pas vraiment tranquille on ne saurait lêtre mais pas vraiment inquiet non plus puisque, si lon excepte les tremblements de terre et les tentatives dassassinat sur quelque promeneur égaré à mes pieds jaurais été en ce cas, ironie du sort, un instrument pour se débarrasser de quelquun qui encombrait ou gênait , je ne risquais presque rien. Doù vient alors que je tremblais dans lattente du jour où je me fracasserais dans la vallée?
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