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Collection RECUEIL
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L'extrait
Monsieur, Jai rôdé tout le jour autour de votre chambre, de votre tombe, quoique je naime ni le Paseo pour touristes des Champs Elysées, ni le catafalque grotesque sous lequel la France a jugé bon de vous coucher. Il ma fallu pour vous atteindre fendre dépais anneaux dautomobiles, prendre garde aux autobus, aux fous furieux circulant à fond sur lEtoile, baisser les yeux, dès que je vous approchais, évitant les badauds en casquettes publicitaires qui, pour saluer les passants, agitaient depuis le sommet de lArc de triomphe des bras que la distance rendait ridicules, et un peu touchants. Le vacarme minterdisait tout lesprit de cérémonie qui caractérise dordinaire nos approches de vous. Cest quil nest pas facile à présent de porter en soi un commencement de ferveur: on dirait que la vie prend plaisir à rendre nos émotions dérisoires, éternellement déplacées. Je ne vois pour cette raison de sentiments que blessés, un rien honteux deux-mêmes, et de beauté que balbutiante. Vivre écorne le cur, et je mimaginais, montant vers vous, quiconque aurait aimé certain platane de la banlieue, y aurait connu par exemple son premier baiser, pourquoi pas lors dun mois de printemps à peine amorcé, vers ses treize ans, y faisant depuis, chaque année, pèlerinage, moins pour instaurer un nouveau culte que pour un instant de poésie portative, et cet arbre à présent serait planté au beau milieu dun parc dattractions ainsi quon appelle aujourdhui détranges terrains vagues qui tiennent de la fête foraine, de la fausse ville surgie de rien, et de puérils Edens où nous sommes censés nous divertir. Il faudrait à notre mystique saveugler sur les hautes figurines de mousse secouant leurs têtes flasques, les souris démesurées, les canards qui parlent et les châteaux de carton-pâte; se rendre indifférent aussi à la musique assourdissante, insensible à lodeur de sucreries et de graisses cuites, deau de javel au bord de locéan artificiel, fermé aux piaillements des enfants emportés sur les trains-trains de la Cité magique. Alors, mais alors seulement retrouverait-il, pour un instant et presque effacée, lémotion ancienne, à ses lèvres le goût de tilleul des lèvres effleurées.
Olivier BARBARANT
Douze lettres au soldat inconnu
(pp. 11-20)
1
Javais pour moi la même impression à venir vous rendre visite, quand même je naurais vous concernant que lappui dun souvenir inventé. Je sortais par hasard place de la Concorde, je remontais les larges allées, attiré peut-être par le vernis très vert des feuillages sur le ciel gris; je marchais sans savoir, japercevais au fond, croissant à mesure, la lettre grecque de lArc, quon eût dit un monument de sable, sur les montants duquel des sculptures peu à peu se détachaient. Jétais aimanté par cette architecture lamentable, étonné aussi dy porter mes pas. Et puis jai pensé à vous. Votre cadavre un instant éclipsa la masse énorme qui lui sert de ciel de lit; et jai compris que cétait vers vous que je me dirigeais.
Je ne vous entendais pas. Je ne vous voyais pas. Pourtant, par effort, vous étiez. Cest à peine si votre temps chuchote encore sous le nôtre et il faut aujourdhui une patience assez peu à la mode pour lentendre, et vous écouter. Vraies ou fausses, vécues ou rêvées, lépoque en effet piétine nos madeleines, les écrase dans les sursauts de cette joie feinte qui devient le mot dordre de la vie. Mais je me rends compte de la distance qui nous sépare, puisque cette image héritée de Proust et devenue banale ne peut rien vous dire, à moins, ce dont je doute, que vous ne fussiez de ses premiers lecteurs?
Je vous ai dit, je crois, que labsurde rapt que produisaient mes rêveries autour de vous ne métait pas satisfaisant, ni agréable, et que leffort quil mimposait prenait en bien des points à rebours ce temps damnésie et de tressautements où jhabite. Tout minvitait au contraire à vous laisser à votre pyramide ridicule, et, passant mon chemin, à retrouver la vie. Mais je ne vous ferai cependant pas plus longtemps linjure de me plaindre auprès de vous: la belle époque célébrée désormais vous a jeté dans les tranchées, sous une pluie incessante dobus et de cris. Quant aux relations humaines tant célébrées pour ce que nous croyons quelles étaient, je me souviens à linstant davoir eu connaissance de quelques lettres dalors, adressées aux soldats dont vous étiez: les parents y protestaient, sans se soucier aucunement de votre souffrance, et vous exhortaient à quitter au plus tôt ce front où vous étiez suspects de vous prélasser pour venir enfin aider à la récolte des foins. Ce nétait que récriminations, jérémiades, et cette brutale surdité envers autrui où je vois la plus terrible des violences.
Folie aussi, cette carte postale qui me revient à lesprit, dont je me plais à croire à présent quelle vous était destinée, dans laquelle un homme apparemment riche vous proposait de largent. Vous deviez pour cela à votre prochaine permission prendre le train jusquà Menton, où un chauffeur vous eût attendu pour vous conduire en silence (il était à plusieurs reprises dans ce mot assez bref qualifié de «très sûr») à la porte dune villa de la Riviera, sans doute dans le genre de celle que le verso de la carte représentait: blanche, semi-coloniale dans son jardin parsemé de palmiers et de lauriers-roses que le sépia faisait fanés. Pendant ce temps, lépouse de votre correspondant était heureusement éloignée par un voyage, proposé ou imposé, vers Milan je crois, pour un achat de bijoux. Ce monsieur devait singulièrement tenir à vous pour se contraindre à ces stratagèmes un peu minables, sans compter la dégradation du paiement offert avec des sortes de minauderies entre les phrases, des allusions vicieuses, le miroitement aussi dun bon dîner dans un grand restaurant, si vous aviez été «docile», il va de soi. Jy vois la preuve de votre probable beauté, de votre transparence, aussi, puisquil ny a jamais que la candeur pour attirer de la sorte les plus misérables essais de profanation. Çaurait pu être une lettre damour, cependant. Je lai même cru un instant, vers le milieu de la lecture, tant jai peine à meffaroucher des pratiques dautrui, tant je comprends, peut-être, ou crois le faire, toutes les stratégies dont peut user un être pour sortir de lisolement. Mais celui qui se faisait votre client insistait sur un point: il ne fallait pas que vous vous laviez, ni quittiez un uniforme dont il espérait quil était constellé de boue. Votre souffrance nétait plus que linstrument dun plaisir un peu difficile, et comme monstrueusement raffiné. Il sagissait de se frotter à votre guerre bien davantage que de se coucher contre vous, qui nen étiez plus que le support, de soffrir le luxe dun petit frisson rance, dérisoirement dionysiaque, une orgie esthétisante et sordide
Non, vraiment, mes saisons nont rien à envier à la vôtre, et je me réjouirais presque, malgré cette distance que mes mots mesurent plutôt quils ne la comblent, de nêtre pour vous quun interlocuteur décalé. Je suis né trop tard hélas pour vous connaître, mais dans une période du siècle où il maura été possible de vivre, et mieux: de me choisir. Ce ne pouvait être pour les vôtres que très rarement le cas.
Vous vous demanderez peut-être comment je puis être à ce point informé des correspondances dalors. Cest que le pèlerinage de ce jour doit sinscrire dans un plus ancien intérêt. Sans le savoir, longtemps je me suis préparé à notre rencontre. Vous avez joué mon prélude, si je puis dire, et ma recherche nest sans doute pas désintéressée, alimentée comme je le crois par mon incompréhension du présent, de moi-même, pour quoi jattends de votre hypothèse, de celle que je formule avec vous, lesquisse dune explication. Vous prêtant une sorte dimpossible présence, peut-être tenté-je surtout de nous définir, cest-à-dire de nous comparer. Je me dis bien cependant que vous navez pas de forme, de poids, et plus de gorge ni de mains pour me répondre; quen conséquence je rêve, mens, que mon entreprise serait délirante, quil ne faudrait pas mobstiner à heurter des mots contre un cadavre. Sachez donc que je navais moi non plus guère de visage, avant de me décider à vous parler. Et la solitude ne fait pas que vous défigurer: elle vous anéantit, comme tout à lheure, quand javais limpression de ne plus porter que des pas de brouillard, une idée dêtre vers vous. Autrui dans la langue marque le Nord, tandis que la parole sans plus de destinataire déferle pour rien et pour rien vous met à feu. Vous imaginez-vous la torture dun chant sans le visage qui la fait naître, où il devrait logiquement aller séteindre, et à la fois retentir? Il faut vous dire que jen avais assez, aussi, de dédier mes propos à qui sans cesse mabandonnait. Il maurait fallu chaque matin changer les prénoms de mon Canzoniere: les vivants, dans mes amours, furent des fantômes comme les autres. Au moins votre cendre ne séchappe-t-elle pas.
Mais il est à ce courrier une cause plus sentimentale, plus personnelle, aussi: la découverte dun spectacle théâtral, voilà quelques années, au cours duquel des comédiens venaient lire, alternativement, sur fond de rideau noir et de lampes très pâles qui mettaient à la scène un douloureux faux-jour de plâtre une sélection de lettres, datées des années 1916 à 1918, renvoyées à leurs expéditeurs faute davoir atteint un correspondant déjà disparu. Latrocité du propos, dont mes exemples vous ont déjà donné idée, si vous ne la connaissiez pas mieux que moi, ma reconduit à mes premières découvertes de votre passé: à mon propre nom par exemple, toute lenfance croisé sur le monument aux morts dun village de Champagne, et qui mobsédait dautant plus que ce bisaïeul avait été fauché par une balle le jour même de larmistice, ce qui métait à lépoque incompréhensible, révoltant, me donnant lidée de mauvais camarades continuant la bataille quand on a déjà prononcé «pouce», ou «perché»
Je me faisais une piètre idée de la boucherie que vous avez connue, vous voyez. Le monument ne my aidait pas, raide et sans âme, consternant de laideur. Il était formé dune double page de marbre banal et de plantes chétives quencadraient, en demi-cercle, deux rangées dobus plantés dans le sol, leurs tête pointées vers le ciel. A confronter tout à lheure votre tombe et cette pataude pâtisserie, je me suis dit quil ne serait peut-être pas inutile de vous saluer autrement que par ces accumulations de pierres ou les injures à votre tragédie que vous distribuait copieusement larrière, dexpédier à mon tour un courrier en retard, en confrontant nos jeunesses tenter den déceler les échos, les émotions communes malgré la distance, les rimes en un mot; dimposer, aussi ridicule quil y paraisse, contre votre meurtre la dérisoire réponse de lamour.
Rassurez-vous: je mefforcerai de ne pas vous prêter mes traits, de ne vous annexer en rien à ma propre biographie. Une telle compassion serait beaucoup trop facile, qui dévorerait son objet pour ne plus maintenir quun scandaleux larmoiement sur soi-même dont vous ne seriez plus que le prétexte. Nous savons désormais, et depuis peu de temps au vrai, quautrui séchappe, et que sa résistance seule à nos rêves permet que sétablisse la relation. Guère après votre mort, certains romans faisaient encore un malheur de cet écart dont il faudrait apprendre à se réjouir. Mais pour nous, léloignement est tel que jai grand peur de vous y dissoudre, ou dà linverse vous absorber absolument. Il nempêche: je sais à présent que je dois vous écrire, et sans trop envisager comment, vous arracher à loubli.
Cependant, si je suis comme habitué à naimer que des absents, je ne puis me dévouer, jusque dans leur éclipse, quà des corps. Il vous fallait des traits, et la silhouette haute et massive qui décide généralement mon cur. La vie sest chargée déjà de les fournir: javais dix-sept ans et votre guerre figurait encore dans les programmes du baccalauréat dont on la depuis scandaleusement écartée, pour des motifs probablement politiques, puisque tout ce qui a suivi dépendait de vous, et quà présent nul ne peut comprendre les massacres ultérieurs
javais dix-sept ans donc quand je suis tombé dans un livre dHistoire sur une photographie très blanche, délavée, qui révélait dans sa fausse neige une image voilée, un hiéroglyphe égaré dans les cristaux dargent. Il sagissait dun soldat. Ou plutôt non: on ny distinguait dabord que de la terre, une croûte encore un peu humide, çà et là craquelée. Soudain surgissait du sol une amorce de visage, les traits défaits, sauf la joue gauche, très lisse, et deux lèvres pulpeuses, jeunes, parfaitement dessinées. La paupière gauche, tombée, traçait un arc de longs cils enfantins, dont on finissait par entrevoir lombre portée sur le haut de la joue, de la pommette à la base du nez. Nous étions fort loin du «poilu» du folklore, auquel dailleurs je nai jamais cru, et la jeunesse de cette portion de visage déjà presque repris par la terre faisait violence à qui sy attardait. Une feuille morte dissimulait en partie la moitié droite de votre tête. A la fixer obstinément, inquiété de cette pose évidemment artificielle, du soin peut-être que le photographe avait pris de vous dissimuler, on finissait par croire quelle palpitait dans limage immobile, révélant dun seul coup la joue rongée, les vers grouillants et lorbite vide dun il arraché.
Cest cet archange de chair pourrie et de boue qui mordonne de vous écrire. Ce sont ses lèvres de presque humus que jembrasse, pour vous saluer.
Éditions Champ Vallon
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