|
Collection RECUEIL
|
L'extrait de presse
Oilivier BARBARANT
Douze lettres au soldat inconnu
LE MONDE
(18 juin 1993)
Pour donner corps à son interlocuteur, Olivier Barbarant a compris qu'il devait d'abord s'incarner lui-même. Les phrases que nous lisons ont une voix et cette voix appartient à un homme, (lui se confie à nous, tantôt avec un lyrisme que modère une conscience aiguë, tantôt avec une sérénité rêveuse et bouleversante. L'émotion naît alors de la rencontre d'une personnalité qui en une centaine de pages se dévoile à nous avec ce qu'il faut d'impudeur et de réserve alternées, et d'une figure de moins en moins symbolique, de plus en plus charnelle.
Tout est parti d'une "photographie très blanche, délavée, qui révélait dans sa fausse neige une image voilée, un hiéroglyphe égaré dans les cristaux d'argent". Ce portrait de soldat, découvert dans un livre d'Histoire quand l'auteur avait dix-sept ans, en suscite d'autres : les victimes de toute guerre resurgissent et s'adressent muettement à ce témoin privilégié né à l'autre bout du XXe siècle. On l'a compris, ce n'est pas l'admiration d'un ancien combattant ou d'un panégyriste du courage viril qui inspire ces pages. Il s'agit, nous dit Olivier Barbarant, de "détrôner le dieu de la guerre".
Il rappelle le discours hardi du jeune député Pierre Brizon, prononcé en 1916 à l'Assemblée nationale : " Ce sont eux, ce sont les paysans, ce sont les meilleurs ouvriers de la civilisation qui tombent en masse, victimes d'une guerre qui n'est pas la leur... " Comment ne pas rapprocher ces justes réflexions, vieilles de quatre-vingts ans, des images des guerres actuelles? D'un côté les gouvernants dans leurs citadelles conversent, parfois cordialement, avec leurs ennemis et ordonnent; et de l'autre les soldats se massacrent sur ordre.
Le signataire de ces lettres rencontre des doubles anachroniques du soldat inconnu. Ce sont des amants de passage. Curieusement linterférence de rapides confidences sexuelles ne paraît nullement contredire le projet du livre. Bien au contraire, elle lui donne un supplément d'authenticité et surtout permet de renouveler la comparaison que fit déjà Alain-Emmanuel Dreuilhe entre l'hécatombe des guerres et celle du sida qui décime toute une génération.
Cette approche très subjective de la guerre et de la mort est liée à une conception poétique de la rencontre amoureuse : "Les vivants, dans mes amours, furent des fantômes comme les autres. Au moins votre cendre ne s'échappe-t-elle pas. " Pourquoi, s'interroge l'écrivain, suffit-il d'une peau entrevue "de plus près dans les voiles de la lumière hivernale" pour résumer "tout ce qu'on appelle la réalité "?
On pourra être parfois imperceptiblement gêné par une préciosité ou une tournure archaïque. Mais les livres aussi nécessaires et sincères que celui-ci, où l'auteur ne tente pas de séduire, de tromper ou même de rassurer le lecteur, où, s'affranchissant de toute convention, il cherche au contraire, avec humilité, une forme d'exactitude intérieure dans la sensation et dans l'analyse, sont si exceptionnels que leurs failles sont aussi des indices de vie.
René de Ceccatty
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64