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Collection RECUEIL
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Un extrait
ROSENGARTEN
Corinne BAYLE
Rouges Roses de l'oubli
En Suisse alémanique, le jardin de roses est un vieil euphémisme qui désigne le cimetière.
Dans le Valais, une épitaphe sibylline dédiée à la rose est gravée sur une pierre adossée au mur de léglise, non loin de la tombe où Rilke est enterré. Elle rappelle le double rôle jouée par la fleur dans limaginaire, qui conjugue éphémère et éternité. Une légende veut que le poète soit mort à cause des piqûres empoisonnées des aiguilles dun bouquet de roses (en réalité, comme mon père, il a succombé à une leucémie). Retiré au château de Muzot, il consacre à sa fleur préférée un recueil de poèmes en français. Depuis lAntiquité, la rose et la mort sont associées. Luvre tout entière de Nerval met en scène cette symbolique, en lui donnant le sens dune quête désespérée dimpossible régénération. Dans le mythe dIsis, le bouquet de roses permettrait à linitié de ressusciter et Gérard a été fasciné par cette Vita nuova liée aux fleurs les plus féminisées. Cette image ma cruellement fait rêver.
(Je me revois, errante, dans un monde près de mourir, tandis que la maladie qui emporterait notre père progressait en lui et que je sentais arriver inévitable le travail de deuil quil me faudrait refaire. Ta mort avait été brutale et soudaine, bien que des signes avant-coureurs que personne ne voulait voir eussent pu prévenir, empêcher, je ne le sais et ne le crois plus, un geste irréversible. Cétait un moment très étrange, plein dirréalité, car limpensable allait se reproduire dune façon tout aussi inéluctable quoique très différente à quelques années dintervalle qui semblaient des siècles javais cru quaprès toi plus personne ne pourrait mourir près de moi. Et la fin approchait, beaucoup trop précoce elle aussi, et je savais que suivraient des mois de cauchemars, des années de détresse dont rien ne me pourrait consoler.
Et comme une actrice, je continuerais à marcher et à parler en automate, entendant déraper les mots du rôle répété mécaniquement, sans que le public voie autre chose quun certain talent savamment dispensé.)
À la recherche dune rose chimérique, Gérard a beaucoup voyagé, puis déambulé à laventure, dans un cercle de plus en plus étroit, qui se resserre de lOrient à lAllemagne, de lItalie au Valois, qui enfin se réduit aux alentours de Paris. Les aléas des services ferroviaires, les erreurs dhoraires et les chemins défoncés le font arriver toujours trop tard, contrecarrent ses projets, le laissent seul dans son égarement, sans repère. En route, il est distrait par des amusements fallacieux, personnages de foire grotesques et pitoyables (telle la femme aux cheveux de Mérinos), représentations théâtrales de fortune, quand il ne songe quà la pureté de lair natal, la beauté des paysages aimés, les voix fraîches de jeunes filles en fleurs.
Maintenant sa course sest arrêtée.
Dans le jardin où nous nous retrouvons après des vacances durant lesquelles je nai cessé de vagabonder sur les lieux de mes souvenirs, sans jamais pouvoir les recomposer, nous unissons en silence notre douleur, alors que nous sourions aux amours et aux amis présents. Gérard fixe alternativement le ciel, quil imagine plein détoiles, et les roses du parterre, astres terrestres dont les couleurs délicates lui rappellent celles du couchant admiré sur la mer, depuis le bateau qui le conduisait à Naples. Dans les jardins de Provence, la lumière qui se retire adoucit les teintes du paysage ensoleillé, où rien nest triste. En un cimetière aux cyprès noirs et aux vieilles tombes de pierre calcaire, presque beau à contre-jour sur le bleu pur du ciel, mon père repose, et jamais je ne suis en paix lorsque je mavance dans les allées de gravier.
(Et je sais alors par cur laffolement insensé qui ma fait courir le long de la Seine pour my jeter, préparer le fusil de chasse méticuleusement conservé, choisir lordre des pilules à avaler, afin de dormir, dormir, sans plus jamais me réveiller. Être piquée par un rosier, et succomber comme en un conte où la méchante fée aurait triomphé. Je me remémore cette dérive telle une espèce de brouillard qui se serait levé et aurait recouvert tous les paysages de ma vie. Je connais maintenant le visage de qui men a détourné, de qui a joué le rôle que je nai pas su jouer. Lamour nest pas plus fort que la mort, il nous tient à bout de bras au bord de labîme, en sursis.)
Au moment où il vient décrire le récit de sa folie, une Descente aux Enfers à la manière de Dante, le poète choisit de se tuer, laissant à jamais inachevée son uvre, particulièrement celle quil avait entreprise comme un témoignage quasi médical sur son cas singulier. Lironie à lencontre des médecins la en quelque sorte rattrapé. Une légende parisienne dit que la rue de la Vieille-Lanterne était située à lemplacement du trou du souffleur du Théâtre Sarah Bernhardt construit par la suite. Rue sombre et désespérée, elle était très loin de son Valois rêvé, lumineux et ensoleillé. Mais revenant sur son véritable lieu de naissance (car il «aime beaucoup Paris où le hasard [l]a fait naître»), il retourne dans le ventre de sa mère. Cet endroit a disparu aujourdhui, proche peut-être dune autre salle de spectacle, devenue Théâtre de la Ville. Dans ces coïncidences, je vois un symbole supplémentaire de la délicatesse dâme dont Gérard fit preuve toute sa vie, se tenant à distance de lui-même, légèrement en retrait, souriant au bord des larmes, avec cette politesse exquise qui lui fit garder en son cur les blessures les plus brûlantes.
(Et alors je sais que cest en somme par prévenance que tu tenfermais dans un mutisme terrible, incapable de partager, car je ne crois pas moi non plus que lon puisse tout partager, fût-ce avec les êtres que lon aime vraiment. Retiré dans une tour divoire imaginaire, tu demeurais absent, indifférent en apparence, en réalité crispé sur une souffrance dont jamais personne ne pourrait dire lorigine et certainement pas les bonnes âmes qui se piquaient de psychanalyse, pas plus que ces mêmes aliénistes avaient compris quoi que ce fût au drame de Gérard. Que lon tait laissé mourir, cela est vrai, aussi vrai que certaines meurtrissures ne peuvent quêtre soulagées, et non pas guéries.)
Revenue de chez les Morts, je me suis sentie différente et comme régénérée, après cependant de longues semaines dapathie, durant lesquelles jai flotté entre deux univers, incapable de repasser lune ou lautre des portes. Vaguement, a perduré en moi la certitude que continuer à vivre était une erreur et mon manque de courage était autant lié à mon désir de mourir quà mon incapacité à en finir. Je pensais constamment à mon père dans ces mois de désespoir, me disant que lui-même naurait jamais agi ainsi, et quil men aurait terriblement voulu de ce laisser-aller. Habitué depuis lenfance à une existence matériellement difficile, il considérait les inquiétudes métaphysiques comme des luxes malfaisants. (Et cétait exactement ce quil te reprochait, faiblesse, asthénie morale, refus dentrer dans la vie réelle, sans doute ce que le Docteur Labrunie devait déplorer chez son fils, pourtant bien-aimé.)
Tout cela nest plus que de lordre du souvenir que lon essaie deffacer de sa mémoire, mais dont la rémanence fait souffrir en dépit de tout. Je métais décidée à mourir durant des mois derrance où sétaient succédé trop de souffrances mes morts mattiraient auprès deux, leurs ombres aimantes me suppliaient de les rejoindre. Par le miracle dune rencontre, je me suis fortifiée dans la pensée de vivre, quand il ny avait plus aucun espoir de survie. Fort peu despace sépare ces deux résolutions, tout aussi fragiles. Des moments de détresse folle semparent pourtant encore de moi, il suffit que je pense à toutes les pages blanches où je nai pas su écrire mon amour pour ceux qui ont disparu et alors joublie tout ce pour quoi jai émergé dun sombre cauchemar, je désapprends le bonheur retrouvé, en un instant reportée vers damères pensées, tournant compulsivement dans la cage du malheur («And were You lost I would be»: Et si tu étais perdu je le serais).
Dans le cimetière suisse de la petite ville de Rarogne, le pèlerinage sur la tombe dun poète admiré occulte les chagrins du passé. Lartiste na cessé de dire la difficulté daimer, daccéder à une intimité partagée; lenchevêtrement des sentiments ne peut être éclairé que par le travail du texte qui démêle lécheveau, le recomposant autrement. Les broderies du poème y ajoutent leur clarté. Rilke également a longuement flâné dans Paris, a longtemps cheminé en Europe, pour enfin terminer son parcours dans une lumière apaisée. Gérard aurait apprécié ces lieux, lui qui a tant cherché où se reposer. «Cest nous, vivants, qui marchons dans un monde de fantômes», a-t-il écrit dans son carnet de voyage, lors dune escale imaginaire à Cythère.
Dans la solitude érémitique de ce paysage étranger, les ombres murmurent leur souffrance de ne pouvoir nous retrouver. Père, frère, poètes, tous êtres préférés à jamais enfuis. Des roses trémières longent le mur de léglise. Roses doutre-mer, elles disent la persistance de la mémoire de la mer. Ces fleurs violettes ou pourpres, que le vent a semées au pied des dalles funéraires, marient le passé et le présent, lOrient et lOccident, déchirantes reliques de toutes les âmes qui ont saigné. Dans le silence où je me recueille, à cur perdu, par-delà les océans de souvenirs, je voudrais aimer.
Table
Rouges Roses de loubli 3
Rose de Choubrah 4
Les escarpins de La Callas 13
Rosa x hibernica 22
Clartés de Pachelbel 33
Rosa x alba 40
Sur une figure absente 48
Rose du Bengale 54
Tombeau de lart lyrique 61
Rosa x lugubris 70
De quelques saltimbanques 78
Rosa fabulosa 87
Rosengarten 96
Rosa amorosa 104
Les yeux bleus dEmily 112
Rosa magnifica 121
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