Collection RECUEIL

Corinne BAYLE Rouges Roses de l'oubli

Le Magazine littéraire (mars 2002)

Corinne Bayle est l'auteur d'un livre érudit et lumineux intitulé Gérard de Nerval: la marche à l’Etoile (Champ Vallon, coll. "Champ poétique" 2001). Aussi est-ce presque naturellement, comme on revient à un ami, qu'elle choisit Gérard comme compagnon pour son voyage en ces pages. Les "Rouges Roses", Nerval les a contemplées à Choubrah, quand il est en Egypte, à Naples, quand il monte au Pausilippe. Elles ont aussi, dans ce livre, une valeur affective ; elles représentent des souvenirs de lecture, ceux de Frantz de Galais ou de Heathcliff. Le livre cependant ne cherche pas à être un herbier qui sauverait de la poussière les fleurs et des images ; sa rédaction s'apparente à l'exercice spirituel qui permet, par des voies obliques, de survivre à des deuils sans s'imaginer avoir démérité de ceux qu'on aimait, ni s'être écarté de ceux qui sont morts. Car les "Rouges Roses" désignent essentiellement les taches de sang que fait en soi la mort d'un proche, un père, un frère. L'ouvrage est à classer entre les récits de rêves éveillés et les descentes aux enfers. Il évoque le monde nervalien quand la sérénité l'emporte sur la démesure.
L'impression de calme que ressent le lecteur, malgré les douleurs qui foudroyent la narratrice, les élans de révolte qu'elle ressent à l'égard de ceux qui, en mourant, abandonnent les vivants, est due à la façon dont le livre est écrit et dont il est composé. La phrase lie naturellement les citations d'Emily Dickinson aux évocations d'Emily Brontë, les musiques de Pachelbel à la voix de la Callas ; elle les tresse, comme on confectionnait des guirlandes dans le Valois. Surpris par la diversité des motifs, le lecteur est retenu par l'extrême cohérence d'un livre, dont chaque partie s'apparente au poème en prose, ou au récitatif d'opéra. La simplicité mélodique est conquise sur l'abandon au cri. Elle est un signe de résurrection.
Le voyage raconté dans ce livre a trois aspects : il se déroule dans les livres, feuilletés avec les précaution que l'on a pour les choses fragiles ; mène le lecteur dans le monde sensible des fleurs, de la "Rosa amorosa" à la "Rosa fabulosa" ; le reconduit à la clarté depuis son propre monde des ombres, le faisant traverser deux fois l'Achéron, l'une dans la douleur de l'accompagnement, l'autre par l'effort littéraire qui dissout le rêve.
Ai-je dit que ce livre est habité par l'attachement au monde sensible, et que tous les chapitres, dans leur diversité, sont vifs comme des matins?

Jean Roudaut

Éditions Champ Vallon
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