Collection RECUEIL

Pascale BOUHÉNIC Le versant de la joie:
Fred Astaire, jambes, action

L'extrait
(pp. 9-15)

Je me suis souvent demandé pourquoi il y avait tant de mouvements dans les livres.

On met souvent sur le compte de l’imagination le désir d’aventure, les bagarres, les gestes, les voyages qui s’emparent de l’esprit des écrivains. Je ne suis pas si sûre de cette notion d’imagination. En revanche, il me semble que la station assise, la seule qui soit vraiment incontournable à un moment ou à un autre pour écrire, développe des symptômes étonnants. Quelque chose comme un grand désir de mouvement, d’air libre et d’action finit par envahir l’esprit de celui qui est assis, si souvent assis; et ce désir s’engouffre dans le livre (le cas inverse est vrai aussi: on rencontre des personnages immobiles, alités, ou assis dans des espaces clos, mais j’ai l’impression qu’ils sont moins nombreux).

Les livres sont pleins de contrées lointaines, de géographie, de paysages, de ciels géants, de héros qui ressemblent à des atlhètes, courent comme des lièvres, bondissent comme des gazelles, escaladent comme des singes. Ils font aussi du cheval ou du ski, s’ils sont riches, ou des promenades à pieds ou à vélo s’ils n’ont pas de moyens. Ils donnent des coups de poings de grande puissance, tirent au pistolet et parlent comme des moulins. Parfois ils dansent.

C’est le cas de Fred Astaire, que j’ai choisi pour ses jambes. Avec lui j’ai cru que je dansais, avec lui j’ai imaginé bouger. Voilà pourquoi les jambes et l’action sont restées au centre de ce texte, pour ce qui est de la partie physique. Pour ce qui est de la partie mentale de l’action, j’ai découvert qu’on pouvait appeller cela joie.

Solo

Astaire, a star

Dans les films d’Hollywood qui montrent une scène à Broadway, il est rare de voir les acteurs gravir des marches d’escaliers. Ce que l’on voit toujours au contraire, c’est un minuscule point pris dans une épaisseur grise dans le fond. Le point s’approche de nous. Et plus il s’approche, plus il se détache de l’ombre qui l’engloutissait. Il s’approche encore, et une lumière paraît qui poursuit le point pour ne plus jamais le lâcher. Alors le point quitte son noir royaume pour arriver vers nous, à la lumière. Une star.

Fred Astaire est une star. Mais il est aussi un homme du commun. Ni la montée ni la descente des marches ne semble vraiment bien le caractériser. Sur les marches, ce qu’il ferait plutôt c’est d’essayer des pas. Il essaiera des pas et fera naître la danse.

Fred Astaire danse sur une pente sans se soucier ni de monter ni de descendre, car où qu’il danse, il est toujours sur le versant de la joie.

Frivolité

Un mètre soixante-seize, des chaussures en daim taille 42, une cravate en guise de ceinture, une chemise ou rose ou bleue, c’est la danse en personne qui habille Fred Astaire. Qui l’habille sur mesure de la tête aux pieds.

L’habit fait le moine. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il fasse beau, il est toujours extrêmement vêtu (il est bien sûr le contraire de nu). On peut le voir en clown, déguisé en roi ou en chinois, mais sous ces effets typiquement hollywoodiens, on sent l’élégance importée d’Angleterre: une cravate club en guise de ceinture, des pantalons jamais moulants et des chaussures en daim marron. On reconnaît, dit Michel Leiris l’inimitable distinction à laquelle seuls peuvent prétendre, royalement habillés, certains voyous. La frivolité.

Londres. Il marche dans la rue d’une manière concentrée, ce pas est la désinvolture même. Il marche en sifflant ou en fumant et s’arrête devant une vitrine de vêtements – these english clothes are terrific! – il cherche les mêmes habits que ceux que porte le prince de Galles, futur Edouard VII – élégance légendaire – qui se fournit chez Hawes & Curtis. La danse de Fred Astaire est habillée à l’anglaise, mais dans les films, Fred Astaire ne jouera jamais le rôle d’un Anglais. Il sera toujours, à s’y méprendre, un Américain ressemblant à un Anglais. Le Nouveau Monde n’est plus guindé.

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