Collection RECUEIL

Stéphane BOUQUET
Nos amériques

Un extrait
(p. 7-15)

DANS LE PAYS

Dans le pays où je viens de m’arriver

par exemple, le 1er jour, sur le ponton de bois aménagé
bancs & tout lavé sombre par la pluie

personne sauf 2, 3
joggings obsédés

une méduse molle de lumière
tombe & mélange

la boue du fleuve et celle soufre
du ciel, donc les coureurs à l’ipod, idem les gens

des anciens paysages re-
respirent dans le poumon sépia des choses, la statue

liberté aussi s’enfonce
torche la 1ère & s’efface

on dirait dans tu vois la cohue récupérée des morts
& tout leur vacarme de revivre

le 2ème jour, des voix de
2 adolescents

vacillantes c’est leur
coming of age / leur à leur tour débarquement dans d-day affolé, leur

vie n’est pas n’a pas
encore décidé, ils sont où aller?

là des gestes qu’on meurt d’envie ils se
parlent

leur anglais en équilibre
parfois aigu

s’avance très avant très sans crainte vers
le visage offert de mon

infrontière

le 3ème jour, à Marcy Avenue
des échafaudages de poutrelles

tellement
métro-aériennes

un couple de hassidim
s’étreint avec une sorte de détresse c’est étrange

sous le couvert du métallique sombre vacarme ligne G & M
qui nous recouvre

dans la forêt de fer du vieux
Brooklyn juif

où aujourd’hui notre cœur
de peuplade commun bêtement

bat encore

le 4ème jour, la femme devait aimer son chien beaucoup
maintenant

ce sac d’aboiements morts qu’elle promène
avec tendresse le long du marché bio

les gens oh
dégoûtés mais si moi aussi

j’étais vidé lors de la post-vie, juste il suffit
de venir & m’ouvrir

& toi te glisser dans le sac
de couchage de ma peau chaleur faisante

chaque chaque nuit du futur

le 6ème jour, ici j’ai pensé
ne me lavant pas les mains

à la sortie des toilettes
où je me suis senti sauvé

càd la mort ici
est une personne non dramatique

il la mort peut venir
m’entourer doucement de ses jambes

jusqu’à mon corps promis de poupée molle
et quoi? le mec qui demande

à tous les passants si la 8ème avenue
est bien par là

lui aussi ne sera pas perdu

le 9ème jour, un samedi, sticky sun / soleil
de sueur, sur le ponton

bcp en nbre de gens amassés
dans la chaleur

– tu es avocat? – non pourquoi
– tu fais si avocat, pdt que le fleuve

frappe ici de sa fraîcheur
et plus tard dans le désormais tendrement soleil – quel genre de poèmes? – le genre où quelqu’un

(hésitation) respire
le monde et le rend / breathes the world in and writes it out

– sorte d’avocat alors
– oui c’est vrai je suis avec et pour vous

ce qui vous rafraîchit dans la main d’un autre me rafraîchit pareil

le 10ème jour, le pilier du café
cache le garçon sauf

ses pieds nus américains sauf si
c’est lui finalement le pilier

& repos du monde: tee-shirt bleu étroit
sur des essais de simples phrases, par exemple

how are you doing / comment
es-tu en train de le faire

le pilier
de garçon qui va nous sous l’abri de et vers

que je viens de rater partir

le 11ème jour, il récite un jisei, ce genre
de truc que les poètes japonais

improvisent à l’extrême limite
les paupières déjà quasi accomplies dans la pierre

«pas même une seconde immobiles les choses
en témoigne dans les arbres la couleur»

il y a aussi le crâne d’un chien
cerné de mouches et l’élégie partagée

now we’re only dying / maintenant nous
sommes seulement plusieurs adresses de la mort

mais bord étang la maisonnette japonaise
bocal protégé de lumière

où tant d’enfants parlent yiddish émerveillés
par les tortues, la petite fille rousse profonde

genre champ de fougères
grillées dit elle aussi à son

frère le mot yiddish tortue, dit
regarde à son & à nous,

offrant des brassées de survie au-delà l’espérance

le 15ème jour, welcome to the midwest he says
en réponse à: regarde les garçons ici

si healthy et corn-fed / maïs-nourri
le + beau compliment selon moi

eux aussi des prairies de refuge
et de nourriture, ils

nous laissent être un peu
le disons respect divin des 1ers indigènes

nous habitons leurs huttes de torse
& faisons des poèmes de fumée

après ils partent vers des conquêtes
plus blanches

le maïs saccagé et nous abandonnés dans les famines

le 16ème jour, je vérifie dans le jardin
de la maison bois blanc l’étendue de mes connaissances en monde

peonies / pivoines
& dandelions / pissenlits

le mot cardinal même en français pour la 1ère fois je vois sa fugacité rouge
crever la frondaison folle de sève

d’un arbre, campus plus tard
pique-nique du Commencement

bluegrass band
= profondément planté soi pareil dans un parterre

de gens en entier respirables

le 16ème jour, la piscine et derrière
les panneaux de vitres sales

encore reçu l’appel des arbres: viens,
rentre dans la patrie d’ombre, accours à

la convocation de frissonnante enfance, mais bon non

mon voisin de jacuzzi
a le drapeau israélien tatoué

sur l’omoplate, ça tombe mieux
la terre aussi nous est

promise
sois le messie bienvenu si tu veux

le 16ème jour, simplement la pelouse tiède de la nuit
les maisons sont rangées

en ordre, sur le parking désert
et sans risque Wendy’s

est le seul magasin vivant, lgtps resté
dans le complice

règne d’esprit comme si
un visage silencieux délicatement soufflait

et étalait la nuit plus loin & l’été & le plus grand calme des choses

le 17ème jour, le campus ferme demain
les derniers étudiants bourrent

les coffres des voitures, ils vont
s’éloigner sur le continent et laisser

avant des arcadies d’odeurs profondes

avant des soirées bières
& hash & conversations stupides avec aussi

les si nbreux
serments caduques, la pelouse en mémoire

des salives et le bonheur du poids un sur un,
avant la bibliothèque où seulement maintenant

les livres & moi
& ce livre égaré que je compte ajouter

quelque part de plus dans la classification dewey des allées

le 20ème jour l’anglais se dépose
comme hier une sorte de suie laquée or

vers la fin du soleil se déverse dans les rues
les gens s’arrêtent et sourient, on est cernés

par la douceur, mettons qu’une
caresse supplémentaire de dieu

est venue vraiment confirmer du doigt les ventres
tremblants d’ici ou sinon peut-être

on patauge simplement re-enfants dans l’urine de lumière

le 21ème 23ème 25ème peu importe quel jour sur le ponton eut lieu
son sourire de semence noire

tous les matins désormais viennent avec
le toboggan de peau indéchirable

– so sorry about
– what? – nothing, just thinking out loud / juste pensant

je suis si désolé
fouets et coton nécessaire à la présence

où parmi tes jambes j’avale

et plus tard quand je lèche avec envie
leurs cicatrices a d ou n désormais dispersées sur tes 21 ans de ventre

le 28ème jour, presque n’importe quel joggeur
de l’East River

on le dirait couché
dans le fort sans danger de lui-même

les terres femelles alentour réduites à merci, les écureuils
se coursent et bagarrent genre enfants

après l’école, le soleil tombe
en morceaux maintenant déchirés

par les hauteurs d’immeubles donc
c’est le début du soir

il s’est levé finalement
l’homme de l’île de Manhattan tout ce qu’il touche

avec l’adjectif colonial de ses possessions: mon & mon

le 31ème jour, et finalement
comme dans un vieux poème de Blackburn

passé De Kalb passé Church et Newkirk passé
les avenues h & j

descendu à Stillwell suivi
une super fraîche occasion d’écrire dessus totalement beach-ready

mangé hot-dog historical & limonade glacée
marché couru sur la promenade de planches

à Coney Island comme il y a,
tu vois les différences sont indifférentes,

j’approchais les cercles de Tu
et leurs rondes de respirer, à l’époque

ces rangs d’oignon de poubelles et ces montagnes russes,

cela riait, cela mettons draguait,
quelqu’un dans le passé tendre de quelque part

promettait vaguement
peut-être quelque chose étreint

le 36ème jour, il écrit ici (– je peux / – oui) une phrase
que je regarde flotter des jours depuis dans sa simple tiède bouée

a poem
that people won’t dispute
winds of winter

le 39ème jour, le long de la rivière Est
tu vois on court dans le tube de l’air

la lumière brumeuse confirme
l’extrême tendresse de la mort ici, il suffit

de sauter dans
les bras multipliés du fleuve

il nous tiendra serré contre sa vase on va
mourir

la bouche simplement pleine de sable liquide

puis un hiver aura besoin de nous
pour témoigner des dieux concrets du froid

plus tard quand on assistera de plus bas au spectacle
avec rire cassant de la glace

le 42ème jour, ce soir-là sur le ponton, le garçon qui caresse
avec une avidité dévorante

à cause de l’ogre
affamé dans ses mains

le torse nu de son copain ils jouent ils sont
des lamelles de maigreur

glissées dans la faible concentration du temps, et moi
vicariously / à la place

le mot savant vieilli que je récite
ici du coup, enroulé dans le tee-shirt léger du poème = à la place

de me tenir dans la maigreur sans danger

le 43ème jour, I now declare ya, English,
my betrothed / je me déclare maintenant fiancé

ainsi emmitouflé
dans les imprononçables things

je ne veux pas d’autres langues
serrées autour du cou de ma mort, oh look i’m

really dying into / je meurs vraiment
parmi une ré-aube et quelque

le mettons 46ème jour, sur le ponton, les couples ici
autour issus des pauvres noirs latinos quartiers

pour ici se tenir la main
& avoir l’autorisation de l’amour

– How was school today… as usual?
– I got upset coz…

les 2 garçons s’éloignent insituables 17 ans peut-être
dans la hiérarchie de vivre

je renonce à les suivre pourtant d’autres
ils me viennent dessus

tu vois pisse stp tes baisers dans
ma propre bouche

et le crépitement de sauterelles vivantes que ça fait
et le pour toujours murmure chantonné de sauterelles

Éditions Champ Vallon
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