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Collection RECUEIL
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Extrait de presse Soliloque d’un vampire Le temps de la lecture, chaque lecteur vit avec l'écrivain, ses mots et ses créatures, où l'écrivain se projette, et où le lecteur à son tour s'incarne. Recréant l'androgynie platonicienne, l'écrivain aimé nous offre le bonheur d'être le même, à deux. C'est ce bonheur qui fait à la fois l'objet du livre de Bouquet et sa fraternité. Avec un tropisme sans exclusive vers les poètes, et parmi eux les Anglo‑saxons, Bouquet se balade entre les écrivains qu'il aime comme on déambule dans une exposition, avec des crochets, des retours et des approfondissements. Glissant de l'un à l'autre, revenant, repartant, passant de l'investigation à l'hypothèse, de l'interrogation à l'affirmation, de la notation au chuchotement, comme la prose elle-même glisse par moments au poème. On y entre de plain‑pied : les lectures communes font appel, terrain d'entente, et c'est un plaisir comme une conversation. C'est la façon la plus naturelle, pour faire d'un inconnu un ami, d'invoquer les compagnons communs. On regarde dans le même miroir. On y regarde soi d'abord, sa propre réflexion dans le jeu du d'accord‑pas d'accord, et puis on glisse à l'autre, à l'auteur: la séduction commence. Ce dialogue envoûté avec des souvenirs de lectures, par sa forme en fragments, a quelque chose de pas habillé, dans un désordre de lit défait, et un charme d'intimité. Il n'y a pas de système, pas de thèse. On est d'emblée convoqué dans l'univers de Bouquet avec ses secrets et ses obsessions. La singularité du lecteur Stéphane Bouquet c'est qu'il veut être séduit, s'introduire dans l'histoire, invité par l'auteur, sollicité par ses personnages, ravi. La littérature lui est terrain de rencontres et d'aventures, idéales puisque le risque de l'autre est évacué. Dans son obsession de la littérature et de la poésie, pas de culture que la culture de soi. Il y a la culture extérieure qui fait bien, celle intérieure qui fait du bien, ou qui fait mal, c'est pareil, et celle‑ci, l'intérieure, est sûrement un chemin pour rêver et peut‑être un chemin vers écrire. Dans le décours jusque-là pour lui incolore d'Anna Karénine, il entrevoit, entre les pans dégrafés de sa tunique, le torse poilu de Vronski. Surprise bénie du désir. « Puis dès la page suivante, tout rentre dans l'ordre plat, extérieur, assagi, une sorte de lecture polie jusqu'à la fin. Je ne pourrais rien raconter de l'histoire de ce livre, mais qu'il m'ait rendu vivant une fois, une seule fois, suffit à le classer dans l'inoubliable. » Toute lecture est une modification du lecteur : l'univers de l'écrivain (s'il est dense) opère une courbure de l'espace autour de lui, qui modifie la trajectoire mentale du lecteur, activant ses propres souvenirs, les enflammant au passage. L'univers de l'écrivain accroît par un phénomène d'« absorption » l'univers du lecteur. Un lecteur n'est‑il pas, ainsi multiplié par ses lectures, tout un peuple ? « J'aime cela en lui et cela en lui ‑ à force se constitue ma silhouette qui n'est qu'un emprunt à untel et un autre à untel. Je deviens le simple reflet de tout un monde prononcé jadis.» Tissé des différents univers qui le construisent, son livre est plein d'échos. Ainsi en son centre, cette phrase: «Quelqu'un, justement je lui appartiens », qui sonne comme une réponse à l'interpellation, protégée dans ses parentheses, au centre des Fragments d’un discours amoureux, de Barthes : « (n'est-ce donc rien pour pour vous, que d'être la fête de quelqu’un?). Un peuple a du reste une filiation avec les Fragments, bien que (parce que) le nom de Barthes ne soit jamais évoqué. Il y a un instant de communion où le livre lu devient un seuil. Stéphane Bouquet interroge un détail, ce détail devient une porte d’entrée dans le le livre qu'il lit, et il s'y introduit d’un saut. La réflexion se continue en promenade avec l'auteur, de l'intérieur même du livre, en y créant un courant de vie, une dérivation, un remous. Ce n'est pas vraiment une effraction, c'est de la lecture éveillée, plus fraternelle qu'un monde plat sans secrets partagés. De la même façon Grimaud et Prévert (dans Le Roi et l'Oiseau) font rentrer ou sortir leurs personnages des tableaux. Osmose entre réel et fiction, à l'image du rapport écrivain-lecteur. Le livre fourmille ainsi de mondes parallèles, suite de paysages choisis, gonflés de sensualité onirique, absolument vivants. Il y a dans le vampirisme de Bouquet quelque chose de profondément fécond. Comme par exemple cette conversation imaginée (mais possible) entre George Oppen et Charles Reznikoff en balade dans l'énergie de New York. Ils regardent le monde, chacun avec ce qu'il est, donc ce qu'il voit, et causent du « poème qu'il faut, qu'il faudrait, de l'objet poème, etc., très bien, très bien, mais nous leur devons plutôt (entre autres) la persistante silhouette des ouvriers détachés sur tout ça de ciel ». Aucune spéculation ne nous ferait toucher avec autant de simplicité que la littérature se fait en-deça de toute théorie, qu'un écrivain n'existe que par sa capacité à nous envoûter, à nous faire entrer dans le monde qu'il voit, et donc qu'il est. Juste retour des choses, ce tout petit livre opère de cette façon. Odile HUNOULT
Stéphane BOUQUET
Un peuple
(La Quinzaine littéraire, 16 février 2007)
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
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