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Collection RECUEIL
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La préface Maintes gens dient que en songes Après quoi vous lisez que Guillaume de Lorris veut que quiconque ne voit dans les songes que folece (folie) pour fou (fol) le tienne. Je retiens au vol tout exprès les mots folece et fol pour montrer que ce sont deux vocables de même nature que fowl(s) dont se sert Chaucer pour désigner les membres de son parlement, rassemblement qui a pour motif la parole. Et mon ami, le poète irlandais de Toronto, Barry Callaghan, m’assure qu’à l’époque de Chaucer on prononçait le ow de fowl comme en français le ou de fou. Et qui rend fou ou fol et fait perdre la tête au sujet qui se perd en paroles si ce n’est Amour! et ainsi et aussi n’est-ce pas lui qui fait allègre et léger le plus lourdaud, tant et si bien qu’il lui semble qu’il s’envole et qu’il parle comme parlent les songes, soit la langue des volatiles, lesquels, faute de mieux, nous appelons birds et oiseaux dans la langue de la basse-cour plus lourde évidemment que la langue de cour, et encore combien plus que celle de la cour d’amour, éminemment aérienne et aérée, de même nature et de même matière, et de même tissu que les songes que content et racontent les contes pour n’avoir plus à tenir compte du temps, songes qui constituent l’échelle que parcourent les anges, avant-courriers des oiseaux dans l’évolution, et qui furent les porte-paroles envoyés aux hommes pour qu’ils parlent et s’épanouissent et se volatilisent en pensées que folie et raison se partagent selon qu’il fait nuit ou qu’il fait jour. SPEM IN ALIUM (nunquam habui praeter in te, Deus Israel… Domine Deus, creator caeli et terrae, respice humilitatem nostram.), c’est le motet merveilleusement aérien et volatil que chantera Tallis à travers un chœur composé de huit parties à cinq voix quand c’est par le songe que Chaucer ouvre l’esprit au lieu béni où joie dure sans fin. Or en tel lieu comment songer à parvenir. Eh bien, répond l’Africain, en te connaissant d’abord immortel. ( Know thyself first immortal.) Est-ce assez clair? Et je connais un autre adage, non moins lumineux, non moins beau, qui est: Connais d’abord les dieux et l’univers, et tu te connaîtras toi-même. Commandement assurément présocratique mais que ne pouvait contester Socrate selon ce que Platon nous en conte. Intuition préchrétienne, certainement, selon la pensée de Simone Weil. Et, écrivant de ces choses en ce jour de la Saint-Valentin, ça me remet sous le nez le ragoût athéiste qu’on essaie de vendre de nos jours à la cantine populaire. En tout cas, de fil en aiguille, de pas en pas, nous voici amenés en tel lieu où Nature assemble chaque année tous ceux qu’Amour tourmente, à qui il donne des ailes, qu’il volatilise et rend aériens et quelque peu fols, et ce sont donc ces fowls, folle volaille, gent volage, que la souveraine est chargée d’accorder, cette dame, reine, impératrice Nature dont Aristote a écrit dans son traité sur la Divination des songes qu’elle est démonique, et non pas divine, ensuite, dans l’Éthique à Nicomaque (VII, XIII), rectifiant ainsi: tout a par sa nature quelque chose de divin, deux aspects qui persistent dans la Révélation chrétienne et trouvent leur explication par la Chute, à savoir que le monde où nous vivons, dont nous sommes, est le monde qu’il est parce que expulsé du divin dont il garde pourtant la trace, et la marque, que transmet la mémoire, mère des muses volatiles, lesquelles premièrement et primitirvement étaient, comme me l’a fait connaître Jean-Paul Savignac, neuf oiseaux: le petit grèbe (chant en trille sonore, élevé, hennissant, souvent prolongé, parfois montant et descendant; cris: tididi et ouit-ouit brefs); le torcol (chant nasillard, monotone: kei, kei, kei… (ou quin…), répété. La femelle chante aussi.); petit faucon (caquètement aigu et rapide: kikiki.); le geai (cri rauque, pénétrant, skrrèèik ou rrèèsch; gloussements étouffés, miaulements, sifflements, etc., parfois en chœur.); le verdier (trille sonore et rapide; gugugu léger; jeunes: khip-khip-khip; tui; à la saison des nids, un tsouîî nasal, prolongé. Chante sur un arbre ou en vol nuptial papillonnant: répétitions, trilles, cris et dchièèh combinés.); la linotte (cris: bref ghèkghèk ou ghèghèghè…; tsouît. Chant: gazouillis varié et musical, avec notes pures ou nasales, roulades, etc.); le canard, le pic (optons pour le syriaque, qui fait: tuc-tuc-tuc ou kli-kli-kli; kirouk…); le pigeon (les transcriptions phonétiques et les commentaires étant tous ici empruntés au Guide des oiseaux d’Europe, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel-Paris, 1954). Il est remarquable qu’entre les neuf oiseaux il n’en est pas un, la linotte exceptée, qui soit réputé, comme le sont le rossignol ou le rouge-gorge, l’étourneau ou le merle, chanteur exceptionnel. On y entendrait plutôt le cliquètement d’une langue la grecque puissamment articulée sur et par ses consonnes comme on l’entend dans ornis par rapport à avis (aouis) devenu oiseau en français. En tout cas les Grecs n’ont cessé d’affirmer que leur langue leur avait été enseignée par les oiseaux, affirmation que nous trouvons renouvelée chez Aristophane en sa comédie justement intitulée les Oiseaux lesquels avaient même aux dieux enseigné la langue du ciel, ce qui signifierait qu’ils les aurait précédés dans la création, ainsi introduisant que lesdits dieux auraient eux-mêmes été créés et non point engendrés, la Révélation de l’unique engendré allant être le fait de l’épiphanie chrétienne ou christique. De même que j’ai laissé le motet de Tallis s’entretisser, à cause de sa volatilité vocale, à la tapisserie oiselière qu’a rêvée Chaucer, de même j’obéirai à la circonstance qui m’a mis en présence d’une peinture de Claude Deruet, peintre né en 1588 à Nancy, dont ladite œuvre s’intitule l’Air ou la Chasse de la duchesse de Lorraine, toile allégorique toute de plume et d’amazones où d’ailleurs on voit l’une de celles-ci désarçonnée qui, troussée dans le suspens de sa chute, offre le croissant d’une lune légèrement voilée qu’allusivement nomment en bas les conins que des chiens pourchassent. Et c’est à peu de jours de là que, visitant au Louvre l’exposition consacrée à l’Arménie sous le titre d’Armenia sacra je me trouvais mis devant un parchemin peint par T’oros Roslin en 1268: il s’agit des deux pages de dédicace de l’Evangile «de Matat’ya», évangile réalisé, est-il dit, à la demande du catholicos Constantin, pour le jeune prince Héthoun. Sous les images du Christ, page de gauche, et de la Vierge, page de droite, on voit des arbres à feuilles vertes pourvus ou de fleurs ou de fruits que somment des oiseaux rouges tout occupés à leur chant de célébration, la page de gauche étant à son sommet ornée de deux échassiers au long cou mis de part et d’autre d’une coupe emplie de fruits, cela au-dessus du buste du Christ, tandis que sur la page de droite deux faucons se tiennent affrontés au-dessus de celui de la Vierge. Et on ne peut s’empêcher de penser que c’est à peu près à la même époque que l’islam mystique exaltait la langue des oiseaux comme en témoigne Attar, 1140-1230, dont Henri Gougaud dit en son avant-propos à la Conférence des oiseaux dudit Attar, écrit qu’il a mis en français d’après une traduction du persan effectuée par Manijeh Nouri-Oriega, «qu’il fut un des plus grands poètes mystiques de cette époque glorieuse du soufisme où la quête divine atteignit des sommets inégalés». Et tout cela nous laisse assez entendre que celui qu’Eustache Deschamps (1346-1406) appelait Robert Marteau
Geoffrey CHAUCER
Le parlement volatil
[The Parliament of Fowls]
traduit du vieil anglais par Robert Marteau
et suivi d'un «Hommage au noble Geffroy Chaucier, grant translateur» par Robert Marteau
N’a se fables non et mensonges;
Bien des gens disent que les songes
Ne sont que fables et mensonges;
Mais on peut de songes songer
Qui ne sont en rien mensongers,
Mais sont après très transparents,
Et j’en veux prendre pour garant
Un auteur qui a nom Macrobe
Et il n’est pas du genre qui gobe
Quand il écrit la vision
Qui surprit le roi Scipion.
grant translateur, noble Geffroy Chaucier
s’inscrivait en écrivant son Parlement dans une Tradition universelle, très certainement, laquelle se continuerait après lui, et je songe tout de suite à Mozart dont l’œuvre procède directement de la forêt enchantée; et je songe, bien en-tendu, à Olivier Messiaen qui disait souhaiter qu’on se souvînt de lui comme ornithologue rythmicien.
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