Collection RECUEIL

Ludovic DEGROOTE Un petit viol
/ Un autre petit viol

L'extrait
(pp. 7-14)

mon salaud tu bandes

il me dit mon salaud tu bandes

il me dit viens on va s’asseoir sur le canapé et dans le canapé il me demande si j’ai des poils

je ne comprends pas la question elle est si simple qu’il n’y a rien à répéter comment pouvais-je deviner qu’il y avait une autre question sous la question des poils

des couillus me demande si j’ai des poils il glisse la main dans mon pantalon et il me dit mon salaud tu bandes

comment pouvais-je prévoir qu’on est un salaud quand on bande

d’ailleurs il n’y avait rien de prévu

donc je ne pouvais pas savoir

non ça impensable quoi cette sale ouverture du corps pas nettoyable depuis trente-trois ans

impossible d’imaginer le sexe propre impossible de se le représenter sauf dissimulation et caves personnelles

comment pouvais-je soupçonner que tant de sueur à son visage annonçait son sperme

sales images qui vous remontent à la gorge et retombent inlassablement retombent pas que pas lisibles mais jamais digérées petit vomi personnel qui vous entretient la santé mentale

appelons-le des couillus dévisser le nom dévisse la personne

je n’ai jamais su ce que je regrettais

toujours pensé que c’était de ma faute que j’aurais dû résister même si rien vu venir rien compris

enfin quelqu’un qui s’intéresse à moi me prend me disais-je en considération pour ce que je suis amitié pure et simple

après il faut recommencer l’intérêt recommencer sans savoir ce qui est indémêlable recommencer le sac de nœuds

chaque fois que je le vois je n’en ai pas envie et puis ça se fait quand même c’est comme si l’envie venait peu à peu je ne comprends pas ce passage je ne sens que le trouble qui monte avec ma queue et lui je le saisis rétrospectivement il sait d’emblée que ce sera possible il me le signifie

il dit ludo et moi on va acheter des cigarettes les autres n’y voient que du feu parfois je me dis qu’ils le savent qu’on va se retrouver à deux quéquettes branlettes sucettes pas possible qu’ils ne le sachent ne le soupçonnent pas possible que le monde ignore ce que je ne peux dire que ne soit pas hurlé ce que je dois taire

ouverture du chantier le vingt-huit juin deux mille sept soit trente-trois ans et huit mois après ce mercredi soir d’automne disons trente-cinq pour simplifier rien à simplifier pas sûr d’aller jusqu’au bout à considérer qu’il y ait un bout je sens bien que cela comporte des risques ça fait des années que je sais qu’un jour je m’y enfoncerai non pas dix quinze mais vingt-cinq ou trente ou peut-être depuis le début je le sais sans le savoir non qu’on écrive sans savoir mais j’avais déjà les intestins bien lourds alors cette chose-là n’a fait que plomber le ventre il ne me restait plus qu’à grossir pour enfouir ça mettre des scellés partout n’en parler jamais

ni à mes parents ni à véro ni à henri ni à pierrot ni à tony ni caro même n’en connaît qu’un bout

après on ne vit qu’à travers soi c’est-à-dire que la fabrique du monde ne se plie qu’avec ce bref tragique de votre existence qui vous a fait jouir et vous enfonce dans vos délectables détestations de vous-même

on s’encombre parce que cela vous encombrant il reste tout le monde ensuite

il précède chaque geste tordu par la distance des mots comme si cela inaugurait sa bouche son plaisir de dire me dire

ça doit faire mouiller sa bouche

il me dit je vais te sucer tu verras la bouche c’est comme un vagin quand tu pénétreras une femme ce sera pareil

je te suce le monde est détruit je te supprime de toi-même

je prends ta vie dans ma bouche je te finis

désormais je t’interdis d’être ce que tu aurais dû être les mots ne sont pas les mêmes sauf ma vie

il me dit je vais te sucer la bouche c’est comme un vagin tu verras quand tu pénétreras une femme ce sera pareil

à quatorze ans j’ignore tout du corps féminin mais il n’est pas question de corps ou de femme il n’y a de sexe que sa bouche

c’est sans représentation possible il suffit de dire le mot de le faire comme si cela se faisait sans moi d’ailleurs je ne suis qu’une bite

vas-y suce bien que je meure à fond

il n’y a rien à voir parce que rien ne sera plus pareil

il me dit je vais te sucer ça commence dans la voiture sur le terre-plain c’est l’automne il fait nuit il a dit ludo et moi on va chercher des cigarettes on a déjà le bout de nos queues allumées

en mettant du vagin dans sa bouche il m’interdit le corps des femmes

en pensée en parole et par action

il tue ce que j’avais pu être jusqu’à ce soir-là

il me tue dans ses mains il me tue dans ses yeux il me tue dans sa bouche

reste à vivre mort

double avantage du mort il est solide et ne se plaint pas

le plaisir de la honte n’est pas un plaisir c’est le plaisir qui demeure un plaisir la honte le rend ambigu la honte reste à soi quand je jouis je jouis et si le plaisir est fort je peux retrouver les circonstances qui feront en dépit que je sais que j’en aurai honte ce drôle de désir de jouir à nouveau

qu’est-ce que je vais pouvoir faire de ce corps qui m’est devenu étranger

comment est-ce que je peux me débarrasser de moi

je deviens tellement fier qu’on s’intéresse à ma petite personne que je suis prêt quasiment à tout je crois que s’il avait voulu m’enculer ce soir-là je lui aurais filé mon cul

on croit que ce qu’on vit a de l’intérêt alors que ce qui compte c’est de s’en sortir de tout de ces saloperies qui vous bouffent des charognes qui s’acharnent sur la petite avarie de votre vie de ces chemins détournés dont vous savez qu’ils sont à vous que votre sale petit trajet intérieur se déroule gentiment et qu’à la fin ni lumière ni rédemption ni âme qui vive ou qui tienne qu’à la fin juste fin bornée d’une vie encombrée que seuls quelques petits moments ont tâché de sauver

ça n’empêche pas qu’on fasse que ça se passe bien

aucune intelligence n’est requise dans le désir de la main

quand je lis le journal je lis toujours les histoires de viol trente ans que je me demande si mon truc aussi ça tient du viol si le mot est bon si au fond ma responsabilité de tout ce qui est arrivé ne m’interdit pas de devenir victime moi aussi j’ai eu du plaisir de quoi je ne peux pas être victime le piège est simple c’est pourquoi j’ai intitulé ce récit un petit viol j’avais pensé à un viol sans importance or c’est un peu long qu’est-ce que je pourrais dire à quelqu’un qui inceste tournante violent viol dans mon histoire il n’y a pas d’agression pas de coup juste les gestes qui font jouir fabriquent de la honte vous polluent pour le reste du temps et vous forcent à vivre dans des voies si séparées qu’on se demande comment on pourra tenir en soi possible que ce soit moi qui ai pensé la violence là-dessus je ne suis pas sûr qu’elle m’ait été livrée dès le départ

autres titres possibles un viol par inadvertance un viol par consentement mutuel

je jouis je n’ai pas envie de jouir si je veux jouir mais je sais qu’après j’aurai de la honte je voudrais ne pas avoir envie de jouir mais juste avant je veux bien jouir quand même

lui aussi il jouit il aime bien ça

jouir est un mot d’adulte à quatorze ans je suis incapable de jouir je n’en possède ni le mot ni le corps ou la conscience il y a un peu de plaisir je ne jouis pas

chair fraîche et consentante

toute ma queue a dit oui

il glisse la main sous mon pantalon il cherche les poils il tombe sur ma queue qui bande il me dit mon salaud tu bandes

il me demande si je veux voir qu’il a des poils je ne veux pas mais il me dit vas-y vas-y il prend ma main et la fourre dedans des doigts je vois qu’il a des poils

après il veut qu’on se montre nos queues

il me dit je vais te montrer les caves

on va dans les caves et là il me demande si je bande encore oui je bande encore je bande toujours

je ne peux pas écrire ça sans respirer fort je ne sais pas si ce sont mes quatorze ans qui revivent en moi ou si c’est ma gorge qui tente de m’étouffer

dans la cave je lui montre ma queue de quatorze ans qui bande

c’est tellement satisfaisant que quelqu’un s’intéresse enfin à vous

dans ma mémoire je n’ai de souvenir de lui qu’à partir de ce premier geste dans le canapé il se met à exister moi à disparaître c’est le libre échange

pas revu depuis trente-deux ans me suis toujours demandé ce que je lui dirais comment vont tes filles sont-elles jolies sont-elles mariées ont-elles produit de jolis petits-fils à la queue tendre comme des pousses de salade car à ce moment précis je ferais dans le lyrisme et ta femme que savait-elle de tes relations avec les hommes que savait-elle de ce qui se passait entre nous dis-moi ai-je été le seul que tu aies connu si jeune que tu aies pu consommer ainsi quelle chance inespérée de tomber sur moi fragilité sensibilité et sens du secret dis-moi as-tu joui davantage à cause de mon âge te paies-tu par internet d’autres gamins des photos je ne sais quoi vas-tu souvent en thaïlande au cambodge au maroc n’importe où

il me dit c’est notre secret surtout il ne faut en parler à personne tu ne dois pas en parler surtout tu ne dois en parler à personne

ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler ne pas en parler

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