Collection RECUEIL

Christian DOUMET Grand art avec fausses notes (Alfred Cortot, piano)

Le début (p. 9-14)

C’est en juin 1962. Alfred Cortot se fraie un chemin vers l’ultime coma. Il a pour seul viatique la bénédiction des mourants. Il interroge alors très faiblement, mais très distinctement: La salle est-elle pleine? Tel sera pour lui le mot de la fin.

De ceux qui meurent, on dit volontiers qu’ils quittent la scène; que sur eux, le rideau est tombé. On dit aussi parfois, en cas de mort violente, qu’ils sont partis dans le décor. Lui, à l’inverse, il meurt comme on entre en scène. Devant les dieux vindicatifs de l’Hadès, il fait encore son inimitable salut raide. L’ombre qui vient, il la regarde comme la palpitation d’un public nombreux: mille, dix mille paires d’yeux mêlées en cercle à la poussière des ors éteints. Son obole.
(Il porte encore sur lui, comme pour chaque concert, enfermé dans son médaillon, un minuscule fragment du manuscrit de la IXe Symphonie de Beethoven.)

Ce qu’est un virtuose… Chien savant… Funambule sans vacillement… Funambule et superstitieux.
Ou plutôt cet humain qui nous apprend à aimer aussi ce que nous haïssons le plus: les lubies, les égarements humains. Nullement infaillible. Son diamant, ici ou là, un crapaud le dépare. Aussitôt cette fêlure nous est chère. Nous la prisons comme un peu la nôtre.
Il nous aide à comprendre, à aimer le quasi perfetto. (Et tant d’humanité contenue dans ce presque!)
Nullement un infaillible. Mais s’il s’égare, c’est comme personne. De part en part le traverse cette virtu qui fait de lui un tout impénétrable et indécomposable. Un diamant voilé.

Parler d’un homme éteint depuis longtemps et un peu oublié, dans ce petit matin d’été.
Des chiens aboient au loin. Le jour se dresse avec la brusquerie des premiers remuements humains. Cinq heures. Un coq, peut-être, qui déjà marque, sans espoir de réparation, la distance de toute chose.
Parler d’un homme au petit passé dubitatif comme quelqu’un qui ne l’a pas connu, qui aimerait pourtant, aujourd’hui, faire sa connaissance. Qui l’invente pour ça: faire connaissance dans la lumière grise mais prometteuse où traînent les dernières ombres et les premiers coups de balai sur le pas des portes.

Difficile d’imaginer une ovation, le moindre applaudissement dans le silence général de l’aube. Mais ce n’est pas l’encombrant adulé que pour l’heure on voudrait voir paraître. Non. Une présence légère, plutôt. Le passage d’une main. La talure malpropre d’un visage. Une odeur.

L’odeur de cette musique.

Pas d’historien qui n’ait le goût des odeurs fortes.
Cela signifie: parler de Cortot égale humer le temps de Cortot… Aspirer à pleins poumons la litière défaite d’une vie pas encore achevée; une vie qui se lève avec le jour, qui n’a pas dit son dernier mot malgré tout. Je n’arrêterai jamais.
(Et comment, dans le petit matin sillonné d’insectes silencieux, ne pas aimer la verdeur de cette prophétie lancée au soir de sa vie par un homme mort depuis longtemps?)

Parler d’un homme, c’est redire avec lui mot pour mot. Rejouer ses paroles. Sans relâche, tenir au plus près la partition. Parler d’un homme, pour faire connaissance une bonne fois à travers quelques mots sauvés de l’archéologie des corps. Faire connaissance avec cela qui n’a pas plus d’âge, pas plus de poids que l’agitation des palmes, le battement des insectes, l’ascension de la lumière. Mais cela qui offre tout de même un visage et autour, quelques paroles à dire: je ne m’arrêterai jamais.

Jamais les Allemands n’avaient entendu un tel Schumann. Cortot le Français leur révélait ce musicien qu’en outre ils estimaient le plus à eux. Quelle idée s’étaient-ils donc forgée d’une telle musique pendant des décennies, au point de penser qu’on ne la leur avait jamais servie? Au point de n’avoir jamais reçu d’elle qu’une part insuffisante, ou approximative, inadéquate en tout cas? Quel sentiment avaient-ils eu, pendant de longues années, de cette germanitude à laquelle seul un étranger soudain leur donnait accès? Et de quelle adhésion à cet idéal imaginaient-ils capable le forcené Schumann, pour en découvrir l’écho chez un qui n’avait que peu de raisons d’y adhérer, lui?
Probable qu’il entra fugacement, dans ces estimes, beaucoup de matière extérieure à ce qu’on nomme strictement la musique. À moins que l’art, la musique en particulier, ne doivent s’entendre jamais en tel sens strict.

Cortot jouait Schumann exemplairement. L’imprévisible, la saute, la virevolte, l’Humor, le changement d’humeur, en un mot le phantasieren, il avait reçu le don de ces manières de vivre dont Schumann timbre sa musique.
C’est avec les Études symphoniques qu’il conquit des salles entières, des salles debout aux ovations, devant lesquelles il ne sait plus quoi faire après le cinquième rappel et la trentaine d’inclinaisons un peu raides du buste, des salles qu’il finit par bénir papalement, main levée, l’index et le médius croisés si bien que d’aucuns, en 44, se souvenant de ce geste dont ils n’avaient connaissance que par ouï dire, prétendront qu’il avait adopté trois ans plus tôt le salut hitlérien devant une foule où ne devaient pas manquer les dignitaires flattés et tout de même un peu surpris par une telle complaisance. Ce qui n’est pas vrai, diront d’autres.

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