Collection RECUEIL

Christian DOUMET Traité de la mélancolie de Cerf

L'extrait de presse
LE MONDE
(22 janvier 1993)

L'HOMME ET LE CERF

Christian Doumet s'identifie à l'animal héros et victime

L’émotion, en littérature, peut emprunter des voies diverses. A celle de l'expression directe, intime et subjective, s'oppose une autre qui, semblant considérer la première comme impropre ou impudique, a besoin de se donner un objet extérieur pour symboliser, signifier l'intensité du sentiment. Les écrivains baroques, par exemple, ont su, en leur temps, jouer de cette mise à distance et s'entourer de toutes les images et figures, emprunter tous les détours, pour traduire l'émotion. Est-ce à l'esthétique baroque, comme son titre le suggère, qu'appartiendrait, s'il fallait le classer, le beau livre de Christian Dournet, Traité de la mélancolie de Cerf? La crainte d'effrayer ou de dissuader le lecteur virtuel nous retiendra d'opérer ce rapprochement...
Dans la hiérarchie du règne animal inventé par l'homme, le cerf occupe une place noble et haute. Le mythe et la légende, l'art et la religion (dans un tableau de Pisanello, la Vision de saint Eustache, la croix du Christ est prise dans les bois de l'animal), ont contribué à élever le cerf au rang de symbole. Cette élévation n'a pas écarté l'animal de notre humanité. Elle a au contraire associé sa figure aux désirs, à la solitude de l'homme. Actéon, que Diane, pour le punir d'avoir contemplé sa nudité, métamorphose en cerf et livre à ses chiens, donne à cette association l'une de ses plus belles images: "Ce nefut qu'en exhalant sa vie par mille blessures qu'il assouvit, dit-on, la colère de Diane, la déesse ait carquois" (Ovide, les Métamorphoses, livre III).
De la chasse et de l'amour, " cerf de pressante solitude" est l'allégorie. Pour Christian Doumet, "homme hanté et entêté de cerf", et toute la tradition sur laquelle il s'appuie - jamais pesamment, - l'animal est à la fois héros et victime. Dans la chasse, il est l'objet désiré et sacrifié. D'Eros, du désir amoureux, il représente l'urgence et l'élan, et, "au creux du même délire, du même assiègement, la demande et le manque; l'appel et déjà, le regret lancinant". Empruntant les labyrinthes de la rêverie, accompagné de Buffon et La Fontaine, de Tertullien et Aristote, des psaumes et de quelques auteurs de traités de vénerie, il raconte, d'une écriture ciselée, précieuse et précise, les subtilités d'un commerce, symbolique dans lequel bête et homme, parfois, échangent leurs masques. "Au moindre bruit, au moindre vent on le voit fuir. Et l'homme inoffensif et le cerf intouchable contraints l'un et l'autre à ce repli, à cette révérence, à ce regret d'eux-mêmes, cette fatale déception d'une amitié qu'ils se promettent dans l'au-delà du proche fourré. "
C'est l'homme seul qui sait, de ce commerce, inventer, écrire les règles et les lois. Et c'est l'homme encore qui éprouve cette intense mélancolie dont le cerf est le signe, la figure, peut-être le miroir: "Ici, où l'animal, tous sens dressé tendus vers la nue, créera lêtri son visiteur. " Le " tombeau " que Christian Doumet dédie au cert chargé, vibrant de ce sentirn mélancolique.
Plus qu'au chasseur, c'est à l'animal traqué, épuisé, faisant de brame une longue plainte d'am, et de mort, qu'il s'identifie. C'est par ce détour qu'il rejoint son émotion première, et quelque chose du mythe qui en reste le support universel et intemporel : " Dégagé des entreprises de la mort, tu nous ramènes ici, confuse offrande souillée de sang mêlée de boue, - la livrée même du temps. Indéchiffrable, mais de ce seul tenant qui exauce en nous le vœu de sourde religion, croyance en sorte de dieu aveugle dont la main posera bientôt sur ta lyre incendiée. " Patrick Kéchichian

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