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Collection RECUEIL
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L'exrtait
L'OEIL DE FEDERICO Quelques portraits, lun de main illustre, inoubliables. Le paysage allusif des Marches et la cité dUrbino ne se séparent plus du profil médaillé de Federico da Montefeltre, du prince-condottiere qui choisit de les aimer.
Claude DOURGUIN
Écarts
(pp. 7-15)
Peut-être le familier, lamateur de chemins écartés préfère-t-il plus que tout les moments de sa marche. Car allant où les autres ne conduisent ni ne passent, ces chemins traversent bois et prés, landes et pâtures, souvent mal tracés, peu empruntés sinon par qui, braconnier, forestier, berger ou rêveur a spécialement affaire ici. Donc parcours réservés, confidentiels, se frayant passage dans le vif de la terre, où se dispense le plaisir de regarder, de découvrir plantes, sites et paysages, ou, qui sait, ce passant que pour hanter les lieux lon reconnaîtrait.
Franchissements inhabituels les sentiers écartés dédaignent le droit chemin. Ils accèdent ainsi où, à lordinaire, les voies convenues ne mènent pas. Ils ouvrent sur le secret sinon sur linconnu, débusquent les réalités modestes, les concrètes présences (les routes préfèrent labstrait). Voies dérobées de lexploration du sensible, ils en établissent la géographie concrète.
En certaines contrées on a la surprise de trouver au bout ou sur le parcours de chemins perdus dont on ne voyait pas quils puissent avoir une destination, des maisons, des fermes comme lon dit coupées de tout: ce sont des écarts. On peut penser que ceux qui sétablirent dans ces lieux séparés, parfois bien étrangement situés, au mépris des commodités, eurent dautres soucis, plus convaincants, obéirent à de plus singulières déterminations.
Ainsi des passages et des lieux, les uns menant aux autres parfois, promenades et séjours, ce sont deux versants du même bonheur que découvrent au gré de la fantaisie les chemins écartés. Bien sûr qui aime les chemins écartés, partout les emprunte dinstinct: voici donc, par bribes, la topographie dun imaginaire.
Lune près de lautre les vallées se resserrent, bousculent les collines quelles font plus rêches quailleurs, dans la hâte darriver à la mer. Pays dau-delà lOmbrie, la Toscane , pays de limites, de terre rétive, où parfois sembroussaillent les bois.
Mais à lécart des gorges entaillées, loin des sites escarpés où guettent de rudes forteresses, un semis de collines pourvoyeuses: aux approches du soir les courbes sy étirent, graves dans la lumière safranée. Sur une hauteur, épanouie et tranquillement posée, une cité «dapparence délectable» comme lon disait alors, qui sans bruit acclame son palais.
Le demi-visage jamais ne nous fait face. Un il, un seul, le gauche ainsi en a décidé le duc, il a perdu lautre au combat dont suffit le mince regard ordonnateur. Profil singulier, sans beauté. La concentration, lénergie posée le dignifie. Les lignes brisées se succèdent durement violente cassure du nez qui dégage lil, crochet des narines, saillant du menton , et point de grâce à trouver dans les lèvres minces, étroites. Le cou est épais, le cheveu court et dru, rapidement coupé. Mais une toque rouge élève le front, achève le visage en noblesse. Federico porte une simple robe, de même couleur que sa coiffure, carmin, la robe des humanistes. Le portrait scelle les deux versants, la froide, imperturbable volonté de lhomme darmes, et laspiration intellectuelle, la noblesse de lesprit. Il les scelle dans un visage où le sentir, lattention au concret, a laissé ses traces furtives. Federico da Montefeltre, laid et admirable obsédante effigie.
De la forteresse qui lui fait face de lautre côté dun vallon, on voit la ville-palais, terre de sienne rosée ou ocre pincé dor selon lheure, la journée, qui sans désaccord revêt de briques la colline jusquà son sommet. Là-haut clochers et tours pour que soit prolongé lélan vers le ciel, mais le palais court en frise. Maisons, cathédrale semboîtent, se tiennent lune lautre jusquà lui, de même matière. Pacifique, heureuse respiration, pas demphase nulle part, laccord sonne clair avec le pays, ses habitudes: placidité très sûre de Federico, le regard se tient hors de lexcès ni superbe, ni violence. Lui, le vainqueur du Colleoni, cest une ville franciscaine quil construit où se promener sans armes et sans escortes.
Petites ruelles aux sobres façades, fraîchies dombre dense, où souvrent, bordés de murs, des jardins potagers accueillants aux fleurs et pleins dodeurs lys, jasmin, chèvrefeuille, géraniums. Dautres vont en raidillons de pierre, dégringolades de petites marches verdies par les mousses, lissées par les pas.
Au palais aussi on écoute linstant, on na pas sacrifié les possibilités de sentir au décorum et au faste. Est-ce la guerre qui a instruit Federico des moments? Qui les lui a fait reconnaître chacun particulier et dimportance? Est-ce davoir chevauché par tous les temps, davoir dressé sa tente au milieu des bois ou sur des buttes écrasées de chaleur, davoir dormi joue contre le sol? Des salles souvrent, claires au beau plafond voûté, longues, vastes, mais à mesure humaine, où se rencontrer, parler, deviser à lécart, se laisser prendre par la rêverie, assis sur le banc de pierre dencoignure des fenêtres, les yeux sur la place ou sur la campagne. Des pièces plus étroites, plus basses la lumière sy amortit vite où recevoir des compagnons, peintres de peu de mots, lecteurs de Pindare, architectes éperdus de géométrie. Peu deffets, congé donné aux agitations du grandiose en surimpression la robe à plis droits du penseur: la paix suffit à nous combler. Des vestibules à la taille dune maison particulière, où lintimité se resserre, on approche des appartements privés de Federico. A lautre bout du palais, côté campagne, il a installé non pas un bureau régalien la pompe abstraite où donner à voir la puissance , mais un «studiolo», petit cabinet de travail. A lui seul destinée une pièce fermée, de recueillement savant, de méditation. Non pas une cellule dépouillée ce serait cadre dascète, de philosophe. La beauté séprouve, plénitude sensuelle. Pour nourrir les yeux de celui qui «aurait rougi de posséder un livre imprimé» tant lui semblait nécessaire la graphie de main dhomme qualité et émotion confondues , les boiseries lambrissent les murs, le fin travail de marquetterie des ébénistes gratifie les sens. La maîtrise rayonne à son sommet, hors les facilités du décoratif, toujours bien gouvernée. Le portrait du duc, encore, tel quil se veut, a trouvé ici à se réfléchir.
Le cabinet souvre sur une petite terrasse suffisante jouissance. Les fûts cannelés des colonnes soutiennent le ciel, font jaillir un bois touffu. Au-dessus du balcon à balustres de pierre, bas du cadre, les collines dorment dans lamitié nourricière de la ville, cultures en terrasse, oliviers et cyprès, arbres fruitiers. Plus loin dautres aux crêtes boisées se succèdent, où les champs de céréales emboîtent les ocres. Puis une autre chaîne encore, bleuie de ciel, entre terre et horizon, qui promet les lointains. Le visage très immobile de Federico, lèvres serrées, face à cela: qui a su exiger ce bonheur. Lil de Federico, celui dun homme sans lassitude. Et la vue dUrbino miraculeusement nous rend tels.
Les armures ne sont pas que de trompe-lil non sans raisons en sa studieuse retraite le duc en savoure les images , quelque part dans les magasins du palais les voici rangées, astiquées, lustrées, toujours prêtes à être revêtues. Juste, rigoureuse mesure, méprisante du mythe: lindépendance sacquiert au prix le plus fort, les combats sont à notre porte, jamais dédaignés. Pour maintenir lharmonie de ce site, le gantelet de fer reste quon le voit bien suspendu dans larmoire. Federico, combattant efficace, exact guerrier vigilant. Le portrait du prince-savant ne déguisait rien.
La ville veille, sévère et chaleureuse. En son centre se tait la longue façade un peu militaire du palais appareil à bossages, stricte succession de fenêtres. Pas dextravagances inutiles, pas dostentation, lil de stratège est judicieux, ni lefficacité ni léquilibre nont à cajoler lépanchement. Lharmonie est intérieure: il faut entrer, ne pas se tenir à la publique apparence. La cour dhonneur dément la façade ou plutôt approfondit en abîme les secrets de la sévérité, de lennui nécessaires pudeurs peut-être? La galerie à arcades rose et blanche, les courbes pures, les mathématiques à lusage de la volupté: une sagesse offerte, simple geste de lhôte en robe rouge. (Pas de rodomontade en effet.)
Urbino où le pouvoir nétait pas gueux. La ville nomme Federico, sans cesse le fait voir son dur profil de perspicacité et de maîtrise, son visage dhomme de terrain. Avec lui lexil apprivoisé, un instant lharmonie ici-bas pour cette cité la terre et les collines conseillères , et les Dieux nous envient nos livres. Urbino où lil de Federico a fait le monde vivable.
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