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Collection RECUEIL
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Jean-Pascal DUBOST
Le défait
Personne est quelqu’un qui n’est pas arrivé; elle devait venir le chercher, l’emmener à la ferme et l’y déposer; au téléphone, il avait prétexté une grande fatigue, un nécessaire besoin de repos, de calme et de solitude. Pour l’attendre, il boit un café, près de l’entrée, au soleil, aux aguets, tantôt un œil dehors, tantôt dans La Vie solitaire de Pétrarque, il entend le train direction Paris entrer en gare et «veuillez vous éloigner de la bordure du quai», il se lève et règle et sort, le train repart, toujours personne. Bon, quoi faire. Il pose son sac. Faire le chemin à pied impliquait de marcher une bonne vingtaine de kilomètres et de subir le soleil de plomb et la chaleur étouffante et les voitures bruyantes qui ne manqueraient pas de le frôler et de l’agacer, de marcher sur des routes transformées en ruisseaux de goudron fondu en ruminant un mélange de pensées et d’images nuisibles qui rapidement se rempliraient de bile; il se dirigerait vers la ferme en ramionant, en rognonnant que l’esprit humain abonde en erreurs ainsi qu’un champ fertile en ronces; il faut prendre une décision; maintenant.
Il sursaute: !
Se retourne.
Elle est là, plantée devant lui, elle rit grand, lui dit qu’il aurait dû l’appeler, bonté, elle avait com-plè-te-ment oublié l’heure, elle jardinait, et quand elle jardine, madoué, tu le sais, tu me connais, j’ai le temps qui se volatilise, il n’a pas trop attendu, elle espère. La vieillesse et le veuvage ne marquaient son visage ni son allure, sa voix était restée vive, enjouée, chaude; il était heureux de revoir Marraine. Elle est bien contente de le voir.
(J’ai cela dit failli céder à la colère, au dépit et au découragement, failli abandonner dès la première phrase de ce texte qui jamais ne s’accordait au rythme que je percevais malgré toute l’insistance du monde, je la travaillais au corps et j’en devenais obsédé, nous étions, elle et moi, inextricablement liés, pas question de la laisser un seul instant tranquille, il fallait de l’attaque et de l’énergie et de l’impulsion, de quoi allait dépendre tout le mouvement d’ensemble et la suite des événements d’écriture, car il faut de la volonté pour écrire, j’en suis profondément convaincu, il faut forcer ses tendances destructrices, pour ce, se congédier avec vigueur dans un autre que soi-même toutefois suffisamment proche pour parler en son nom, j’avais la conviction que l’insistance me soulèverait d’enthousiasme et que dans le même élan que je ferais naître une phrase, une phrase me ferait naître, et ainsi de suite le désir de poursuivre, et de s’ensuivre le plaisir continuel et nécessaire pour continuer.
N’en pouvant plus de cette phrase qui sous les coups des recommencements et des renoncements s’éloignait de celle qui avait surgi au premier jet «Passé le flot sonore et nombreux de la foule, qui arrive ou qui accueille, les retrouvailles et les embrassades, les civilités, les poignées de mains et les accolades, reste le silence» , fort las devenu, il se forma une montagne d’exaspération et telle, qu’elle me poussa à bout et à la décision de renoncer ET de ne pas renoncer, me poussa, ainsi bâté, muni de mon crayon Gringalet, mais solidement appareillé, à me lancer à grand randon vers un endroit réputé périlleux, sommé d’aller en personne vers cet endroit, tête baissée, corps penché, pied haletant, l’endroit sur lequel vous foncez a la réputation d’être fort périlleux, si je puis dire en m’inspirant de Sire Gauvain et le chevalier vert, et qu’importent les aléas et les conséquences, «Il se réveille; le train ralentissait, il arrivait; il descend; mais personne.»)
Éditions Champ Vallon
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