Collection RECUEIL

Etienne Faure Le vent gouverne

L'extrait

(pp. 5-22)


«Et au-dessus pendait la pesanteur.»
Gottfried Benn, Poèmes.

LECONS D'ÉTÉ

Longtemps j’eus des lits bas
pour y sombrer, m’abattre, y plonger,
m’affaler, perdre pied, vie
– que pouvais-je à hauteur espérer –
comme on prend des vacances à même le sol
ou sur la plage étendu à Berck
à ne rien savourer, la vacuité ni la vacance
bien méritée, en somme,
du néant, de l’inutilité,
pour finir là sur place,
n’entendre plus parler de soi, de son poids, de sa peur,
comme les anges désossés endurent
un instant le sort des oiseaux qui chutent,
issus de rien,
l’hostile condition des volatiles,
puis tombent de sommeil sur la plage.

écrasements

Poussé, le portail lourd et vert
comme un wagon
après les grincements d’usage
ouvre sur un jardin reconnu à peine
car rétréci par l’ouvrage en commun des sèves
et de l’excroissance infinie dans ces cas
des souvenirs que rien n’élague
sauf justement à revenir sur place
où l’enfant, si c’est lui,
qui jeta des trognons de poire par la fenêtre,
à présent si c’est lui sous cet arbre fruitier
n’est plus à l’échelle,
en arrêt, passé la surprise
retombant amoureux
dans un état que n’émeut guère
le jappement rapproché d’un chien,
la toux du vieux clébard désormais presque aphone
ayant fini de creuser l’écart.

les souvenirs n’étaient pas à l’échelle

Un été dans la neige avec Dostoïevski
malade, enfin sauf
de la touffeur, des guêpes
éloignées des persiennes
on prenait des cachets, des remèdes,
et pour passer la peine
une vieille pommade étalée de la paume,
aussi vieillotte que la main naguère
en cette application passée maître.

On apprenait
sous d’autres pages, le dos tourné au jour,
sans trop savoir ce qu’on fabrique
on apprenait la mort
– aujourd’hui, pratiquement, j’en suis sûr –
comme en sa chambre de bois clair Hölderlin, peut-être,
chez Zimmer, charpentier, apprit à la connaître
ou se faire patient pour habiter au creux terrible de l’exil
pour ces moments d’apprentissage enfin délaissant les textes
où les ruisseaux roucoulent – non pas le fleuve –
et la médication ordonnée sur la table.

un été d’apprenti

L’été fut entretien
des corps, des jardins, sur tout et rien.

Appesanti longtemps sur des sujets d’argent
on remontait l’allée du jardin, à la bouche
un cigare, l’opinion: vous verrez,
nous mangerons du chat demain,
du chat de gouttière.
Puis sur les chaises du jardin où s’étaient succédé
les corps offerts au soleil Empire, à susurrer
sans rire, tu m’aimes, hein,
entre deux vins, deux verres
tenus d’une parente aujourd’hui éloignée
on débattait, tombait d’accord sur l’état du monde.

Et qu’après moult coupes, on moulât dans l’une d’elles
le sein de la Pompadour
ou dégustât ici rutabagas, là manioc,
ailleurs de la provende humaine, n’importait guère,
étant dès lors admis qu’en soi chacun porte sa mort:
faïence et faille, ombellifère et ciguë.
– Et se savoir mortel eût été l’alibi.

vivre de quoi

À nu et sans support
les corps obtempèrent à la vie,
à la sentence du mois de juin
quand la nuit tiède encore pour son âge
par la fenêtre ouverte au moindre foin
défère à la saison qui tranche
une espèce, dirait-on, d’immortalité
momentanée, car avec les senteurs
le lit, cas fortuit, force majeure,
comporte un bout de mort rêche, tôt ou tard
rappelant que la fin est dans le va-et-vient,
cette rançon
d’une faux tout à l’heure à l’horizon coupant
le foin du monde.

horizontale oraison d’été

L’été fut raccourci d’un coup,
le jardin rétréci
quand tomba la nouvelle:
la belle amie décrétée folle
après passage au tamis psychiatrique
était bien morte hier, défenestrée sous les platanes,
comme feuille encore verte, par accident,
ne laissant sur la table aucun signe
hors la corbeille où les fruits s’entassent
moisis dans leur beau trépas,
et que nul n’aura donc goûtés
pour finir, cet été.

Il se mit à pleuvoir.

bref été

Sous un chapeau en paille de riz
en juin, comme en vacances,
dans un jardin d’Île de France on prémédite
on ne sait quoi, oscille
à l’ombre forgée des grilles
enlacée dans les acacias, les orties mal loties
au pied du mur de l’appentis rafistolé cent fois
qui s’effiloche – tôle et bois, clous rouillés
où dort le tétanos.

Les fleurs plafonnent, en juin
n’iront guère plus haut, oscillent
avec les roses trémières, solstice, arrivant à leur terme,
où les chats devenus lents devant l’ombre
et les proies, regrettent et se prélassent,
se rappelant les nuits quand ils furent gris,
oublieux de leurs ruses, leurs crimes, hésitent
ainsi que les iris au chevet de l’eau
capturée pour la ville, les jardins,
gardant leur calme à mesure que l’eau passe,
y mirant leur propre dérive,
détresse, tentative.

vacances sous un chapeau

La porte condamnée à vie,
qu’on l’ouvre à propos de la vie justement
nous accuse
de noircir les choses.

Le blanc n’est pas acquis, mais il suffit
d’un tour de main inverse au temps qui passe
pour ouvrir sur l’été la chambre en deuil
où la femme en son temps, passé le seuil, se coucha
pour gagner le cœur de la nuit.

Sans doigts ni cou, les atours
hantent la pièce, inutiles
dans une assiette où vibrent
au moindre vent tous les bijoux, camées, broches,
colliers de coraux rouges,
le courant d’air claquant soudain la porte.

le blanc n’est pas acquis

Violemment né, on meurt
un soir d’été dans la touffeur,
averti par l’éclair d’une altercation
entre les fronts,
d’un revirement pluvieux, ce présage
dont l’unité sonore
– le bruit précurseur du feuillage
par où le vent soudain passe –
imite alors l’averse qui se prépare
puis tombera
avec les nerfs, les feuilles
ainsi que des mains lasses
quand l’automne a terni leur côté clinquant,
et qu’elle, première aversion des mains,
la mort par dédain condescend
au baisemain.

la mort est dans les feuilles

Nos peaux d’hiver
qu’avec lenteur nous endossons
à contrecœur, à mesure que les feuilles
tombées dépouillent le paysage
puis sous la neige (blanc manteau) qui abstrait toute forme,
ensevelit les corps disparus à la vue,
à l’envie,
nous les portons, ces peaux, en deuil des nus d’été, oubliés
sous des pelisses, étoffes, linges fins, ces pelures
par une hiérarchie des tissus – leur texture
plus fine à mesure qu’on s’approche
du corps –
glissant du rêche au doux par couches successives,
isolées, indivises,
comme une mue rapprochant de la bure
la soie,
la couverture, du drap.

passage insensible au froid

Le lent détachement des feuilles
de la vie, par fatigue
offrant leurs os à contre-jour,
cette apesanteur-là, un instant, on y croit
quand le vent les soulève, en ralentit la chute
et par ce mouvement dilatoire
en pure perte imitant l’absence
de gravité, devient cruel,
car ne pas choir immédiatement,
c’est le supplice des feuilles.

Dans les demeures moisies
– ces charmes de la vie –
avec quelques amis on pleure
et boit aux plaisirs d’automne,
aux supplices des feuilles,
un rien complice ou mimétique,
le vin conférant à la peau
le parme de la lie, à cause du froid,
un sommeil à teneur forte en plomb
où sombreront les corps, un soir
mains crispées sur la couverture
piquée, humide,
mains blettes, après la chute,
pareilles aux fruits qui s’abîment:
on meurt parfois d’une simple chute,
la joue sur le carrelage un peu frais
ou le plancher d’un séjour attiédi
– confort des couches –
la terre battue d’un appentis,
n’importe quel revêtement de sol synthétique,
on meurt la joue légèrement écrasée
comme aux premiers jours de pesanteur éprouvée
dans le berceau,
le petit corps soulevé soudain
abandonnant son empreinte
au creux du lit.

presque sans gravité

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