Collection RECUEIL

Etienne Faure Horizon du sol

L'extrait

(pp. 5-16)

«Ses pieds vifs ont pris racine dans le sol»
Anna Akhmatova, Vers nouveaux

PRÉPARATIFS LE DOS TOURNÉ AU SOL

Bas et haut abolis, dos au sol,
le vertige à l’envers, à regarder le ciel,
soudain saisit
comme si les lois de la pesanteur allaient finir
ici de maintenir tout corps à terre, le laisser chuter
en plein ciel, traverser sans autre perspective
qu’il tombe en haut, en bas, sans sursaut ni rien qui réalise
la fausseté de cette aspiration,
telle à travers un trou d’air aménagé soudain
dans les cieux la chute des anges rebelles
éprouvant la stabilité du sol
où il faudra encore marcher quelque temps
sous le bruit différé de l’avion – bang –
déjà passé quand parvient le son
et se réveiller mal en point, accuser
les rêves, les mauvais rêves
d’obscurcir sa vie.

tout est faux

Dans l’embrasure où s’étreignaient le soir
des hommes, des femmes
aveuglés jusqu’à l’incandescence,
était-ce l’amour, blé tendre,
entrer puis ressortir par la même porte,
d’abord vivants puis morts, par la même porte,
à préférer, plus que mourir, souffrir
les combinaisons des femmes
enlevées dans le noir en hâte
à même le sol, amours éparses,
à ralentir, par à-coups vieillissant,
suspendre les années sans nom et s’enfouir
en des succédanés de vie puis prendre
le coup de vieux aux yeux du monde – blé dur –
les corps alors se rapprochant, lentement dépouilles,
des morts entrevus naguère, drapés dans leur dignité,
au port de tête, à la raideur des gisants
altiers bien qu’ici-bas couchés
dans le vert tendre.

la mort vert tendre

Souvent par ironie,
préalable obligé du sort,
le suicide a priori parfait conduisait
à verser dans la technicité,
cette trivialité regrettable
après que le chien fut poussé
gâchant, en somme,
le beau suicide étayé par l’été
qu’on avait rêvé cet après-midi-là
quand alors on mourait lentement écrasé
par la chaleur,
comme un insecte après psalmodie se tait,
laissant par mimétisme ou croyance en la science
seuls les avions, qu’on examine
à hauteur des épis,
tisser de kérosène le bleu inouï.

préparatifs le dos tourné au sol

Les peines, passée l’outrance des nuits transies,
il en oubliait la hauteur sous plafond
comme fleur affligée déjà
dans la touffeur perdant vertige
à trop porter le deuil, un nom
et la belle invective au bord des lèvres
– on ne peut pas sourire à la mort infiniment,
incarcérer douleur et peine en secret détenues
dans un corps chaud, si chaud
qu’en flétriraient les pleurs les plus vivaces.
Au moindre dos doublé d’un lé de percaline
en forme ou guise de corsage
ou d’une jupe axée dans le droit fil des jambes,
ils revenaient, les morts,
levés d’un seul homme à l’appel de la bouche
convalescente.

elle souriait à peine

Non loin des morts, tête enfouie dans l’herbe
à prêter l’oreille à leurs voix caverneuses,
qu’aurons-nous failli être, approcher, de quoi
serons-nous passés près (si frôler ne fut jamais vivre)
sans écriture, vivant des leçons des morts,
à reprendre leur lecture sous le soleil blanc
qui naguère inscrivait sur leurs vêtements
le sel de la sueur séchée.
Le matricule au dos ou au poignet
selon l’époque ou la saison, automne
en Allemagne ou printemps soviétique
issus de la même emprise radiculaire,
ils remontaient, corps fissurés, mains meurtries,
arrachés jamais tout à fait du songe,
l’été nourris de charogne et d’ortie.

non loin des morts

Dans l’herbe en manteau gisant
à laisser filer les nuages
– où ils veulent, à présent n’importe où –
monte en lui, sève noire,
le deuil en vert des plantes,
endossé, de nouveau porté
– le printemps reste frais.
Il dort, en deuil,
rêvant les morts encore vivants,
par hypallage à son tour mort
à faire revivre les disparus
en leur temps étrangers par deux fois
naturalisés dans ce sol, plancher des vaches
qui mangèrent leurs racines.
Et ce repos, avec un livre entrouvert sur la face,
le ramène aux acres de printemps foulées naguère
à parcourir des yeux, aller – retour,
des kilomètres de lecture interrompue parfois,
marquée de passerine à la page
où l’histoire bifurque, puis reprend sans cesse
quand on a âcrement remâché mots, pensées acides,
comme vache en tout temps experte
et qui rumine, indifférente à l’odeur fermentée
des cruciféracées, passerages,
remontée par vent d’ouest en date anniversaire
jusqu’aux narines.

dans l’ensilage des ans fermentés

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