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Collection RECUEIL
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Télérama (9 janvier 2002)
Libération (28 février 2002) Le tao de Marseille Il est inutile daller contre le cours des choses, et le néant est sa seule certitude. Rencontre avec Christian Garcin, né à Marseille et imprégné de pensée chinoise. SEAN JAMES ROSE
Christian GARCIN
Sortilège
postface de J.-B. Pontalis
Ainsi, l'écriture, pour Christian Garcin la quarantaine, onze livres publiés serait un sortilège, une taraudante alchimie de mystère et de magie, de fiction pure et d'émotion vraie, qui se ficherait bien des frontières formelles prose, poésie, récit, roman. Ou encore, la littérature pourrait être ce " bruit dans les arbres", quelques instants fugaces enfouis sous les soleils de l'enfance, et qui resurgissent comme des ombres fantomatiques... Ecrits à six années de distance, Sortilège et Du bruit dans les arbres, aujourd'hui en librairie, semblent se faire écho, se nourrir des mêmes résonances et obsessions, des mêmes gourmandises que sont les sons des mots.
De l'un à l'autre de ces ouvrages, il y a des déserts, chauds ou glaciaux, des étendues nues et improbables où des hommes en fuite se cherchent, se perdent, touchent à l'absolu, à la folie. Restinghale dans Du bruit dans les arbres et Ezra dans Sortilège se recroquevillent dansla plus pure des solitudes, l'un au sommet d'une tour,l'autre au fond d'une grotte. Ermites d'un genre nouveau,car seuls les fous comprennent le monde, ils sondent sans sombrer dans un quelconque mysticisme leur grenier mental, disparaissent dans le capharnaüm de leurs souvenirs images tendres ou douloureuses. Ils vivent un présent de presque néant, vomissent la vacuité des êtres, des choses, l'absurdité de la vie et ne trouvent un brin de paix que dans le vide du temps et parfois, ultime abandon, dans l'acte d'écrire. Ecrire, ne serait-ce que des " riens " titre d'un précédent recueil de nouvelles de l'auteur ,tracer des bouts de phrases, figer des fragments d'images,d'émotions, vol d'un nuage, sifflement d'un silence, éclat d'une nuit. Ce que certains nomment poésie
Dans un Marseille désert en ce mois d'hiver et comme pétrifié dans un mutisme insolite, les mots de Garcin riment avec solitude, langue, littérature. " Jécris à la verticale ", et pour chasser tout malentendu, il poursuit, s'accompagnant de gestes éloquents : " Je plonge. " Garcin plonge dans le texte, comme un forcené, prisonnier de ce qui l'habite et qu'il se doit de restituer, comme cela, sans plan " stérilisant ", sans chute prévue. Il prend " appui " sur un mot, sur une photo, sur un rien, puis s'oublit, dit de son écriture qu'elle s'autonourrit, que l'écriture précède la pensée
Plus tard, il avouera en souriant rêver parfois à l'idéal, un lieu sombre, "grotte ou cave ". Et à sinstalle là pour la vie, face-à-face avec les mots, et rien qu'eux. Etre écrivain serait donc se plier à une métamorphose pas de hasard dans le choix de ce terme, Garcin ne cite que Kafka, " la littérature faite homme ", ou alors Borges et Faulkner. Etre écrivain exigerait ainsi de dompter son corps pour enfin devenir une machine. Machine à écrire, moteur à écritures. N'être que cela, un outil, à décomposer et recomposer la langue, un instrument à engendrer de la littérature - presse, laminoir, rotative -, quimporte l'engin pourvu que cette industrie diabolique se forge de mots justes et forge de puissantes révélations.
Si Du bruit dans les arbres est étiqueté roman, Sortilège ne souffre aucun qualificatif. " Moi, j'aime à songer que ce texte est une autobiographie fictive. " Ainsi Ezra-le-personnage serait " l'état de ma configuration mentale qui apparaît ici et là à mon insu ". Une nuit, celle du 29 juin, Ezra, pas plus héros que M. Tout-le-Monde, se propulse hors du lit et s'enfuit. Une chose indéfinie, relent de cauchemar, parfum de camarde, le pousse à courir comme un persécuté, à tout quitter, domicile, boulot, maîtresse. Frousse ou menace réelle ? Qu'importe, Garcin nous entraîne dans un no man's land à la lisière de l'étrange, où l'on n'abandonne pas uniquement le monde mais d'abord soi, où l'on réinvente les gestes de la vie, où l'on laisse le temps faire son uvre de vaine purification, d'invraisemblable guérison
Barbu, chevelu, Ezra l'ermite, la momie vivante s'emploie à rien, parfois à écrire, mais sans jamais vouloir nommer la beauté : " Dire la beauté, c'est déjà s'en éloigner. " C'est qu'il se méfie des mots, croit les tenir en respect, alors qu'il n'est que leur " chose " :
" Jécris sans savoir. Je suis un puits dans lequel l'objet [N DLR : l'histoire] plonge et se décide. Il vît à travers moi. " Cet Ezra-là a du Garcin dans les veines.
Si Sortilège, lente mise à nu d'un rébus intime patiemment reconstitué, dormit six ans avant de devenir livre, Du bruit dans les arbres fut " bouclé ", l'an dernier, en quatre ou cinq mois, par un furibond en apnée un Garcin heureux de jouer de la polyphonie, de croiser vies et regards de trois personnages. Sur un plateau blanc de neige, deux hommes, Paul et Georges le premier, " orphelin éploré " est photographe, le second, " thésard avorté ", fait le journaliste vont à la rencontre d'un troisième, limace obèse de 80 ans au bord du gouffre, bourré dit-on de talent et de pas mai de mépris, éminent poète à l'ego boursouflé, retiré depuis des lustres de la société du spectacle, et repu de silence. Norwich Restinghale, maître incontesté du verbe, va tirer sa révérence en présence des deux bougres, en une pirouette comme seuls savent les imaginer les vrais écrivains
lui ou Christian Garcin, qui construit là une dramaturgie-puzzle, sensible et ludique. Tour à tour, chacun va se révéler, raconter un bout de son histoire, maigres victoires, folles déchéances, raccommoder des bribes d'espérances fragiles, de deuils impossibles, et donner sa vision des deux autres partenaires.
Dans ce texte, comme dans Sortilège, le suspens colle aux pages telle une sangsue. Il faut se méfier des apparences comme de la littérature, semble nous dire en s'amusant Garcin... Et le voilà, par la voix de son poète maudit, qui livre bataille à la bêtise " érigée en idéologie " et s'attendrit sur les innocents, les faibles, victimes du langage médiatique prédigéré: Restinghale a pour seule amie la fille muette de l'aubergiste. Née handicapée, à jamais " à l'abri de la crasse du monde ", ce petit " tas d'os et de muscles morts " est " en fait un pur esprit ". Une momie vivante (comme Ezra ... ) vouée à la sensibilité, à la littérature, celle qui se moque des modes et des définitions.
Avec ses compagnons de voyage, Ezra et Restinghale, Christian Garcin trace sa route d'écrivain, petit bonhomme de chemin bordé de mots fins et colorés qui mène à la source. Car il est ce puits où le lecteur plonge, confiant, " à la verticale "
Martine Laval
De sa terrasse, une vue sur les toits en tuiles typiques du pays de Pagnol. Né à Marseille en 1959, Christian Garcin vit à Aubagne. Il a toujours vécu ans la région. Mais à le lire, on aurait du mal à le considérer comme un auteur du coin: "Les santons, la faconde des joueurs de cartes
Tout ce folklore ne m'intéresse pas. C'est sûr, beaucoup de mes histoires se passent à Marseille, il y a des références à la ville, mais je les situe là parce que j'y ai vécu, c'est tout. Elles pourraient très bien se dérouler ailleurs." De la cité phocéenne, il n'a retenu que l'ouverture sur la mer.
Garcin s'est longtemps tourné vers la Chine: "Du côté maternel, on était dans la marine marchande. Enfant, j'entendais ma grand-mère me dire que je serais marin et quun jour jirais en Chine. Chez elle il y avait Assisi plein d'objets dExtrême-Orient. Et puis quand ma mère était jeune, on la prenait pour une métisse à cause de ses pommettes saillantes. Quant à moi, je suis né avec cette tache bleue dite mongolique, et mes gencives, selon un ami dentiste, attesteraient de quelque ascendance asiatique." Ancêtres chinois ou pas, sa fascination pour l'empire du Milieu où il eut loccasion de voyager et sur lequel à la manière de Victor Segalen il a écrit, rêvant sa pensée, sa poésie, sa peinture (Itinéraire chinois, L'Escampette, 2001; Une Odeur de jasmin et de sexe mêlés, Flohic, 2000) correspond à une quête qui trouve une réponse dans le tao. Le tao et son concept du non-agir: épouser le cours naturel des choses, ne lui opposer aucune absurde volonté, puisque "toute décision n'est que le résultat d'un malentendu" comme il le dit dans le Vol du pigeon voyageur (Gallimard), son premier roman, "une fantaisie" sur les tribulations d'un Français en Chine. Il cite le sinologue Marcel Granet: "Dans le monde, tout ressemble au monde."
Christian Garcin a vu du pays. Parmi les divers métiers qu'il a exercés, il a été accompagnateur de voyage: "Je baladais des groupes en Europe, en Afrique du Nord, en Amérique." Mais l'ailleurs, chez lui, n'est pas une question de géographie et partir devient un mode d'être. Il renvoie à une question existentielle. Etre au monde, c'est déjà être ailleurs, hors de soi, parmi les autres. Notre solitude en société nen est-elle pas la preuve? "Désert d'hommes", disait Chateaubriand. Ainsi s'opère comme un glissement sémantique, une confusion entre monade et nomade: l'individu est condamné à l'errance. Les personnages de Garcin s'en vont tôt ou tard.
Parcours initiatique ou rupture brutale: il faut tourner le dos à son existence pour savoir de quoi elle est faite. Le narrateur de la nouvelle éponyme du recueil Rien (Champ Vallon, 2000), s'enferme chez lui pour constater qu'à la fin, il ny a de certitude que celle du néant. "On ne peut être sûr que du cadavre", dit le héros de Sortilège, un texte commencé il y a sept ans ("mon véritable départ dans la fiction") et qui vient d'être publié. Dans son dernier roman Du Bruit dans les arbres, Norwich Restinghale est ce vieux poète misanthrope qui a choisi de vivre dans une tour, coupé du monde. On pense à Georges Perros, lauteur de Papiers collés qui choisit de se retirer en Bretagne; mais également pour la noirceur lyrique du vieillard, à es figures du roman comme le critique musical Atzbacher dans Maîtres anciens de Thomas Bernhard. Perros, Bernhard, Conrad, Emily Dickinson, Kafka, Pessoa, Borges, Eugenio Montale
Héros littéraires auxquels Garcin a consacré un livre de rencontres imaginaires dans Une théorie d'écrivains (Théodore Balmoral, 2001): "On écrit pour régler ses comptes, mais ce n'est pas forcément douloureux, c'est comme payer un dû à des personnages que j'ai rencontrés au cours de mes études, mes lectures
" En tant qu'écrivain, quy a-t-il à ajouter? "Je suis de l'avis de Borges, tout est dit. Lhistoire c'est la béquille. Lécriture pour moi consiste à faire une topographie de la configuration mentale."
De fait, quest-ce Du Bruit dans les arbres? Un roman polyphonique dont le nud est un entretien avec un grand auteur qui débouchera sur pas grand-chose. Paul le photographe et Georges le critique vont à la rencontre de Norwich Restinghale, le poète reclus. Lhomme a été l'amant de la mère de Paul qui s'est suicidée par la suite et aussi le sujet de thèse de Georges qui na jamais pu finir ses travaux à cause du manque de coopération de l'écrivain. Chacun a ses raisons de le haïr, et Restinghale lui-même se hait d'avoir été impuissant face à la disparition de sa sur adorée, morte noyée dans son enfance. A cette époque-là, le murmure des arbres était encore source de joie. "Aujourd'hui que j'ai bientôt quatre-vingts ans, il n'y a plus un seul arbre autour de moi, uniquement cette vaste étendue blanche, verte ou brune selon la saison, tout m'effraye, je m'éveille parfois en plein milieu de la nuit, croyant avoir entendu un glissement furtif, un grincement, un bruit de voix chuchotantes et lointaines."
Sous la tranquillité apparente d'un style ciselé, un rien précieux, sourd l'inquiétude de la mort physique: "Pas peur de mourir. De pourrir, plutôt." Dans Sortilège, cette "autobiographie fictive", Ezra Bembo, visité par le rêve de son défunt père, quitte tout pour un désert où il vit en ermite. Il est hanté par la vision paternelle. Langoisse de l'absence emplit le livre, le silence est assourdissant puisque "le propre d'un cadavre c'est de rester muet". Sortilège est un texte moins bridé que le roman où on sent mieux ce mode vibratile. Garcin est aussi poète et c'est dans le fragmentaire (comme ces courtes biographies, Vidas (Gallimard, "Lun et l'autre", 1993), contées à la manière des troubadours) et dans la suspension que cet auteur de l'interstice excelle.
Dans Sortilège, il dévoile sa manière de se laisser faire: "Cette histoire est un objet qui se modifie sans cesse, qui se tend, se distend, qui bifurque parfois vers des lieux inconnus - et je dois bien alors le suivre, et me contorsionner aussi. Cet objet, je l'ai trouvé il y a longtemps, c'est une chose dont je ne parlerai pas. Aujourd'hui je le pose devant moi. J'entreprends de vaincre son opacité, de définir ses contours, jentreprends de creuser un peu, à la manière d'un artisan, ou d'un sculpteur peut-être qui s'acharne à dégager un corps de sa gangue pierreuse. Mais l'objet est mouvant. Il se dérobe. Moblige à ne rien croire, ne rien dessiner par avance. Jécris sans savoir. Je suis un puits dans lequel l'objet plonge et se décide. Il vit à travers moi."
Éditions Champ Vallon
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