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Collection RECUEIL
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L'extrait «A faute de mémoire naturelle j'en forge de papier.»
Que reste-t-il du théâtre hors du théâtre? La représentation est dessence volatile, éthérée, «éphémère», pour employer le vocable à la mode. Délébile et délétère. Une émanation dépithètes. exesti thôsper Hègélochos hèmin légein. La langue avait fourché au malheureux: scandant un vers dOreste, il avait articulé galên («belette») au lieu de galèn («embellie») pour la joie dun public peu charitable. Sa carrière ne sen était pas relevée. Du coup, grâce à la citation dAristophane, lincident infime sest ciselé dans lairain. Laltération du texte sest transmuée en texte. Cette inflexion dune seconde a volé par-dessus deux mille cinq cents ans doubli avant de tomber dans notre oreille.
Jean-Baptiste GOUREAU
Rappels / demi-roman
(pp. 7-12)
Montaigne, Essais, III, 13
Aussi le spectacle ne prendra-t-il de substance que par le désir de se le remémorer; le spectacle ne sera rien sorti du souvenir quil laisse; le spectacle sera ce que je me rappelle.
Bérénice montée par Klaus Grüber à la Comédie-Française, il y a neuf ans: à chaque acteur sa zone. Dans une cuirasse de bronze, la pourpre sur les épaules, Richard Fontana (Titus) évolue côté cour, dans un espace renfoncé en arc de cercle, éclairé verticalement par un puits de lumière; une sphère de pierre aussi haute que lui, vue de la salle, occupe larrière-plan. Je me suis dit que cétait lespace de la Loi. Fontana parle le vers: il multiplie les coupes expressives, les accélérations, les apocopes. Il ne tient pas en place. Côté jardin, dans une robe de soie blanche ajustée, Ludmila Mikaël (Bérénice) glisse latéralement le long dun couloir proche de la fosse, contre un mur où palpite le rideau dune porte faite dun voile oriental. Elle chante le vers: ce lamento accompagne sa danse-pâmoison jusquà la frontière qui sépare les amants et au-dessus de laquelle ils sétreindront une fois. Entre-deux, en avant-plan, quasi immobile, cheveux longs noués en une queue de cheval partant du sommet du crâne, robe de guerrier nomade, Marcel Bozonnet (Antiochus) déclame le vers: son parler-chanter rapproche les dictions de ses partenaires, les lie, les mêle dans une inéluctable exténuation: Hélas!
Antoine Vitez: «Chacun de nous porte en soi un musée imaginaire du théâtre, fait des spectacles que nous avons le plus aimés. Et comme on voudrait bâtir un théâtre qui donnerait vie à ce musée, hélas irrémédiablement enfoui dans la mémoire! Ce qui reste, cest la mémoire de lévénement, et de son effet sur la vie des gens. Naturellement, cette mémoire est changeante, contestable, diverse, dun témoignage à lautre, et plus encore quand il sagit de la mémoire reconstituée, celle que lon a des événements quon na pas connus soi-même (ainsi je me souviens de la Commune de Paris, comme je me souviens du jeu de Rachel), et qui nous est autant nécessaire que la mémoire directe, car il faut bien se faire une famille, des ancêtres
Surtout quand on nen a pas.»
De peur darriver en retard, nous avons couru sous la pluie depuis la station de métro. Le T. E. P. donne la dernière mise en scène de Jacques Lassalle pour le Théâtre national de Strasbourg (avant quil ne succède à feu Vitez au poste dadministrateur de la Comédie-Française). Deux actes de Molière: Sganarelle ou le Cocu imaginaire et Le Mariage forcé. Éblouissement. Javais retenu des précédents spectacles (Remagen, La Locandiera, Tartuffe) linfluence de mon cher Bresson, un zèle pour le dépouillement, le goût des coulées de lumière, du gris-clair, de la poésie du quotidien. Je découvre ici un art paradoxal du détail, à travers lequel des corpuscules de la représentation se singularisent les uns des autres en un halo de significations distinctes. Ce Sganarelle est joué dans une boîte en bois modulable. Lespace est empli par les acteurs, leurs brèves courses, leurs mouvements, leurs regards. Enfin Sganarelle se retrouve face à lui-même. La lumière a décliné. Les noirs et les ocres dominent. Olivier Perrier baisse la voix dun ton, se dirige à pas sûrs côté cour, près de la rampe, saccroupit, soulève une planche, et hisse de la cache, à laide dune cordelette, un plateau chargé dune bouteille et dun verre. Côté jardin, le vin coule de lune à lautre dans le tempo du phrasé. Les gestes entraînent les paroles. Cette parodie de monologue sefface derrière une méditation sur le cocuage et la poltronnerie qui empêche de sen venger. À chaque revirement de décision, lacteur porte à ses lèvres la robe écarlate du verre (sans boire). Cinq fois il laisse retomber son bras. Linflexion se teint dune sorte de rêverie comique, comme si Sganarelle sétonnait de se voir Sganarelle et se demandait ce qui ly forçait. Le temps sest dilaté à linfini du point de fuite. Olivier Perrier tresse doucement ensemble humiliation, malepeur, tristesse, amertume de nêtre que soi. Mes pensées séchappent dans laspiration de ce début de roman.
Avec Bernard Dort a disparu, le mois de mai dernier, un musée imaginaire sans égal. Outre que son conservateur incarnait la précieuse espèce du témoin de bonne foi, il répertoriait en son esprit lintégralité du théâtre français et continental depuis limmédiate après-guerre. Cinquante années de mémoire qui lui permettaient, particulièrement ces derniers temps, dans sa critique radiophonique ou les notes libres de La Pratique du spectateur, la mise en relation des spectacles du présent avec ceux du passé, en une totalité à la fois objective et imprégnée de la conviction que celle-ci nexistait que par le regard porté sur elle. Jusquà la fin, Bernard Dort avait su trouver sa place dans toutes les salles dEurope (y compris lorsquil monta sur scène). Lui seul évitait le journalisme, lui seul était en position de formuler ce quil avait vu, entendu, compris, lui seul se ressouvenait.
Lélément humain constitue linconnue de la représentation. À quelque degré de précision quatteigne lécriture dramatique, si rigoureux soit le dispositif de mise en scène, on pourra compter sur le comédien pour tout remettre en cause. Un beau soir vous croyez avoir ouï Firmin prononcer Vieil as de pique!, et vous voici à vous colleter avec votre voisin de siège. La mémoire du théâtre se nourrit de hasards et daccidents. Sans une bourde, qui aurait entendu parler du grand Hègélochos, tragédien fétiche dEuripide, vedette à gros cachets des Dionysies? Aristophane la immortalisé dans les Grenouilles:
ek kumatôn gar authis au galên orô.
(Nous pouvons dire comme Hègélochos:
«Au sortir des flots je vois lembellette.»)
Deux jeux pour un même rôle, celui de Léontès dans le Conte dhiver. En novembre, au théâtre dAubervilliers, lacteur anglais de la Royal Shakespeare Company crie sans discontinuer: on ne saura jamais pourquoi Léontès se veut trahi par sa femme et son meilleur ami. Pendant que ses compagnons de troupe, consternés, le contemplent bras ballants, il crache à la rampe une rage incompréhensible. En janvier, au théâtre de Gennevilliers, sur le bord du plan inclinable inventé par Stéphane Braunschweig, Pierre-Alain Chapuis se déplace avec hésitation. Il nous épie comme à la dérobée, et les paroles qui peu à peu persuadent du pire sont portées par un murmure désinvolte crevé de petits gloussements. La voix monte à laigu devant limage qui se précise (les Cornes), et devant le traditionnel costume qui lui pend au nez (le Cocu). Il suffit de lexactitude dun phrasé liant dramatique et farcesque pour que lobsession funeste du personnage à laffût de son propre malheur me paraisse aveuglante de clarté: plutôt lhorreur de la tragédie que la risée de la comédie. Plutôt monstre que pitre. Lintonation nous a fait entendre le chevauchement des deux possibilités.
Pourquoi ai-je employé le présent? La mémoire des spectacles me semble à la fois actuelle et intemporelle, ou plutôt simultanée. La trame quelle impose ne fond pas les motifs, pas plus quelle ne les unifie. Je me souviens par bribes. Mon esprit extrait des séquences du spectacle, non sans lui consentir des pertes énormes. En ce sens, la représentation théâtrale ne constitue quune hyperbole de luvre littéraire. Dans En lisant en écrivant, Julien Gracq se demande quelles images il a retenues de la Chartreuse et bizarrement, à son insu, les épaves quil recueille du «naufrage» (la descente de larmée à Milan, Waterloo, les rives du lac de Côme, la Tour Farnèse, les oiseaux de Clélia, lévasion, le prince de Parme « avec laide du film», lorangerie du palais Crescenzi) diffèrent assez peu, comme la signalé Michel Charles, de celles relevées par Proust dans le Contre Sainte-Beuve. De deux choses lune: soit le texte, la représentation programment par avance leurs propres morceaux choisis, et les sélections de la mémoire ne sont que des vérifications; soit, en exposant une expérience de lecteur ou de spectateur, il sagit de tenir compte de ce qui lourdit, la complique, la transforme. Ainsi, sous la plume de Julien Gracq, La Chartreuse de Parme devient inséparable du Contre Sainte-Beuve comme Stendhal de Proust: à notre tour de rallonger cette «mémoire critique» en lui cousant les page arrachées dEn lisant en écrivant, dIntroduction à létude des textes, et de bien dautres encore
Dans les deux cas, au demeurant, la Chartreuse, duvre figée, se fait soudain, entre les mains de qui se la remémore, matière souple, élastique, conductrice. Mais, quil existe un monument (le livre), ou non (le spectacle), tout nen subsistera pas dans notre esprit à part égale. Contre ce morcellement, nul réseau ni entrelacs narmera lensemble. Il nest pas détoffe si forte qui ne se puisse tailler en lambeaux. Nous rappelant la Chartreuse ou la Bérénice de Grüber, nous recomposons une variante.
Quel est mon premier souvenir de théâtre? Jai sept ou huit ans, et mes parents mont emmené voir le 1789 du Théâtre du Soleil. Je me rappelle malaisément les courses des bateleurs en bas, dans la salle, car le spectacle a basculé avec le récit de la Prise de la Bastille. Les acteurs montent dans les gradins, et chacun raconte de son point de vue. Cest une comédienne échevelée, peut-être blonde ou châtain, vêtue dun jupon cerise et dune chemise blanche délacée, qui conte à ma travée son épopée: les sommations, le ralliement des «gardes françaises» (le nom sonne de façon étrange), les vagues dassaut, les déflagrations, le parfum de la poudre, un vieillard qui tombe, un enfant «étoilé de sang». Lindignation et lexaltation font rouler ses seins nus hors de sa chemise par houles saccadées. Jentraperçois régulièrement leurs fraises sombres qui se détachent sur la poitrine blanche. Je sais déjà que je ne loublierai pas; je ne sais pas que je ferai tout pour connaître à nouveau un tel moment. À quoi tient lamour du Théâtre?
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