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Collection RECUEIL
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L'extrait
Jean-Paul GOUX
La jeune fille en bleu
(pp. 7-12)
Il y a sur le quai, tout près du pont de la Loire, vers laval, une espèce de petit square dont la laideur et la bêtise font songer à ces «jardins» du quai Saint-Bernard, au pied de Jussieu. Mais quand on sest assis sur lun des bancs de bois, on cesse de voir les bouts de pelouse en forme de haricot posés sur un sable brun, la rangée des lauriers taillés, les quelques jeunes peupliers encore bien chétifs sous lesquels trônent des bancs de ciment, on ne voit plus que les quatre vieux saules pleureurs, au tronc noueux, aux branches tortes et noires. «La seule chose que jaime dans les saules, me suis-je dit, cest quils sont en ville les premiers arbres quon voit verdir, et les derniers qui restent verts. Le grand pleureur de lîle de la Cité, par exemple, devant le chevet de Notre-Dame, garde ses vieilles feuilles jusquen janvier et se met à reverdir dès février. Pour le reste, il y a dans le saule quelque chose de détestable, qui va contre la vraie nature de larbre: il pend, ses rameaux pendent comme une vieille perruque.» Ce matin-là de début mars, losier des saules commençait à peine à jaunir, ne dissimulait rien encore de larchitecture torturée des branches et faisait tout juste un pâle tamis brumeux derrière lequel sapercevaient les premières arches du grand pont quéclairait par en dessous le soleil encore bas, tandis que les piles restaient dans lombre. Je me suis assis sur un banc encore un peu humide dune pluie nocturne, jai regardé le fleuve, et puis le ciel, et de nouveau, comme au matin, au réveil, jai senti une main mempoigner le cur lorsque je me suis dit que jallais voir Marine. Non, la plupart du temps la pensée des étudiantes ne me préoccupe pas outre mesure Marine, elle, cest autre chose. «Cette idée de penser à une étudiante en la nommant par son prénom! Toutes celles que je reçois chaque semaine pour les entendre parler un peu delles, apprendre à les connaître, si peu que ce soit, je ny songe jamais deux minutes avant de les voir, et je ne les connais pas par leur prénom! Je suis là, deux heures avant lheure, à me demander si Marine cest plutôt joli ou tout à fait idiot! Daprès cet article du Monde, lautre jour, sur cette énième sociologie des prénoms, cest un des grands succès des années quatre-vingt mais tout de même, elle est née avant! Je crois que cest plutôt joli. Le bleu, la flotte, les gens de mer, la peinture, la Brise, les chars dargent et de cuivre qui battent lécume
Dailleurs, elle est rousse. Le père, capitaine de frégate, a rencontré une Normande à Cherbourg, ou une Anglaise, à Plymouth, après des manuvres de lOTAN, mais que ferait-il ici, au bord dun fleuve qui nest pas navigable! Etude à faire sur la répartition territoriale des rousses. Sûrement déjà fait. Beaucoup de rousses ici, dailleurs. La guerre de Cent ans, forcément. Marine Carteret est larrière-arrière-petite-nièce dun soldat dHenri VI, qui a fait souche sur les rives de la Loire. Il suffit de lui demander: Pourquoi êtes-vous rousse? Cest tout simple.»
Est-ce quon sait comment on se parle à soi-même? On ny pense pas quand on le fait, et sitôt quon y pense, on pense quon y pense, et on sécoute parler. Jai pensé que ce quon pouvait faire, après coup, cétait tout au plus tenter de conserver le mouvement lallant et la mobilité de ce qui passait en soi, exactement comme ces nuages que je voyais au-dessus du fleuve. Le feu, le vent, la mer, les nuages: ce quil y a de commun entre ces intercesseurs familiers de la rêverie, cest évidemment le mouvement: il la pousse, mais il la «fixe» aussi, sans quoi on néprouverait aucune sorte de plaisir, si le plaisir a bien partie liée avec la répétition. Je me suis dit que «Marine», si commun quil soit devenu, était un peu plus joli que ces ahurissants prénoms quon ne découvre jamais sans une grande consternation, en début dannée, en parcourant les listes dinscrits. Toutes ces Katia, ces Estelle et ces Esteline, ces Ludine, ces Ludivine, ces Axelle et ces Karine, quelle vie difficile on leur a préparée! Et cette manie des finales en -a, ces Sandra, Sabrina, Vanessa, Linda, Lydia ou Anita! Prénoms sans visage: comment pourrait-on mettre un visage sur une Jennifer, une Gladys, une Nadège, cinq ou six Stéphanie, autant dElise, de Séverine, de Corinne et de Géraldine? Evidemment, parfois, on trouve une Guillemette ou une Guillemine, on sy arrête un instant, celui quil faut pour saisir que cétait là sa seule raison dêtre, et lon passe, un peu ravi, un peu inquiet quand même, sur une Tiphaine, une Montaine, une Lorène, avec une question sans réponse sur la multiplication de ces finales-là. Mais comme lon aimerait savoir très vite identifier les quelques bienheureuses qui sappellent tout simplement Marie, Claire, Anne, Aude ou Aurélie! Marine est une Marie de la mer; Marine est rousse; Marine écrit, bien sûr les étudiantes en lettres écrivent beaucoup, ce nest pas tout à fait surprenant; ce qui surprend toujours, cest à quel point cest transparent, et doublement, parce que cela se devine très facilement, et parce quelles en font état sitôt quon le leur demande ou sans même quon le leur ait demandé. Je me suis rappelé linstant où Marine Carteret ma confié ce quelle écrivait. Que se dit-on quand on se parle à soi-même et quon évoque un souvenir?
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