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Collection RECUEIL
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L'extrait
«Ni l'homme, ni luvre, mais quelque chose comme le travail réciproque, ou réversible, qui les unit et les fonde lun par lautre.» 1. Cf. in Correspondance de Jordane (éd. en cours) les Lettres à Delancourt. Les premières lettres de Jordane à Delancourt datent de fin 1969. Rappelons que Jordane est alors âgé de vingt-deux ans, et quil en a vingt-quatre quand débute ce Journal dapprentissage.
Benjamin JORDANE
L'apprentissage du roman
Gérard Genette.
Dans la masse considérable des inédits de Jordane dont on nous a confié lédition (près de 10000 pages retrouvées actuellement), le Journal constitue lensemble le plus important. Nous en avons retiré les brouillons de ses lettres, quil y intercalait fréquemment à la date du jour, et nous les avons confiés à Jean-Jacques Ratier qui prépare lédition de la Correspondance de Jordane (pour quil compare ces brouillons avec les lettres retrouvées, ou quils suppléent aux lettres perdues).
Jordane nous a ensuite guidé dans notre tâche, car il avait conçu et même entrepris un classement raisonné de ses papiers, du moins de ses journaux. Aussi, divisant nettement leur ensemble en trois grandes parties, avons-nous eu le sentiment dexécuter en toute fidélité les volontés de notre auteur.
Jordane avait commencé à rassembler, dans un dossier intitulé Journal de luvre, tous les fragments qui ont trait à ses écrits littéraires, publiés ou non: projets, notes sur luvre ou les uvres en cours, autocommentaires innombrables et enchevêtrés (parfois attribués à des critiques imaginaires). Il avait par ailleurs presque mené à terme la dactylographie de trente années de son Journal intime (pour un usage strictement personnel, car nous savons quil voulut tout détruire au dernier moment). Enfin il avait fait auprès de son éditeur les démarches nécessaires pour lédition dun ensemble achevé quil nommait son Journal dapprentissage.
Cest une partie de ce troisième ensemble, à mi-chemin du travail littéraire auquel se rattache le Journal de luvre et des notations plus immédiates du Journal intime, que nous voudrions présenter aujourdhui aux lecteurs.
Ces pages racontent la naissance de la vocation littéraire de Jordane, ses résistances et ses réponses à cet appel conçu tantôt comme un malheureux malentendu, tantôt comme la voix de la vraie vie. Vocation pressentie à travers luvre de Pierre-Alain Delancourt, lauteur de Manuel (1947), de LIndiscret (1951), des Longs Courriers (1959) et des Sablières (1962), auquel Jordane adolescent écrivit son admiration, et dont il devint le familier1. Mais lauteur des livres où Jordane avait trouvé la plus encourageante expression de sa propre rage de lexpression vivait depuis peu très à lécart du monde et du langage. Fasciné par luvre du maître, Jordane le fut aussi par le silence de lami.
Vingt ans après, bouleversé par une prestation publique du grand écrivain revenu à lécriture, Jordane lui confiait son désir de publier son Journal dapprentissage et lui en transmettait le manuscrit2. Cependant Delancourt ne vit dans ce texte quun portrait de lui peu conforme à lidée quil avait du modèle et il sopposa fermement à sa publication.
On sait que tout écrivain nest pas seulement le créateur dune uvre, mais aussi lobjet, voire le produit, de multiples activités sociales, discursives (la critique et la biographie) ou non (iconographies, manifestations culturelles des associations damis dauteurs, reconstitution de sa bibliothèque et de sa maison, etc.). Lécrivain le sait aussi. Aussi collabore-t-il à ces pratiques, et parfois même les oriente-t-il, soit dans ses écrits, soit en intervenant directement auprès des interlocuteurs, portraitistes, iconographes, mémorialistes, témoins, biographes qui peuvent accréditer ce nouveau roman dont lauteur est le héros. Tout en prônant la seule importance de luvre, lécrivain tente plus ou moins de contrôler voire de produire son image (ou son absence dimage), de donner cette dimension nouvelle à sa création, et parfois de subordonner ses écrits à une invention plus vaste, en partie non verbale, celle de lHomme-et-luvre, englobant dailleurs celle des relations entre cet homme et cette uvre (fussent-elles données comme trompeuses ou privées dintérêt).
Cependant pour Jordane, son Journal dapprentissage nétait nullement réductible à un portrait de Pierre-Alain Delancourt. Il était très conscient davoir longtemps privilégié, dans les faits et gestes de son maître, ce qui confirmait son fantasme dun transfuge de la littérature converti au silence. Il écrivait notamment dans une lettre à un ami: «Ces pages ne sont pas un témoignage sur Pierre-Alain (à la James Boswell sur son Samuel Johnson, à la Eckermann, à la Maria van Rysselbergue ou à la Robert Mallet, tous merveilleux témoins presque objectifs), mais sur la façon dont on peut se servir inconsciemment de lautre comme dun écran pour y projeter ses préoccupations et obsessions au lieu dêtre attentif à lui». Mais en dépit, voire à cause de ce fantasme, et surtout parce que ces pages racontaient comment il sen était défait, il avait cru quelles présentaient quelque intérêt. Il avait même osé croire quelles pourraient intéresser pour des raisons moins biographiques que littéraires.
Il censura encore des conversations qui concernaient de trop près la vie privée de Delancourt. Mais les mutilations successives avaient transformé un vrai dialogue très animé en quasi-monologue très abstrait et avaient accentué le caractère égocentrique propre à tout journal. A la fin, Jordane se rangea aux arguments de Delancourt et il renonça à la publication.
Il renonça aussi, peu après, à la transposition ébauchée sous le titre de LAuteur de lauteur, parce quelle nallait pas dans le sens quil souhaitait donner à son uvre, de la fiction vers le factuel, le documentaire, lhistorique public ou privé, ce que Gérard Genette a proposé de nommer la «diction». Un tel mouvement vers la «diction» ne peut quindisposer une société où la fiction est toujours le genre dominant, au point quon a tendance à la confondre avec la littérature.
Delancourt interdit donc et Jordane obtempéra. Mais nous permettraient-ils, aujourdhui, de donner notre point de vue? Nous pensons aujourdhui quils se trompaient tous deux. Delancourt découvrit quon nous voit autrement que nous nous voyons nous-même, mais il crut que nous pouvions contrôler absolument notre image au-delà de notre propre regard. Il crut aussi que son image serait déplaisante pour les autres comme elle létait pour lui, alors quelle est, au contraire, toute à son honneur, et mieux encore: quelle nous le rend très attachant, plus attachant peut-être que le jeune Jordane (plus indulgent et plus patient: plus humain). Le jeune Jordane, toutefois, dès sa première dactylographie et avant toute divulgation de son manuscrit, avait supprimé déventuelles indiscrétions. Il souhaitait publier les pages les plus nécessaires. Nous pensons quelles le sont. Et ne concernent pas, dailleurs, la seule relation du «traître» et de son «maître».
Certains chercheurs les réduiront malgré tout à un document sur lauteur de LIndiscret. Ils y chercheront les secrets précieux dans la collection des potins ou lélaboration des thèses. Ils pourront surtout y suivre, même déformé par la vision ou laveuglement de Jordane, le retour de Pierre-Alain Delancourt à la vie littéraire, après le long silence qui avait captivé, peut-être par erreur, lauteur de Déviation sentimentale. Il est vrai que bien des passages du Journal dapprentissage rappellent les ouvrages évoqués par Jordane dans la lettre citée ci-dessus, et quelques autres uvres exemplaires dun genre littéraire fondamental (on pense aux Mémoires pour la vie de Malherbe du marquis de Racan et aux conversations avec Rivarol de Chênedollé). Ce genre fit dans les siècles passés les délices des historiens de la littérature, des érudits, ou plus simplement des passionnés de tel ou tel écrivain, fidèles à sa mémoire comme on lest naturellement à celle dun ami. Refoulé à lépoque du Structuralisme et de lImmanence textuelle, de la mort de lHomme et de lAuteur, il fait retour à présent, comme lauteur lui-même, lhomme ou leurs fantômes, sous le nom de biographique.
Mais pour notre part, nous retiendrons plutôt, dans ce Journal dapprentissage, les conversations dordre général sur la littérature et la chronique des relations conflictuelles de Jordane avec lécriture. Certes, si lon ne tient pas compte de rencontres exclusivement livresques (Poe, Mallarmé, Valéry et surtout Emmanuel Blot), ces relations débutent par la découverte de luvre mais aussi de la personnalité de Pierre-Alain Delancourt. uvre dabord réduite au rôle décran favorable aux projections de Jordane, écartée plus tard pour laffirmation des singularités respectueuses et respectives, reconnue enfin dans sa différence admirable. Cependant, les relations de notre auteur avec la littérature se sont poursuivies et se sont développées au cur de la bibliothèque universelle, à laquelle le séminaire de son directeur de thèse, Frédéric Lestradot, linfluence certaine de son ami Jacques Marcilly et bien sûr une inlassable curiosité personnelle ont favorisé laccès. Elles sépanouissent à la fin du Journal dapprentissage dans une expérience inédite dont nous étudierons ultérieurement les résultats. Avouons pour finir que nous considérons aussi ce Journal comme létat préparatoire dun roman de Jordane.*
Jean.-Benoît Puech
2. Cinquante pages ont été cachées par Jordane avant toute divulgation, qui nont pas encore été retrouvées.* Note sur les notes: Nous donnons les références des ouvrages cités par Jordane sil ne sagit pas de classiques universels aux nombreuses éditions et rééditions. Nous donnons aussi, à la date où nous les avons trouvés, les extraits de ses lectures que lauteur a recopiés et glissés entre les pages de son Journal dapprentissage. (Jordane tenait depuis son enfance un cahier de lecture semblable au fameux «subjectif» de Gide. Sa consultation révèle que la distribution des citations intégrées au Journal dapprentissage na pas été faite au jour le jour, mais ultérieurement, lors dune relecture, en fonction de convergences thématiques.)
Nous ne pouvions communiquer certaines précisions sans lautorisation des personnes concernées. Nous remercions celles qui nous lont accordée.
Nous remercions aussi le Département des Lettres Classiques et Modernes de lUniversité dOrléans, le Centre de Recherches sur les Arts et le Langage, lEcole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, le Centre National de la Recherche Scientifique; Mesdames Françoise Duchesne, Myriam Monteiro-Braz, Elisabeth Porthault; Messieurs Patrick Beaune, Marc Comina, Stéphane Félix, Yannick Haënel, Richard Millet et Dominique Rabaté. Nous remercions enfin Monsieur Jacky Couratier, à qui nous devons davoir entrepris, poursuivi et achevé cette édition.
Éditions Champ Vallon
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