|
Collection RECUEIL
|
L'extrait
Robert MARTEAU
Études pour une muse
(pp. 7-11)
La poésie peut être aujourdhui considérée comme un refuge. Son lieu sans étendue se trouve assez bien matérialisé par le cercle où se rejoignent la licorne et la dame. Malgré toutes les sortes de déshonneur quelle a subies, elle continue dêtre pour ceux qui la pratiquent un objet de convoitise. Ses règles strictes contraignent le néophyte à ne frayer que des chemins perdus, nonobstant le don des muses duquel il se réclame pour justifier sa vie insignifiante. Adepte, il sait quil ne le sera pas, mais malgré tout il imitera la voie de celui qui le fut en un temps impréhensible alors quà la musique la matière vibrait exactement. La lacération par le temps de tout lespace non tout à fait infiniment visible met hors de propos laventure que nous offre le savoir-faire contemporain. Nous plions bagages; clandestinement, dans ce qui reste dherbe, nous voyageons. Ainsi les chats sessaient à ne pas alerter loiseau par le froissement des graminées. Ainsi nous, qui confondons Orion et Orphée pour une chasse où la proie est lombre même, mais lumineuse.
La poésie na pas la recherche pour objet, na pas pour objectif la découverte. Elle na pas non plus de propos. Elle ne se tient pas là: elle est du détour et de limproviste, soudain surgissant pour un bref jet dans une langue ou lautre, lui donnant ainsi pour des siècles et pas plus quelque floraison de suprême harmonie dont elle vivra, quelle versera ensuite mutilée dans la mutation des idiomes. Il est dit depuis toujours et transmis que dans la poésie les muses seules sont immortelles, quand lexpression périt avec le cours temporel quelle est contrainte demprunter. Ainsi voit-on quil nest pas vain de vénérer les muses, seules garantes du souffle sonore quil faut pour quune langue accède un instant à son éternité. Surnaturellement notre nature sait que nous nous éloignons de la source à la même vitesse que les étoiles fuient et que cest ce laps sans cesse que nous essayons de combler par un vide qui, abolissant les interstices et les ruptures, merveilleusement, magiquement, sans lien, nous relierait à lirruption musique intemporelle dans lexacte mesure où ce qui est nest tel que parce que naissant et né de toute éternité, ce que nous ne saurions saisir mais que peut-être, de quelque façon, les mathématiques figurent. Cela nous mène au calcul poétique par quoi se peut percevoir lédification sonore de quelque temple et sanctuaire langagier pareil à lefflorescence qui est à nen pas douter un calcul auquel concourent métaux, minéraux, sels, luminaires proches et lointains.
La poésie, cest un secret quon ne peut pas à soi-même livrer. Essentiellement périssable, elle existe de ne pas exister. On en parle après coup comme dune chose passée. Chaque idiome se mesure à lautre par le volume de son corpus poétique. Dénormes poèmes ne laissent quun poids et une opacité sans laisser nulle trace. Les traces dun poème détérioré nous mettent en alerte pour la chasse dun gibier irrémédiablement disparu, lequel si nous le retrouvions, ne serait pas plus que les autres prises empaillées. La poésie na aucun avenir: par lesbroufe parfois, même en période détiage, un pitre en propulse les faux-semblants et paillettes. Après, toutes ces lettres assemblées se démodent. Si on veut faire du passé sa garantie, on sexpose à non moins de fourvoiement. Alors quest-ce? Il ne suffit pas de dire dune chose quelle est indéfinissable pour sen tirer à la faveur du mystère. Rien dailleurs na tant de règles et formalités que la poésie, même celle qui sélabore sans prendre soin den tenir compte. Origine et nostalgie pour ce qui est de moi définissent assez son lieu, quelque part en quelques-uns, et en tous malgré tout, qui nous est joint et que nous voulons ne le voulant pas rejoindre. Lespace quelle explore est celui qua laissé un retrait, quelle tente, en âme affolée, de recoudre à linaccessible frange du reflux.
QuApollon ait reçu dHermès la lyre constitue le secret fondamental contre quoi rien ne saura prévaloir. A la vibration des sept cordes non seulement le monde obéit, mais par elle se manifeste. Lun répand le jour, lautre est un voleur de nuit. Le langage secret que la Muse insuffle dans lidiome du poète, comme le germe ou lembryon que trop de lumière tue, périrait par Apollon si Hermès ne le couvait.
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64