Collection RECUEIL

Robert MARTEAU Études pour une muse

L'extrait
(pp. 7-11)

Il n’échappe à personne que la Muse, après la chute grecque, n’eut plus d’autre fonction que celle d’accessoire emprunté au magasin général de la mythologie sans qu’on s’inquiétât jamais de la connaître en tant que force constamment épiphanique au sein de son peuple. Comment elle épousa la cause des successeurs? c’est une question qu’on peut se poser. Dans la braderie des idées ne fut-elle pas un lot parmi les autres? Alors on la remploierait comme dans un mur qu’on maçonne on sertit le matériau d’une ancienne demeure. Mais le vif n’aura pu être saisi, et le transfert est vain. C’est moins une greffe qu’une applique. Elle, régente de la parole, l’aurait-elle désertée, et serait-ce dans les déserts qu’elle aurait son recès? Certains, des plus grands, l’ont ainsi entendu et se sont voués pour la voir reparaître aux âpres chemins bientôt dépourvus de fontaines. D’autres l’ont louée, l’attifant à la mode de leur amours. Mais le grand poème battant son plein hors du mensonge et dans le cœur de sa nation, celui dont elle serait la sauvage institutrice et l’ordonnatrice, il semble bien qu’à jamais il ait franchi les lisières étoilées. La machinerie mise en train, que laissera-t-elle de nous? Les lectures que nous sommes à même de faire nous ressourceront-elles là où la verseuse d’eau ne cesse son office et vers où le soleil à pas comptés se dirige dans une pyrotechnie resplendissante dont un dieu se vêt, avec bonheur figuré par les arts académiques sur un char attelé de quatre chevaux?

La poésie peut être aujourd’hui considérée comme un refuge. Son lieu sans étendue se trouve assez bien matérialisé par le cercle où se rejoignent la licorne et la dame. Malgré toutes les sortes de déshonneur qu’elle a subies, elle continue d’être pour ceux qui la pratiquent un objet de convoitise. Ses règles strictes contraignent le néophyte à ne frayer que des chemins perdus, nonobstant le don des muses duquel il se réclame pour justifier sa vie insignifiante. Adepte, il sait qu’il ne le sera pas, mais malgré tout il imitera la voie de celui qui le fut en un temps impréhensible alors qu’à la musique la matière vibrait exactement. La lacération par le temps de tout l’espace non tout à fait infiniment visible met hors de propos l’aventure que nous offre le savoir-faire contemporain. Nous plions bagages; clandestinement, dans ce qui reste d’herbe, nous voyageons. Ainsi les chats s’essaient à ne pas alerter l’oiseau par le froissement des graminées. Ainsi nous, qui confondons Orion et Orphée pour une chasse où la proie est l’ombre même, mais lumineuse.

La poésie n’a pas la recherche pour objet, n’a pas pour objectif la découverte. Elle n’a pas non plus de propos. Elle ne se tient pas là: elle est du détour et de l’improviste, soudain surgissant pour un bref jet dans une langue ou l’autre, lui donnant ainsi pour des siècles et pas plus quelque floraison de suprême harmonie dont elle vivra, qu’elle versera ensuite mutilée dans la mutation des idiomes. Il est dit depuis toujours et transmis que dans la poésie les muses seules sont immortelles, quand l’expression périt avec le cours temporel qu’elle est contrainte d’emprunter. Ainsi voit-on qu’il n’est pas vain de vénérer les muses, seules garantes du souffle sonore qu’il faut pour qu’une langue accède un instant à son éternité. Surnaturellement notre nature sait que nous nous éloignons de la source à la même vitesse que les étoiles fuient et que c’est ce laps sans cesse que nous essayons de combler par un vide qui, abolissant les interstices et les ruptures, merveilleusement, magiquement, sans lien, nous relierait à l’irruption musique intemporelle dans l’exacte mesure où ce qui est n’est tel que parce que naissant et né de toute éternité, ce que nous ne saurions saisir mais que peut-être, de quelque façon, les mathématiques figurent. Cela nous mène au calcul poétique par quoi se peut percevoir l’édification sonore de quelque temple et sanctuaire langagier pareil à l’efflorescence qui est à n’en pas douter un calcul auquel concourent métaux, minéraux, sels, luminaires proches et lointains.

La poésie, c’est un secret qu’on ne peut pas à soi-même livrer. Essentiellement périssable, elle existe de ne pas exister. On en parle après coup comme d’une chose passée. Chaque idiome se mesure à l’autre par le volume de son corpus poétique. D’énormes poèmes ne laissent qu’un poids et une opacité sans laisser nulle trace. Les traces d’un poème détérioré nous mettent en alerte pour la chasse d’un gibier irrémédiablement disparu, lequel si nous le retrouvions, ne serait pas plus que les autres prises empaillées. La poésie n’a aucun avenir: par l’esbroufe parfois, même en période d’étiage, un pitre en propulse les faux-semblants et paillettes. Après, toutes ces lettres assemblées se démodent. Si on veut faire du passé sa garantie, on s’expose à non moins de fourvoiement. Alors qu’est-ce? Il ne suffit pas de dire d’une chose qu’elle est indéfinissable pour s’en tirer à la faveur du mystère. Rien d’ailleurs n’a tant de règles et formalités que la poésie, même celle qui s’élabore sans prendre soin d’en tenir compte. Origine et nostalgie pour ce qui est de moi définissent assez son lieu, quelque part en quelques-uns, et en tous malgré tout, qui nous est joint et que nous voulons — ne le voulant pas — rejoindre. L’espace qu’elle explore est celui qu’a laissé un retrait, qu’elle tente, en âme affolée, de recoudre à l’inaccessible frange du reflux.

Qu’Apollon ait reçu d’Hermès la lyre constitue le secret fondamental contre quoi rien ne saura prévaloir. A la vibration des sept cordes non seulement le monde obéit, mais par elle se manifeste. L’un répand le jour, l’autre est un voleur de nuit. Le langage secret que la Muse insuffle dans l’idiome du poète, comme le germe ou l’embryon que trop de lumière tue, périrait par Apollon si Hermès ne le couvait.

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