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Collection RECUEIL
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L'extrait
ESTHÉTIQUE (Un cabanon derrière Menton) Le bonheur sera donc une réussite obtenue avec le concours de la vertu, le fait de se suffire à soi-même, ou la vie menée très agréablement et avec sûreté, ou, encore, énumère Aristote, la jouissance à souhait des possessions et des corps «Cabanon»
Jean-Claude PINSON
Abrégé de philosophie morale
(pp. 55-73)
Diététique
MIND BUILDING
Je prends modèle sur les athlètes
qui les jours de compétition
sont dès le point du jour debout
le corps ayant besoin dit-on
(nétant pas muni dun starter)
dun minutieux échauffement
pour être à son meilleur régime
tôt le matin je muscle mes
neurones avant daller en cours
hydrate mon cerveau en long
en large en suivant la rivière
(on connaît les vertus de leau)
là jai tous les jours rendez-vous
avec mes héros les hérons
hiératiques, cendrés, indif-
férents sur leurs bâtons brisés
aux lois savantes de loptique
jattends quils prennent leur envol
dune molle flexion des pattes
au ras de leau ils battent lair
lentement dune envergure large
BOUDDHISME CHAN
Je mendors en lisant Li Bai
dans la foulée rêve didéogrammes
dune brume qui noie les montagnes
de la Chine méridionale où je voyage à pied
parmi les pins cherchant léveil ou bien loubli
au réveil je transporte le rêve
dans la réalité car men allant
une heure après dans la pénombre
du matin assombri par la pluie je suis
un moine orange qui chemine
(cest du moins la couleur de mon parka)
je serre en outre un parapluie contre le ciel
à grandes enjambées fuyant laverse
dévalant la prairie qui va vers la rivière
séloigne dans mon dos le monastère
je veux parler du bâtiment nouveau en verre
où lon vient dallumer les amphis et les salles:
rectangles de safran léger entrevus
sous la courbe trempée de ma capuche
ainsi je vais la tête vide
à la lumière quelques instants dune géométrie
de Mondrian posée contre la nuit
Si javance courbé sur la berge
fixant obstinément le sol
ce nest pas que je hale un chaland
chargé de je ne sais quel charbon
cest quen ma tête je tisonne
le boulet qui rougeoie dans lautomne
dun vers du vieil Hugo glané je ne sais où:
songeurs vertigineux des bois
jen fais mon refrain jusquau soir
trouvant dans sa chaleur de quoi
marcher tout le jour au charbon
Ni le jour ni la brume ne sont encore levés. Feux rouges qui séloignent au fond de lavenue. Toute la nuit le vent a soufflé, une pluie abondante trempant les bois qui bordent la ville
un avion clignote dans une trouée pas très haut dans le ciel, presque au ras de la masse sombre des arbres
jai pris un sac pour les châtaignes. Il sagit dêtre le premier là où les bogues en abondance font comme un matelas doursins vert tendre. Pour les ouvrir on les coince entre ses bottes: trois fruits jaillissent; on ramasse les plus gros dans la boue et le sable humide, en prenant soin de ne pas se piquer les doigts
on rentre en jubilant (plaisir dêtre peau-rouge et paysan un peu) à lidée quon se nourrira ce soir dune pitance venue dailleurs
que du supermarché
«Il faisait beau toujours, beau à périr.»
Yves Bonnefoy
ÉCONOMIE DOMESTIQUE
la jouissance dune maison par exemple
on commence, en attendant mieux, par sinstaller en appartement (supposons préalablement lagence immobilière naura pas manqué dimmédiatement sen inquiéter un emploi stable et quelques revenus)
à loccasion, on se laisse aller à rêver: par exemple, un repas de famille traîne en longueur, on prend dans la main une bouteille vide pour mieux voir létiquette et lon se perd dans lallée du château avec paysage ondulant au loin
vient le temps réaliste du pavillon avec jardin (idéal moyen quon na pas les moyens de mépriser). Là, le bonheur à peu près pourrait prendre corps, croit-on: terrasse où dîner le soir à la fraîche, pelouse où les enfants vers dix ans dresseront leur tente (quand on roule ensuite le tapis de sol, des brins dherbe jaunie et des plaques de terre fraîche y adhèrent: odeur de perce-oreille, dhumidité, dhumus qui restera dans la mémoire)
on croit pouvoir désormais être vraiment chez soi. Mais lautarcie demeure encore, trouve-t-on, trop à la merci de la tyrannie dune chaîne hi-fi voisine ou du rebond obsédant dun ballon: on vieillit. En outre, on a beau ironiser sur les suppléments dâme, on aspire à un au-delà du confort, à un lieu impossible, à un pays de silence au bord de la musique
il ny a plus, une fois encore (et ce sera sans doute sans fin jusquà la fin), quà redessiner dans sa tête lendroit idéal
ce quon fait tout en voyageant, en visitant tandis quun vieil enfant en coulisse sactive à raviver les mânes dune maison dautant plus mythique quelle est depuis longtemps vendue; quon la au fil des lustres embellie à la lueur des fables familiales; quon na cessé de colorier, à part soi, les dessins approximatifs (juste le toit et la façade) que jadis on avait tracés dun doigt presque aveugle, dans ces soirs chanceux de pénombre où lon allumait, à cause dune panne de courant, quelques bougies
la nostalgie alors menace
mais lui tordre le cou nest pas trop difficile, puisquon a loccasion de passer deux ou trois fois par an devant la maison en question, faisant à chaque fois le même constat quil ny a rien à regretter du moins côté rue, où la façade némeut guère, grisâtre et devenue sans âme à force de crépis refaits
reste le côté cour (hors de portée, lui, du regard) pour donner libre cours à limagination
là un éclair suffit pour quon reconstitue de mémoire le plan au sol et la maquette de lendroit, sans que rien ne soit omis de ses dépendances ni de ses possessions les plus lointaines:
ni les nombreux appentis (cave, atelier, diverses remises, poulailler, avec une cabane encore au fond du jardin pour se cacher et bouder) qui donnaient à cette bâtisse de la banlieue nantaise une allure de ferme
ni les deux ou trois vignes à portée de vélo
ni surtout, très loin, vraiment très loin, atteinte au terme dune nuit en train à traverser la France
une sorte dannexe (notre comptoir des Indes!)
gloriette ou kiosque à pic
ou balcon dopéra
au-dessus de Menton le mirador
dun cabanon doù lon voyait la mer
LE DIMANCHE DE LA VIE
évidemment, à rebours du site, rien la modestie du nom lindique de la villégiature patricienne.
Mais si le mot «cabane» évoque un abri de planches planté de guingois au fond dun jardin (on voit derrière des rangs de haricots grimpants une vague barraque usée par les intempéries mais utile encore pour ranger bêche et autres outils)
«cabanon», lui, bien quil en soit le diminutif, suggère une construction beaucoup plus riante (sans doute chaque été repeinte à neuf), et comme la négation ou plutôt (au moyen très plébéien du bricolage ouvrier) le dépassement hégélien de la cabane paysanne
car construit dans lidée dune vie devenue dimanche perpétuel, tout entière vouée à ces plaisirs où lon laisse libre cours au grain de folie auquel le mot renvoie aussi
en loccurrence, ce nétait pas, ce cabanon, une maison vraiment sérieuse
tout juste, à peine plus grand quune caravane, un abri pour les vacances (sur des terrasses autour on y plantait des tentes à lombre des pins et châtaigniers)
mais situé à flanc de montagne abrupte et dominant
la mer avec très loin visibles les stations de la côte ligure
et deux lacets plus bas le sana
preuve que lendroit était pour les poumons
idéal
montagne et mer lisait-on à la gare
et en effet adolescents on y descendait
légers en vingt minutes un sentier caillouteux
bordé deucalyptus, de citronniers, de vignes et de figuiers
juste le temps, nimbés de sueur sur les épaules,
enivrés par la scie sempiternelle des cigales,
dêtre effleurés par lidée dun instant
ressembler aux demi-dieux dont nous parlaient
les cours de grec au lycée
en tout cas à défaut que le lieu
nous infusât un sang plus bleu
on avait tout loisir en bas de bronzer
et si la marche devenait sur les galets plus laborieuse, le travail nétait pas épuisant qui consistait à vendre à la criée un quotidien très creux, où il nétait question que de palaces en stuc peuplés daltesses dopérette et de déesses en toc
CARTES POSTALES
Gorbio le 12.9.36. Vous devriez venir ici vous feriez de belles photos pour mettre à votre collection car il y a de belles vues qui sont plus belles quà Mourmelon et la pêche avez-vous déjà fait de belles fritures? Voici deux mois que je suis ici il na pas tombé une seule goutte deau. Comme nouvelles je ne connais pas grand-chose, car nous ne sortons pas, que dans le bois du sana, puis notre travail cest de dormir et manger et voilà
Au-dessus de Menton
il faisait bleu toujours bleu à périr
(en bas la mer aussi était bleu immuable)
trop bleu pour être vrai
Il a été blessé en voulant secourir un camarade attaqué et tué. Lui a reçu un coup de poignard dans labdomen
nous lui avons donné un quart de bouillon et un sandwich de foie gras pour sa route. Il a été très content et nous a beaucoup remerciées. Nous avons pas mal à faire à cette cantine à cause des nombreux passages de troupes du front italien au front français. Jai souvent des remords de penser que ma famille se fait bombarder pendant que je suis si bien près de mon amie Marcelle dans ce délicieux pays mais bientôt jirai la retrouver
Éditions Champ Vallon
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