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Collection RECUEIL
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L'extrait
REPORTAGE Il y a environ quinze ans jarrivais ici Longtemps tu vécus pris comme un insecte
Jean-Claude PINSON
J'habite ici
nous avions loué une petite maison
dans un lotissement ouvrier à deux pas de la mer
cétait un beau jour de printemps je crois
mais je ne sais plus si on apercevait
avec autant de netteté quaujourdhui
la côte en face et sa frange de pins
devant laquelle passent les cargos
de toute façon le paysage nétait pas mon souci
jétais venu dabord pour distribuer des tracts
on avait installé une ronéo dans le garage
elle tournait tard dans la nuit et le matin très tôt
on était aux portes des chantiers, de lencre plein
les doigts, ça faisait ouvrier
aujourdhui sûrement jen aurais honte
tant cétait mal écrit
ces papiers enflammés
jétais loin de penser
que ça pourrait finir
(passant du feu à leau)
par lélégie suivante
qui, jespère, ne paraîtra pas trop à leau de rose
car mieux vaut colmater bien vite
le sentiment qui fuit
fin délégie à saint-nazaire
dans le faisceau dun phare (celui au loin
de lavenir radieux comme on disait)
ayant fait une croix sur les plaisirs bourgeois,
les gestes quotidiens, délaissant même
le babil des enfants qui commençaient à grandir
et forcément un jour il fallut bien voir la réalité en face:
le port en fournissait limage
depuis longtemps on ny part plus pour lAmérique
et même les bacs, qui traversaient la Loire
à lendroit où elle se confond avec locéan,
nous donnant le frisson du grand large,
ont disparu, à peu près à la même époque que nos utopies
aujourdhui tu essaies de comprendre
le sens de vivre ici
ou du moins tu linventes au gré des éclairages
qui changent à tout instant car on est en Bretagne
tu te dis que peut-être il suffit
de puiser dans lordinaire des jours
de quoi rincer ce quon appelle une âme
encore que ces poèmes prouveraient
que tu cherches autre chose
par exemple un alliage de mots pour dire
la beauté du paysage certains jours
où comme un bouclier lestuaire allié au ciel
tend son argent
Ici les nuages sont souvent si pressés
que la ville fait leffet dune gare oubliée
où lon na droit quau vent des trains
des chômeurs on en a sans doute plus quailleurs
(je parle comme si jétais en charge de la ville!)
beaucoup sont impuissants à aiguiller leurs vies
et plus que dautres prennent la pluie
quand crèvent sans arrêt des nuages bas
fouettés par les vents douest
jen vois passer courbés sous laverse et le poids
des sacs à provision, des misères
ils rentrent à pied de chez Leclerc
tout ça na rien de poétique
il ny a pas là matière à éloge
ni de quoi faire une élégie
dailleurs ils nen voudraient pas
préférant la télé pour sémouvoir et pleurer
pour admirer des miniatures
chacun sa poésie
Emporté par lépoque jallais
écrire pour un peu:
finissons-en avec la question ouvrière
son grand souffle de forge
se perd dans les lointains
mais par la force des choses
je suis un poète engagé ici
où le fond de lair est prolétaire
où les cloches qui sonnent sont des coups
lointains et métalliques là-bas vers les chantiers
Certes, aujourdhui mes soirées
ne se passent plus en réunions
jaime mieux rester dans le silence de mon bureau
même si sans doute je me sens un peu coupable
de ne passer mon temps quà cultiver des états dâme
vaguement à lécoute des rares bruits de la nuit
dune corne de brume par exemple
lorsquun bateau quitte lestuaire
et le refrain de son moteur lent
saluant de sourdes vibrations
les fondations de la maison
semble ausculter les profondeurs nocturnes
Éditions Champ Vallon
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