Extrait de presse
Benjamin Jordane, l'auteur dApprentissage du roman et de Toute ressemblance, est habituellement classé dans les librairies à la lettre "J". Pourtant c'est à "P" quil faudra désormais le ranger. P comme Puech, de son prénom Jean-Benoît. Avec Jordane revisité, on apprend que l'écrivain n'a jamais existé que dans l'imaginaire de son créateur. La perversion n'est pas neuve, elle a connu son heure de gloire avec le romantisme. Mais Jean-Benoît Puech est un écrivain un peu particulier, non pas parce qu'il se double d'un universitaire, ce qui est devenu banal en littérature, mais surtout parce que son domaine de recherche est justement la "figure de l'auteur".
Jean-Benoît PUECH
Jordane revisité
Libération
Jeudi 4 novembre 2004
Jean-Benoît Puech revisite son double littéraire
Puech est obsédé par l'écriture, la fiction, l'auteur. Ce brillant disciple de Gérard Genette a inventé Benjamin Jordane comme une contrainte pour construire une uvre profondément originale. Il a édité ses uvres, l'a étudié, interviewé, biographié, et, comble du réalisme, lui a même imaginé un rival, le professeur Stefan Prager, avec qui il s'est d'ailleurs brouillé. Jordane revisité est d'abord une passionnante aventure dhistoire littéraire. Elle débute par la lettre d'un lecteur qui fait remarquer à Jean-Benoît Puech une incohérence dans la biographie de lécrivain. La question relève dud étail : pourquoi Jordane se présente-t-il comme le cadet alors quil est laîné deson frère? Voilà qui jette Jean-Benoît Puech dans la perplexité et l'amène à reprendre son enquête dans l'espoir de nouvelles révélations propres à corriger sa vision de l'auteur. Lessentiel du roman tient dans la rencontre des derniers témoins de la vie de Jordane (1947-1994). La recherche de traces, de correspondances et de manuscrits oubliés. On y croise nombre de personnages cités dans les précédents livres. Le frère, Laurent Jordane, garagiste. André Marcilly, neveu de Me Marcilly, ayant-droit de Jordane et jaloux de ses prérogatives. On y évoque les femmes aimées: Pauline et Florence, et sa dernière amie, Valérie Desvoges, qui a brûlé toutes les lettres de l'écrivain. Comble de la jouissance, Puech sera invité à visiter la dernière retraite de Jordane, dans la vallée qui porte ce nom en Auvergne. Moment pathétique dans son bureau, face à sa bibliothèque, à ses éditions dédicacées, à ses trouvailles de bibliomaniaque collectionneur dauteurs supposés.
"Chacun d'entre nous se bâtit un roman personnel", dit un des personnages. Si le roman familial de Jordane se révèle au fil des entretiens, il ruine du même coup le projet du chercheur. Qu'est-ce que la vie de l'auteur? La certitude des faits (dates, documents) laisse ouverte la place à la fiction. Dans cette quête de la vérité, il n'y a rien à attendre dun Jordane qui a imposé aux autres différentes versions de ses vies rêvées. Des paysages brumeux de lAuvergne sortira un personnage fantomatique : "La vraie lecture est est celle de l'inconnu qui ne sait rien de lauteur, qui ne croit pas non plus au Livre rayonnant dans l'azur idéal, loin du commerce des critiques et des créateurs, mais qui a un besoin quasi animal des mots, des phrases et des discours de la littérature, pour avoir moins de peine à continuer à vivre et à commencer son uvre."
Lenquête tourne au lapsus. Puech livre ses souvenirs, ses états d'âme, les personnages confondent son prénom avec celui justement de son propre frère. Il jette enfin le masque. "Il est temps, écrit-il, d'avouer tout haut ce que tout le mondepense tout bas. Je ne l'ai pas connu, il n'existe pas, il n'a jamaisexisté." Exit Jordane? Sûrement pas. Rien n'est réglé par cet aveu. D'auteur supposé, il devient personnage et pas seulement de roman. D'un projet plus original: une autobiographie par procuration. Benjamin Jordane est et n'est pas Jean-Benoît Puech. Puisque la fiction est le risque de lautobiographie, Puech l'assume sous une forme expérimentale qu'il nomme une "vérifiction".
Aussi la machine est-elle relancée dans un dernier chapitre où Puech s'assume enfin. comme un écrivain au style original, celui d'une "ligne claire" passant avec une simplicité déconcertante des labyrinthes du réel et de l'imaginaire à des pages d'une grande poésie, depaysages proustiens à l'évocation de la Studebaker, parodiant tour à tour le roman d'aventures ou policier. Si le lecteur perd ici un peu Benjamin Jordane, il y retrouve un très étonnant romancier.
Jean-Didier WAGNEUR
Éditions Champ Vallon
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