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Collection RECUEIL
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Jordane et moi (pp. 11-34)
Jean-Benoît Puech
Jean-Benoît PUECH
Présence de Jordane
Je rêvais de réaliser une imitation des hommages que lon consacre aux grands écrivains, et qui rassemblent des inédits, des études, une biographie et une bibliographie, une iconographie et surtout des témoignages sur lauteur ou sur lhomme. Ceux de la NRF sont célèbres, mais il y en a bien dautres et ils se sont multipliés depuis le regain dintérêt du monde littéraire et des universitaires pour lauteur en personne ou en personnage. Jai bien dit: une imitation, puisque cette fois lensemble devait être consacré à un écrivain imaginaire.
Javais parfois envisagé aussi dimiter un de ces attachants Cahiers quune «Association damis» dun auteur crée pour perpétuer la présence du cher disparu et pour rassembler autour de livraisons régulières la société dintimes et dinconnus épris de ses uvres complètes, dont feront partie certains témoignages, la biographie autorisée, le catalogue de la maison-musée, la maison elle-même
et quelques visiteurs.
Écrivant ceci je pense aux maisons décrivains que jai découvertes avec émotion, en France et à létranger. Je noublie pas les auteurs qui préféraient les grottes et les greniers, les hôtels anonymes, les voyages en voilier ou les jolies voitures de lHarmonika-Zug. Je pense aux dernières demeures de granit gravé, de japon nacré, de légendes livresques; bien sûr à Valery Larbaud et aux premiers Cahiers de ses amis, à leurs couvertures jaune, blanc, bleu de Paul Devaux; à une nouvelle de Henry James; au dessin quAgnès ma envoyé de Berlin et qui est là près de moi, «Grünewaldstrasse 13»; au bureau de mon père, rue de Vaucouleurs, et à sa tombe à Marcilly, près de la tombe de Jean Loiseleur.
Mon écrivain imaginaire se nommait donc Jordane, Benjamin Jordane. Jai publié ses notes de lecture dans La Bibliothèque dun amateur. Puis jai publié, sous le titre de LApprentissage du roman, des extraits de son Journal consacrés à son maître en littérature, Pierre-Alain Delancourt. Dans Toute ressemblance
, enfin, jai publié quelques-unes de ses nouvelles inédites, suivies de leur commentaire critique un peu contourné, parfois trop, que jai attribué à un universitaire nommé Stefan Prager.
À travers ces textes, on peut se faire une idée de la vie de Benjamin Jordane, dont je nai jamais vraiment écrit la biographie. Elle ressemble parfois à la mienne, et elle est placée sous les signes simples (simples?) de la différence et de la contradiction.
Différence, par exemple, entre les origines de ses parents: géographiques, sociales, culturelles
Je ne peux pas développer ici comme je lai fait plusieurs fois, pour moi, en minspirant de mon père, de ma mère, et de leurs familles dont dès mon enfance jai perçu les différences vraiment impressionnantes dans tous les domaines. Que de fois jai dû faire, passant dun monde à lautre, ce quun ami plus tard, à qui je me confiai, nomma «le grand écart»!
Et maintenant, quel temps verbal vais-je employer pour raconter, en bref, la vie de ce Jordane? Le passé des histoires imaginaires? Le présent des résumés duvres littéraires ou cinématographiques? Vais-je me laisser entraîner par mon propos jusquà parler de mon personnage comme sil existait?
Le père de Jordane se nomme Henri. Il a grandi dans le monde rural très pauvre et très sauvage de la Haute-Auvergne du début du siècle dernier; puis il est devenu officier dartillerie après des études dans une École Nationale Professionnelle, par exemple à Nantes. Il aime les uniformes de prestige, lEmpereur et ses maréchaux, les abbayes romanes, mais aussi les burons, les landes de bruyère et les profonds foyers de granit du Cantal. La mère de Jordane se nomme Solange. Elle a grandi aux antipodes, cest-à-dire à Paris, et lété près de Tours, dans les allées rêveuses du Jardin de la France ou dun roman de Boylesve. Elle est la fille dun pharmacien parisien qui ressemble à Jules Verne et qui a fait fortune grâce à ses laboratoires, ses spécialités paramédicales, sa passion de pionnier pour la publicité. Elle aime les sagas anglo-saxonnes de lentre-deux-guerres, les chats, les mésanges et les pivoines (mettons). Solange et Henri se sont rencontrés un soir de lautomne 1946 à Baden-Baden, dans les salons illuminés du Kurhaus, le foyer des officiers du Quartier Général des troupes doccupation en Allemagne. Solange accompagnait son père, venu en personne conseiller aux trois états-majors les nouveaux produits de ses laboratoires. Henri préparait dans lombre, sous la direction du père Jean du Rivau, la réconciliation avec un peuple quil connaissait bien pour avoir servi, avant guerre, dans lArmée du Rhin et pour avoir connu, grâce à la Résistance, des Allemands fidèles à la démocratie. Benjamin fut conçu dans lannée qui suivit, précisément à Stein-am-Rhein, lors du voyage de noces de ses parents autour du lac de Constance.
Autre différence à considérer, celle qui distingue les deux pères culturels de Jordane. Dun côté, Pierre-Alain Delancourt, lauteur de Manuel, de LIndiscret, de Longs Courriers, de Cavalier seul, lécrivain qui sest retiré vingt ans dans le silence des Charmes (sa maison de campagne sur les bords de la Loire) et qui na pas publié sans réticences son dernier chef-duvre, une autobiographie romancée curieusement intitulée Mirage des sources. Le jeune Jordane voit en Pierre-Alain un sage détaché des vulgaires vanités de la vie et qui préfère aux lointains illusoires linconnu que le cur pressent dans le plus proche. Idéalisation puérile et dangereuse! En Delancourt, le Jordane de la maturité ne voit plus quun membre déférent de la société littéraire la plus policée, et surtout un despote exigeant du disciple, sous peine de disgrâce, quil sacrifie sa vie à luvre de son maître. De lautre côté, Frédéric Lestrade, le directeur de sa thèse à lÉcole des Hautes Études, un grand théoricien, poéticien et historien de lart, rigoureux formaliste à lhumour bienveillant, mais aussi fin maître zen dans lexercice spirituel du contre-transfert, du dépassement des vanités communes et dune transmission désintéressée de la recherche pure (ou appliquée).
À ces contradictions, qui relèvent de la vie et de la personne mêmes de Jordane, jen ajouterai ici deux ou trois autres, un peu plus abstraites.
La première concerne les livres quil lit et quil collectionne. Il apprécie toujours les récits de voyages ou dexplorations de son jeune âge, les mémoires, les journaux intimes et les correspondances; malgré cela, il affirme régulièrement quune uvre n«acquiert sa vraie nature et toute sa valeur que lorsquelle se détache de sa référence et ne dépend plus que de sa cohérence». De même, il se passionne en théoricien pour la recherche littéraire la plus stimulante, Gérard Genette ou Stanley Fish; mais il collectionne en bibliophile les livres illustrés de son enfance et de son adolescence, James M. Barrie, Kenneth Grahame, Rudyard Kipling
et toutes sortes de romans daventures, populaires ou raffinés: Paul dIvoi, Pierre Mac Orlan, Albert tSerstevens, Louis Chadourne.
La seconde contradiction concerne les livres que Jordane aime (ou quil naime pas?) écrire. Il soutient dans son journal quil nécrit jamais pour se souvenir, mais pour oublier: nest-ce pas un emploi étrange de la trace? La déclaration est plus curieuse encore si lon connaît un peu sa manie de la conservation, sélective il est vrai. Lécriture, toutefois, ne se réduit peut-être nullement à la trace, effaçable dailleurs, quelle laisse derrière elle.
La brume sest levée. Devant moi, dans le parc, Panache lécureuil descend du plus proche des grands pins parasols, traverse la pelouse en bondissant, sort dune illustration de Rojankovsky et monte sur le balcon. Mais il ne me voit pas et je nai pas le courage de me lever pour aller à la cuisine lui chercher les noix que javais rapportées pour lui du jardin de François. Il faudrait aussi que je descende donner du pain aux canards. Jirai tout à lheure, et me refaire un Darjeeling. Je pense souvent à me servir de la bouteille thermos, mais jamais au bon moment.
Fin du couplet énonciatif. Suite de la vie de Jordane. Je rapporte quelques informations supplémentaires, dans lespoir de donner un autre tour de clé à ses fictions, publiées ou inédites. Je me laisse emporter par ma mémoire et mon imagination sans consulter mes notes qui dorment dans le placard.
Lenfance protégée. La maison et le jardin dÉtampes. Le père autoritaire mais attentionné, la mère inquiète mais rêveuse, le grand frère affectueux mais comme emmuré dans un monde inaccessible et ne sortant de son mutisme que pour parler aux animaux (il deviendra garagiste, grand amateur de sports hippiques). Les vacances dans la propriété de la famille maternelle, les cousins et les cousines, le petit pavillon à lâcre odeur de lierre. Je naimerais pas développer des clichés si attendus. Ladolescence révoltée. Le vol du revolver dans le coffre du père, le juge des enfants, le collège du Mont-dArbois, la fugue dans la neige, le refuge en Touraine chez son oncle hôtelier. Odile Passigny. Le rêve dune relation vraie, qui réduit au silence, à limmobilité, et sinverse à la fin en dissimulation et en simulation. Roger Leroy. La jeunesse dorée. Le retour du fils prodigue, Fontainebleau et la base américaine, les rallyes, la Triumph Herald et les costumes en lin, Phillimore Gardens le long de Holland Park. La gravité longtemps cachée derrière un enjouement de comédie. La dénégation de moins en moins forte de la fascination pour lart et pour les livres.
Je me souviens maintenant dun épisode plus amusant. Conversation avec un spectateur dune trentaine dannées sur les gradins de bois de la patinoire de Villard-de-Lans. Ils remontent ensemble vers le village. Linconnu propose à ladolescent des hypothèses sur sa personne et sur sa vie qui témoignent dune profonde perspicacité. Il cite Edgar Poe, Conan Doyle, Champollion. Il remarque en passant, dans la vitrine dun marchand de chaussures (Romans nest pas loin), de belles bottes fourrées. Trois paires sont disposées en triangle, «comme les livres de Bergotte dans la devanture du libraire de la Recherche». Le détective encyclopédique enchaîne des propos inspirés sur les Contes du temps passé de Perrault, lascension de lArpenteur et On a marché sur la lune. Jordane ne comprend pas très bien mais il pressent, à travers lintelligence pétillante et la douce assurance de son interlocuteur, limportance de cette promenade pour sa propre progression. Pour lui, jusqualors, les bottes, cétait son père, lartilleur à cheval, logre de Kaltipa. Enfin létrange compagnon très timide et très bavard lui dit quil se prénomme Georges et quà la montagne comme à la ville «il enquête sur les choses». Il ne fut pas question dÉtampes ni des bords de la Juine.
Autres rencontres importantes? Au lycée, François-Xavier Beaurégent et Philippe Leveneur. Le premier sest suicidé à 33 ans dans les toilettes de la clinique psychiatrique où il avait été hospitalisé après son arrestation à laéroport de Tel Aviv. Il y réclamait une rencontre avec le ministre israélien des Affaires étrangères afin de lui remettre, en échange de son intégration dans une ferme expérimentale de la vallée du Jourdain comme spécialiste des engrais céréaliers, la valeur en pierres précieuses des biens de toute nature volés pendant la guerre aux Juifs de lEssonne. Il avait découvert «le trésor de la honte» dans le coffre-fort de ses parents, riches exploitants agricoles en Beauce.
Le second élève des chevaux dans le Saumurois et Jordane délaisse régulièrement ses activités au fin fond de lAuvergne pour passer quelques jours près de son ami dont il a toujours apprécié lélégance physique, lindépendance desprit, lintelligence sans détours et la sensibilité sans phrases. Il nest pas impossible quil lui rappelle Henri.
Puis Pierre-Alain Delancourt et Frédéric Lestrade, dont jai déjà parlé, Borges (luvre réelle) et Bourbaki (lauteur virtuel), dont je parlerai une autre fois.
Débuts plutôt réussis en littérature et dans la recherche. Son premier roman, La Galerie des glaces. Son mémoire sur La Vie grave et enjouée de Maurice Sand et surtout sa thèse sur les relations de la science et de la fiction dans luvre excentrique de Raymond Sandé, lennemi intime de P.-J. Hetzel. Mais ce qui mintéresse évidemment le plus, cest le dérapage de carrière, comme disent mes collègues, à peine dix ans plus tard. Jordane demande son détachement du C.N.R.S. dans un Institut Universitaire de Technologie à Clermont-Ferrand. Cinq ans après, il fait valoir une réorientation de sa recherche vers la didactique et obtient un poste à mi-temps dans lenseignement secondaire à Aurillac, Cantal. Il sinstalle dans la vallée sauvage dont il porte le nom. Dès son intégration officielle, il ne se consacre plus, par écrit, quà son courrier et à son journal intime. Mais il se passionne pour les activités du club quil a créé et quil anime dans son collège: modélisme, philatélie, construction de cerfs-volants dabord; maquettes ou plans-reliefs, ensuite, dune planète de fantaisie dont il imagine lhistoire, la géographie, la vie économique, sociale et culturelle avec la participation de ses élèves enthousiasmés. Lun dentre eux, quelques années plus tard, étudiant à lÉcole Nationale Supérieure de lAéronautique et de lEspace de Toulouse, consacre à son maître une étude intitulée «Space Opera», alourdie de références à Gilles Deleuze mais agrémentée de souvenirs romanesques. En quelques pages enthousiastes, il montre que ces multiples et singulières inventions ne sont pas, pour Jordane, une régression vers les refuges utopiques de lenfance: Nouvelle-Palombie, Réaltie ou Volkhanie, mais au contraire une ingénieuse pédagogie dun monde à venir, qui recycle dans ses productions des «prises de réel» effectuées lors de lectures, de promenades, de visites, denquêtes dans les villes et les vallées du «pays vert», le pays perdu et retrouvé, ou au-delà.
Ce goût de Benjamin pour le jeu et pour la jeunesse est peut-être la sublimation ou le dépassement, par renversement des rôles, de sa relation avec son frère aîné.
Je ne peux mempêcher de trouver une nouvelle contradiction entre la «déterritorialisation» chantée par lapprenti ingénieur ou le futur astronaute et le retour de son ancien professeur à la terre de ses ancêtres, à la prairie qui borde la rivière homonyme, aux rochers de la rive vernis par le courant, aux racines qui lient les aulnes tourmentés et les eaux limpides. Toutefois, comme nous y invite cette curieuse (et un peu malicieuse) étude sur le dernier Jordane, si lon sinterroge sur les causes de son «dérapage», il faut se détourner du détachement négatif qui le manifeste, et sintéresser plutôt à lintégration active qui lui succède. Lexplication par le double deuil qui suit l«accident» de Pauline et la maladie mortelle de Florence, par la trahison de Jean Boisnel et la brouille avec son «faux frère», par lévolution de la maladie chronique enfin, est une réduction de sa décision à une réaction presque suicidaire. Il faut voir plutôt, dans cette décision, lénergique affranchissement de la maturité et la réponse à sa vraie vocation: moins le retrait dun monde que lavancée dans un autre, ou dans la création dun autre, le nôtre.
Dois-je affirmer que cette dernière période est plus vraie que les précédentes? Lest-elle? Elle mest moins antipathique, en tout cas, que la plupart des épisodes antérieurs. Comme on la compris, ce personnage et son parcours me sont un peu redevables. Je men veux parfois dun tel «vol de vie». Je comprends ceux qui sont privés par la malchance du pouvoir dexpression, qui servent malgré eux de modèles à un écrivain, et qui intentent un procès au prétentieux prédateur convaincu de changer la boue des faits réels en lor de ses fictions (ou plus modestement, ou plus habilement, de découvrir au cur de la vie minuscule les grandeurs quelle recèle). Le respect du proche ne lemportera-t-il jamais, pour un petit maître du symbolique, sur lappel du lointain, ou plutôt sur lamour de son uvre? Je me fais à moi-même ce procès pour atteinte à ma vie privée. Mais y a-t-il atteinte, puisque le plus intime est précisément lincapacité de me présenter ou de me raconter sans devenir un autre?
Cependant pour ma part, je me suis marié, ce que Benjamin naurait jamais pu faire. «Pourquoi un homme se marierait-il quand il peut faire tournoyer un sabre dabordage ou chercher un trésor caché?» demandaient James et Barrie. Mais Kafka leur répond: «Le mariage fournit assurément la garantie de lindépendance et de la plus grande libération de soi-même», et il nous faut entendre: par rapport à nos parents, et plus mystérieusement, ou plus simplement: par rapport à «soi-même».
Je sais bien quil nest pas nécessaire davoir des enfants pour donner la vie, pourtant je regrette que nous nen ayons pas. Cétait un pas de plus vers la normalité. Ma vie est moins une tentative de sortie hors de la sphère paternelle quun combat (presque) sans fin pour devenir comme les autres. En revanche, contrairement à Jordane, je nai jamais quitté la ville où jai grandi, sinon pour Olivet, ici même, au Clos, à cinq kilomètres de la maison familiale où jai passé mon enfance et mon adolescence, à cinq minutes de la fac où jenseigne avec joie depuis plus de dix ans et où Agnès est ma collègue.
Jaurais dû noter plus tôt quune seule fois dans son Journal, à ma connaissance, Jordane envisage décrire sous un pseudonyme, Vincent Vallières. Ce serait, dit-il, pour raconter publiquement un court séjour quil fit lorsquil avait 15 ou 16 ans, à Londres, chez une amie de sa mère, Régine A., âgée de 35 ans, directrice des ventes dans un luxueux magasin darticles et vêtements de sport. Par discrétion, et probablement aussi par goût des noms propres significatifs, il situerait cet épisode à Ixelles près de Bruxelles. Il se remémore dans ses moindres détails cette première rencontre avec lautre sexe. Le contenu de cette aventure me semble trop intime pour que je le rapporte ici. Jai écarté plus haut, pour les mêmes raisons, lévocation de la vie sentimentale et sexuelle de mon personnage: Florence Maluynes, Pauline de Réalcan, Valérie Desvosges. Je précise simplement que le fragment «Ixelles» remet en question les analyses psychologiques de Prager concluant à une homosexualité secrète et sublimée de Jordane (à moins quil nait effectivement trouvé dans la fermeté suave de sa séductrice un modèle identificatoire plus puissant que celui du père ou de ses suppléants). Nest-on pas en effet tenté dy substituer déventuelles recherches du côté du sadomasochisme, fort sensible dailleurs dès Toute ressemblance
, ou du voyeurisme, ou du fétichisme? Cette dernière perversion, on le sait, évite laffrontement de la différence primordiale mais tout en la déniant elle ne refuse pas laccès à lautre sexe que Jordane a aimé.
En définitive, Jordane na rien raconté publiquement, sous un pseudonyme, de laventure ci-dessus, somme toute assez commune. Il préférait transposer en conservant son nom que dévoiler sous celui dun autre: presque le contraire de ce que je fais ici.
Midi. Le facteur doit être passé. Par quel miracle le téléphone na-t-il pas sonné ce matin, quatre ou cinq fois par souci de ne pas insister, cest-à-dire juste assez pour déranger, mais pas assez pour laisser le temps daller répondre? Le temps sest écoulé et je ne suis pas descendu au garage à bateaux pour nourrir les canards, ni même retourné me faire une tasse de thé. Jordane et la publication. Tantôt je pensais faire de lui lauteur dune uvre posthume dont jaurais été léditeur, moi, ou un collègue imaginaire, par exemple Stefan Prager. Tantôt au contraire, je pensais faire de lui lauteur dune uvre promue et reconnue de son vivant. Cest toute la différence entre être publié (par des tiers et malgré soi: rêverie romantique ou valéryenne de la toute-puissance) et publier (se soumettre pour dominer: réalisme de lhomme de lettres comme de tout homme de pouvoir). Quoi quil en soit, Jordane est lauteur supposé dune douzaine de titres: des romans estimés, Fumées sans feu, La Galerie des glaces, Par quatre chemins, Déviation sentimentale, Hollande bel envoi, LInimitable, Le Deuil du biographe, et plusieurs essais trop spécialisés, dont une importante étude sur Raymond Sandé, lauteur de Monsieur Martineau et les Éternels, le maître méconnu de Jules Verne, dAndré Laurie et de Raymond Roussel. Je noublie pas Ma tasse de thé, recueil darticles consacrés à ses formes ou thèmes de prédilection plutôt quà ses auteurs préférés. Tout de même, très présents: Kipling mais aussi Kierkegaard, Kafka, Klossowski ou, pour le cinéma, le Lang hollywoodien, Mankiewicz, Naruse, Preminger, tous réalisateurs de films de fantômes, et plus proche de nous, Alain Cavalier.
Je nen dis pas plus sur les ouvrages ci-dessus, suffisamment évoqués dans LApprentissage du roman et Toute ressemblance
Je passe rapidement sur les Fonds de miroirs, qui sont ses Idées et germes de nouvelles et où figurent les résumés de plusieurs dizaines dhistoires projetées, notamment le dernier chapitre de Toute ressemblance
, histoire dune jeune fille du meilleur monde qui devient call-girl rue Mornay à Paris et qui veut venger sa mère suicidée en punissant un narrateur presque coupable. Mais je tiens à mentionner, parmi quelques autres inédits, la réécriture d«Aux armes de Réaltie» du point de vue du petit garçon devenu grand.
Je nai pas encore abordé la question de savoir quel aurait été, dans Présence de Jordane, le statut de ma relation avec mon pseudo-écrivain. Laurais-je connu? Dans mon premier livre, je dis que oui: à la Chambre de commerce dOrléans. Mais ensuite? Je ny ai pas vraiment réfléchi. Ai-je été son collègue au collège, à lépoque où il prétendait que lenseignement était une activité infiniment plus noble que la littérature? Suis-je allé le voir en Haute-Auvergne, par exemple, chez lui, dans sa belle maison de granit, près de Saint-Simon, au bord de la Jordanne? Il est plus que lheure daller à la cuisine pour y déjeuner seul en écoutant de la musique. Aujourdhui Charles Ives ou Benjamin Britten, en hommage à mon hétéronyme auquel ils ressemblent, chacun à sa manière. Je verrai mon courrier par la même occasion.
Je reviens au dossier Jordane. Jy avais réuni trois catégories de textes: des fictions «inédites» de lécrivain, des témoignages de ses proches sur lauteur et sur lhomme, des essais sur son uvre littéraire ou intime, attribués à des critiques fictifs. Le «Cahier» se serait achevé sur une bibliographie scientifique des écrits de et sur lécrivain.
Je voulais présenter, en létat, le dossier préparatoire de son roman inédit, Province profonde, et les deux premiers chapitres rédigés: «Le Manège», «Un beau parleur». Jaurais indiqué notamment que le scénario de lensemble avait été publié par Stefan Prager, sous le titre d«Ami du prévenu», dans Toute ressemblance
, jaurais proposé une ligne de démarcation entre la réalité et la fiction, puis jaurais suggéré que cette différence, comme les passerelles tendues entre ces deux domaines également autobiographiques en vérité, avait moins dimportance, de mon point de vue peu formaliste, que la morale de son histoire.
Jai déjà parlé des souvenirs hagiographiques dun ancien élève du collège Saint-Gerbert, «Space Opera». Le plus long des autres témoignages, «Une île en France», était signé par le meilleur ami de Jordane, un double de Jacky alias Abdel Kourath, le bon tyran de Libanie. Il est resté inachevé. Cest une sorte de confession dont le narrateur se sert pour se cacher que Benjamin laimait, ou inversement.
Des études consacrées à luvre de Jordane, deux ont été publiées en revue: la première concerne sa correspondance, pendant vingt ans, avec Pierre-Alain Delancourt; la deuxième concerne lune de ses nouvelles, «Frère-des-Loups» (je la republierai peut-être en guise de conclusion au présent recueil dont elle constituerait une sorte de mode demploi). Il en existe beaucoup dautres. La plus longue est une tentative de périodisation de son activité littéraire en fonction de trois grandes oppositions successives sensibles dans ses publications: dabord entre silence et langage; puis à lintérieur du langage, entre lécriture pour soi (ou un proche), à «exemplaire unique», dit-il, et lécriture «multipliée», pour un public plus ou moins indéterminé; enfin, à lintérieur de cette écriture proprement littéraire, entre celle qui stylise ou imite jusquà la confusion la parole intime et celle qui se conforme aux lois des genres institués. Le tout est suivi de réfutations des oppositions, et cest aussi aride que ce paragraphe. Les autres études sont heureusement plus courtes mais malheureusement trop denses. Bien sûr, il ne serait pas difficile de les présenter comme des extraits dessais, des traductions par exemple, dans une bibliographie raisonnée.
En fait, ce projet envisageait une nouvelle performance dans le genre que jai étudié autrefois, non sans plaisir, sous la direction de Gérard Genette: la supposition dauteur. Peu après la publication de mon premier livre, La Bibliothèque dun amateur, javais découvert que mes résumés et commentaires de récits inexistants sinscrivaient dans cette longue tradition dont je ne savais presque rien et dont je voulais connaître quelques caractéristiques thématiques et, surtout, formelles.
Bien distinguer pseudonyme et hétéronyme. Dans le second cas, on le sait, il ne sagit pas seulement de changer de nom, même si pour certains le nom à lui seul engendre un personnage, mais de donner à un double son véritable volume, son épaisseur propre dans les domaines physique, psychologique, biographique, bibliographique, et même stylistique.
Là encore, Valery Larbaud. Mais aussi Pessoa bien sûr, Borges et Nabokov, des auteurs plus secrets auxquels je suis resté plus attaché, comme Fernand Fleuret. Le Nerval dAngélique et de Perceforest, Nodier, Mérimée, Schwob, France et le Flâneur des deux rives, accompagné de son mystérieux ami lamateur de bibliothèques publiques lointaines ou endormies, lecteur de Dumas père dans le wagon-promenoir du Transsibérien, ou en compagnie dEdmond Guénoud, rédacteur facétieux dun catalogue de livres qui nexistent pas. Lérudition fabuleuse et limagination savante. Toute une bibliothèque de livres qui évoquent des livres et des bibliothèques imaginaires. Pastiches de styles, pastiches de genres, postiches, imitations de la réalité seconde (ou première au contraire, fondatrice et programmatique), celle des livres et des auteurs. On connaît à ce propos les travaux de Jean-François Jeandillou. Connaît-on ceux de Jean Wirtz, tout aussi inventif et méticuleux? Lessai de Sylvain Jouty, «Modeste proposition pour achever la littérature», atteint dans le même domaine des sommets de malice et dérudition. Lanthologie de Jacques Geoffroy, Mille et un livres imaginaires, devrait figurer sur les rayons de tous les amateurs du genre. La valeur esthétique de la biographie est lun des thèmes récurrents de luvre de Patrick Mauriès. Hélas, désormais, ce sujet nest plus aussi original. À quand le retour au Texte? Nous y sommes, en fait, depuis quà la vraie vie vécue on a substitué la vie racontée ou représentée: le «biographique».
Mais peu importe. Pour moi, inventeur de Jordane, de son uvre et de son commentaire, le procédé était une sorte déquivalent littéraire de mon impression que ma vie est un roman réaliste dont je suis lun des lecteurs les moins avertis. Je mobservais comme si je nétais quun personnage embryonnaire dans les brouillons dun inconnu. Jessayais de comprendre ce qui était écrit, ce qui arrivait ou narrivait pas, pourquoi le principal protagoniste faisait ceci et disait cela, quelles étaient les intentions de lauteur, qui était cet auteur, etc.
La création dun auteur supposé était aussi, comme me lont bien expliqué Dominique et Jan, une «formation de compromis»: le moyen de résoudre fictivement la pénible contradiction entre le désir de me faire entendre et celui de ne dépendre de personne (ni du langage). Afin de publier sous mon nom tout en préservant le désir de griffonner pour moi seul et de ne pas me faire remarquer comme écrivain, il fallait faire de mes textes les affabulations dun psychopathe, le journal dun misanthrope, les ratures et la littérature dun ennemi du verbe dont je ne serais que léditeur posthume et scientifique.
Adjonction en recopiant. À lorigine, je ne pensais pas que Jordane incarnerait la contradiction entre le créateur et le critique. Je pensais même, au contraire, quil représenterait uniquement le créateur et que je garderais le rôle du critique. Je voulais attribuer à Jordane mon goût pour le récit et pour ses images, et rester dans mon rôle danalyste, de médiateur, duniversitaire. Mais progressivement les deux moyens dune même recherche dune même recherche sont pour ainsi dire passés de son côté. Je lai doté de ces deux passions souvent opposées, à tort ou à raison, limagination et la réflexion. Les origines de mes parents, mes parentés culturelles, ma bibliothèque, diverses périodes de mon existence sont devenues les siennes, avec leurs contrastes les plus invraisemblables. Je me serais entièrement confondu avec lui, sil ne sétait détaché de moi lorsquil a été question de mariage et de carrière universitaire, deux engagements quil ne pouvait prendre ni tenir. À ce moment, il est redevenu le personnage solitaire et secret que je voyais en lui avant de le rendre public et nous nous sommes distingués lun de lautre. Dans le même mouvement est apparu Prager, Stefan Prager, figure de lexégète que jétais jusque-là. Stefan et Benjamin sont devenus dès lors les deux figures plus ou moins réversibles de lauteur et du lecteur et je me suis enfin éloigné de leur couple pour moccuper du mien.
Je dois cependant confesser ceci: Avoir recours à un auteur supposé détournait lattention de ce qui mimportait vraiment, non pas Qui parle? mais Que dit-il? Si je voulais faire diversion, jai réussi! Jétais même agacé que les comptes rendus de mes livres sattachent davantage à leurs jeux onomastiques, textuels, péritextuels et-ou paratextuels (je cite) quaux enjeux de leur contenu, ou si lon préfère, mais cest la même chose, à la signification de leur forme.
Je ne terminerai pas sans dire un mot de mes recherches universitaires sur «lauteur comme uvre», dont la thèse principale est quun auteur nest pas antérieur ni extérieur à ses écrits, mais quil en est la création, comme il est aussi, voire surtout, la créature de médiateurs spécialisés, journalistes et reporters, témoins, biographes, etc. Le biographique, qui est la vie représentée du personnage plus que la vie réelle de la personne, ne se trouverait pas en amont mais en aval de luvre. Eh bien Jordane vérifie lhypothèse, puisquil prend sa source, si je puis dire, au flanc de ma première fiction et quil en découle naturellement.
Javais été averti de ce phénomène à la fin de mon adolescence en apprenant dans le journal Tintin que Karl May, Grey Owl et Emilio Salgari sétaient construit, au fil de leurs rencontres avec leurs petits lecteurs crédules, des vies légendaires inspirées de leurs propres récits daventures, de chasses ou de voyages, et non linverse.
Jai réalisé autrefois, avec mon ami Claude, des photographies de «B. J.», de ses proches, de son théâtre Pollocks en carton rapporté de Londres en 1967, des petits personnages et décors que Benjamin avait peints pour lui et quelques enfants de tous âges, ainsi que des lieux qui lui furent chers. Cétait très amusant. À la même époque, je pensais à réunir divers documents: manuscrits, lettres (les brouillons des siennes, passionnants à comparer avec les lettres envoyées, et surtout évidemment celles de ses lecteurs), journaux, albums, dessins, collages, objets de prédilection souvent emblématiques. Je voulais mattacher à lévocation de ses collections de jouets anciens, de Dinky Toys et de soldats de plomb. Les soldats de plomb! Topos incontournable dans certains champs littéraires: Larbaud, Mac Orlan une fois de plus
Incontournable mais un peu ridicule, même chez de merveilleux «aventuriers passifs». Pourtant, je ne résiste pas à la tentation dévoquer certaines pièces que le père de Jordane conservait religieusement pour les transmettre un jour à son fils préféré. Dès 1947, à Baden-Baden, par la voie des petites annonces du Badische Tagblatt, Henri avait été lacquéreur de magnifiques séries allemandes, dont les fameuses figurines créées par Heyde, à Dresde, qui évoquent les indiens du Far West et les trafiquants du Moyen-Orient des romans de Karl May. Il affectionnait aussi tout particulièrement, bien sûr, les coffrets des maisons Lucotte et C.B.G. (Cuperly, Blondel, Gerbeau) qui lui permettaient de donner du relief et de nobles couleurs à ses leçons dhistoire. Le plaisir du pouvoir que les pauvres recherchent dans la carrière des arts, des armes ou des lois, Jordane la trouvé en sortant de leurs boîtes venues de Curzon Street ses Punjab Frontier Force 1880 et ses Bengal Lancers de 1901. Je ne résiste pas au plaisir de donner aussi les références dun petit livre de H. G. Wells: Floor Games, with marginal drawings by J. M. Sinclair, qui intéressera certaines personnes singulières, obscures et passionnées. Dernière coquetterie: le «Stevenson at Play: War Games Correspondence» a été traduit en français dans le bel hommage de LHerne à Stevenson, sous le titre de «Stevenson samuse». Je rêvais aussi de produire les juvenilia de Jordane, notamment le dossier des pays inventés dans son enfance: Nouvelle-Palombie, Margerie, Sylvanie, Réaltie, Volkhanie, et celui des pièces écrites pour son petit théâtre, toutes inspirées de ses premières lectures: Le Ravissant Ravisseur, Le Maître de Moonfleet, Le Prince de cire, Le Mariage dAlice et de Peter Pan.
Jimagine la vente de ces reliques dun autre âge dans une salle peu fréquentée de Drouot, ou plutôt en province, dans un vieil hôtel dOrléans ou de Blois, de Tours ou de Chinon
Jimagine de même un catalogue, ses énumérations et ses descriptions. Le voici! Un amateur vient voir lexposition présentée dans de vieilles vitrines bien encaustiquées. Il fait des efforts pour ne pas manifester son émotion et sa convoitise. Mais le lendemain, pendant la vacation, un inconnu lui souffle par téléphone les lots quil désirait. À la fin notre ami va voir Maître Mignot. Le commissaire-priseur lui murmure le nom de linvisible interlocuteur. Stupéfaction. Je est un autre. Il est le même. Une histoire de fantôme commence ou recommence. Je lai déjà racontée.
Maintenant, je ne sais si cest provisoirement ou définitivement que je renonce à mon projet, Présence de Jordane. En tout cas je renonce. Je ne tiens plus à développer la construction de lauteur supposé dont je me suis un peu détaché, même si je suis toujours ému lorsque nous remontons dAurillac vers Saint-Simon, Agnès et moi. Je me console en pensant que la réalisation dun tel projet mobligerait de décider si Jordane est encore en vie, ou sil est mort et enterré; tandis quen laissant tout en plan, surtout sa biographie, je nai pas à trancher.
Restent quelques nouvelles que je lui avais attribuées et que je tiens toujours à publier. Je les livre en létat dans les pages qui suivent. Lensemble na pas plus dunité quun recueil de posthumes dans un Tombeau trop indulgent. Cela mest égal. La nuit est venue. Cest lheure du thé. Agnès va rentrer. Demain je reviendrai sur ces pages écrites en prenant le parti un peu artificiel de limprovisation. Je reviendrai sur la présentation de mon personnage et peut-être même sur tout ce qui concerne la journée daujourdhui.
28 janvier 2001
Éditions Champ Vallon
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