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Collection RECUEIL
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Extrait (pp. 4-26)
1 Je ne suis pas biographe. Cest pourquoi aujourdhui, le 29 mai 2003, jentreprends simplement le récit de mon enquête sur la vie de Benjamin Jordane. Cette enquête fut une véritable aventure pour moi qui nai guère eu lhabitude, jusquà présent, que la littérature me conduise au-delà de ma bibliothèque (je ne men vante ni ne men plains). Aventure encore littéraire, cependant, puisquelle a pour but la meilleure connaissance dun écrivain qui fut mon ami; mais aventure sentimentale aussi, et peut-être même, si josais le grand mot un peu à labandon, aventure de lesprit. * Benjamin Jordane. Notre première rencontre eut lieu en octobre 1977, à Orléans. Orléans, Orléans-de-la-Loire! Syllabes pleines doxygène et dénergie! Vieux ors et gloire des ans! Vert-de-gris des pavés et des anneaux dancrage sur le quai de Recouvrance, frondaisons argentées puissamment poussées par le long vent des îles, bleu délavé du fleuve féminin fidèle au bleu du ciel pommelé de blanc, etc. Je ne peux écrire ce nom riche dune histoire de manuel scolaire aux couleurs fanées sans entendre la jolie chanson que fredonnait ma grand-mère sous la charmille au fond de son jardin dAuteuil: «Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme
» Cest à Orléans que mest apparu Benjamin Jordane, sur la terrasse supérieure de lÉcole de la Chambre de commerce et dindustrie du Loiret, au-dessus du large fleuve aux courants transparents mais aux sables mouvants, non loin du pont de Vierzon. Nous avons travaillé tous deux pour cette école, lui pendant deux ou trois semestres et moi pendant huit ans. * Au début de ce rapport denquête, je dois solliciter lindulgence du lecteur qui ne connaîtrait pas mes ouvrages précédents (sinon lindulgence de tous mes lecteurs). Je lai dit, je ne suis pas biographe et encore moins historien de formation. Mais il faut savoir aussi que je ne suis pas un écrivain professionnel. Maître de conférences en Lettres modernes dans une faculté de province, jai édité, comme beaucoup de collègues, et pour mériter mon emploi, quelques inédits dun écrivain presque posthume. À mi-chemin de ces travaux universitaires et dune écriture plus personnelle, jai publié un petit ouvrage sur Louis-René des Forêts où jai rassemblé des extraits du journal que je consacrais à lauteur du Bavard et trois études universitaires que javais écrites à propos de ses uvres. Le seul livre que jai écrit et qui pourrait sembler répondre à des ambitions littéraires sintitule Voyage sentimental. Comme le titre lindique, il nest pas très personnel. Il ne fait pas cent pages et jen ai été si peu satisfait que je lai réécrit dès quun éditeur, Jean-Pierre Boyer, ma proposé de le rééditer. La nouvelle version ne me semble, hélas, guère plus réussie que la première. Cest justement parce que je ne suis pas un véritable écrivain que je donne à mes écrits un tour trop littéraire. Je me suis toujours senti à laise oralement, pendant les cours par exemple, malgré la fragilité de ma voix, ou dans la conversation ordinaire, voire dans la correspondance, surtout sur le Net. À lécrit en revanche, labsence dinterlocuteur déterminé, la présence plus sensible du langage lui-même qui sensuit, comme si la densité du verbe était inversement proportionnelle aux nécessités de la communication, et surtout le fait que loubli des propos soit moins immédiat, ces propriétés de lécriture me gênent et me déplaisent. Cest loubli dans léchange qui me sauve de tout. «Oubli, généreux oubli, je te dois la survie!» Mais cette fois je dois continuer, ici, à servir la mémoire dun mort. Cette fois je suis obligé de corriger mes erreurs passées. Jécris pour effacer quelques traces trompeuses. Et je voudrais le faire en journaliste appliqué. Comme je vais surtout transcrire des conversations et que je nai pas lhabitude du style direct qui est lapanage des romanciers ou des dramaturges chevronnés, je préviens mon lecteur que jutiliserai surtout, convention pour convention, un style indirect plus ou moins libre. Jentends par là que je vais sûrement mêler les tics de mes interlocuteurs et les miens, ou bien pire: les cumuler (je nai pas dit que je navais pas de style, jai dit quil métait désagréable, comme ma graphie dailleurs). Quels que soient mes efforts, je sens bien que je serais très maladroit si jessayais de restituer la lettre de mes entretiens avec les témoins de Jordane. Si seulement je pouvais transmettre leur esprit sans trop de balourdise!
Jean-Benoît PUECH
Jordane revisité
Charles Augustin Sainte-Beuve, Portraits littéraires (Pléiade, I, 678).
Tout a commencé par la lettre quun lecteur curieusement anonyme ma adressée quelques jours après la publication de mon précédent livre, Présence de Jordane, en septembre 2002. Elle était postée de Paris et tirée sur une imprimante ordinaire. Aucun indice ne me permettait den identifier lexpéditeur. Son contenu, en revanche, était lourd de conséquences pour moi. Elle me signalait, avec beaucoup de délicatesse, une incohérence dans ma narration.
Dans la première partie de Présence de Jordane, sous le titre de «Jordane et moi», je donne un bref témoignage de mes relations avec Benjamin Jordane, lécrivain dont jai publié plusieurs uvres inédites. Je propose aussi une esquisse biographique de lauteur de La Bibliothèque dun amateur, de LApprentissage du roman, de Toute ressemblance
Je rappelle que son père, Pierre-Henri, était officier dans les troupes françaises doccupation en Allemagne, après la seconde guerre mondiale. Puis jécris que Jordane a été conçu à la frontière suisse, à Stein-am-Rhein, en 1946, lors du voyage de noces de ses parents sur les bords du lac de Constance (p. 14). Il serait donc le premier des fils Jordane. Mais plus loin, je dis bel et bien que cest son frère qui est laîné (p. 20). À moins dimaginer que ce frère soit né avant le mariage évoqué, chose impensable dans un tel milieu, il y a là, en effet, une sérieuse «incohérence». Je ne lavais pas remarquée. Je tenais bien sûr de Jordane lui-même cette information sur les circonstances de sa conception. Mais cette confidence, que seuls ses parents pouvaient lui avoir faite, me semblait beaucoup trop intime pour être mensongère. Une ou deux phrases, à peine un embryon de récit, mavaient tellement étonné que je ne pouvais mettre lévénement évoqué en relation avec le reste de la vie de mon interlocuteur. Une telle information, que je trouve un peu inconvenante, sinon franchement indécente, ne serait-ce que dans la mesure où elle nest, en principe, jamais communiquée, et quelle semble ne pas pouvoir lêtre par celui qui en est le principal intéressé (à peu près comme est impossible lévocation de ses dernières pensées par un mort), détourne encore mon regard du contexte biographique dont elle dévoile lorigine. Luvre de Jordane témoignait bien, parfois, dune intelligence un peu contournée, voire retorse, mais son auteur me semblait, dans la vie, lhomme le plus spontané quil mait été donné de connaître et dapprécier, si bien quil ne métait jamais venu à lesprit de ne pas le croire. Je lavais cru aussi, probablement, parce que dans son uvre je lavais confondu avec les personnages de cadets (sinon dans la nouvelle intitulée «Frère-des-Loups» dont le héros, qui partageait avec lauteur un grand nombre de caractéristiques, était explicitement laîné de deux garçons). On aura compris que la grande majorité des informations dont je disposais alors pour composer ma chronologie me venait de Jordane lui-même. Or je navais jamais eu de raison de douter du moindre de ses propos. Pourquoi laurais-je fait? Ses fictions mettent souvent deux frères en scène et le lecteur identifie lauteur au cadet, à une exception près, je lai dit. Enfin son prénom même prédispose à penser quil est le plus jeune. Au sujet de son frère, surtout, rien ne me portait à suspecter quoi que ce soit, car je lavais déjà rencontré, en 1978.
Voici comment. Lors dun déjeuner place du Martroi à Orléans, javais confié à Benjamin Jordane mon intention de changer de voiture. Il mavait appris que son frère était garagiste et suggéré de madresser à lui. Laurent Jordane était propriétaire, à Étampes, dun garage spécialisé dans le matériel agricole, mais il possédait aussi, à la sortie de la ville, dans la zone industrielle, sur la route de Paris, presque en face du domaine de Jorre, un parc important de voitures doccasion. Physiquement, il paraissait plus mûr que Benjamin, parce que son front était un peu dégarni et son visage rebondi comme celui dun habitué des déjeuners daffaires ou des agapes de fin de rallye. Son activité professionnelle dans cette concession John Deere aux portes de la Beauce, le cottage où il habitait avec sa famille dans une banlieue très «Île-de-France», la voiture dans laquelle il nous avait conduits de lune à lautre pour me montrer un modèle à vendre quil avait gardé dans les communs où étaient rangées trois superbes voitures de sport, dont une XK120 surnommée «Bagatelle», tout cela contrastait avec la situation plus incertaine de mon ami, alors «jeune chercheur» (plus très jeune à dire vrai, tant il avait erré de-ci de-là avant de revenir aux études, mais cette errance lavait retenu du côté de ma propre jeunesse). À la suite de cette vaine visite, javais toujours parlé à Jordane de son frère Laurent comme de son aîné. Non seulement Benjamin ne mavait jamais détrompé, mais encore il mavait raconté, sur le ton de la confidence, quelques anecdotes où il apparaissait bien comme le petit dernier. Ainsi la différence entre la réalité et la fiction passait pour lui, comme pour moi, par celle de lâge des deux fils Jordane.
Je navais jamais repris contact avec le frère de Benjamin, mais après la lettre dont jai parlé, je voulus de nouveau madresser à lui. Jen aurais le cur net. Je lappelai à Saclas un dimanche de fin septembre, juste avant lheure du dîner, pour prendre rendez-vous. Je lui expliquai que je préparais une biographie de son frère et que javais besoin de quelques informations. Il me répondit quil était de service pour toute intervention durgence sur lautoroute et quil attendait un appel important sur une autre ligne. Que voulais-je savoir? Il me confirma que son frère était bien laîné. Josai tout de même ajouter quil me semblait que Benjamin mavait dit le contraire. Il me répondit que je devais faire erreur. Jinsistai sottement mais il me rappela, sans sirriter le moins du monde, que les dates étaient les dates, quelles figuraient sur les papiers didentité et quil pouvait me montrer le livret de famille. Lui était né en 48 et Benjamin en 47. Pour plus dinformations sur son frère et ce quil écrivait, il valait mieux que je madresse à des gens de son milieu. Si je voulais acheter une belle «sportive», en revanche, ou une bonne «routière», que je lui téléphone, cétait sans problème. Je le voyais déjà frappant du bout du pied, machinalement, le pneu dun 4x4.
Peu après, cependant, jai été pris dun soupçon concernant dautres informations que je détenais de Benjamin Jordane, surtout celles que javais communiquées au public dans mon livre. Je craignais quelles ne soient fausses elles aussi. Je dois reconnaître quon ne simprovise pas biographe impunément. Il me fallait au moins vérifier certains propos en confrontant plusieurs témoignages, comme mon mystérieux et méticuleux correspondant minvitait à le faire. Par chance, je ne suis pas de ces contemporains qui prétendent que tout est fiction. Une date est une date. Un témoignage, une autobiographie, une biographie, un reportage, un guide ou un récit de voyage, un rapport de police ou de stage en entreprise ne sont pas des romans. Sils inventent, ils nous mentent. Le roman au contraire peut fort bien inventer pour dire la vérité. Pour moi, ni lélaboration dun style (ou de plusieurs) ni les constructions narratives les plus complexes, auraient-elles recours à des formes réservées en principe à la pure fiction, ne sont de même nature que limagination. Linvention formelle nimplique pas linfidélité à lHistoire, quelle soit collective ou individuelle. Il faut une conception bien faible de la Fable pour ne pas la distinguer avec rigueur de la réalité. Je crois à la très haute vérité de lÊtre (ou du devenir, ou du revenir, on le verra jespère), mais à la plus basse vérité vérifiable, je crois également.
Jai donc envisagé, dès octobre, de consulter de nouveau le corpus accessible des écrits intimes, et même dautres documents, notamment les photocopies des albums photographiques. Jai décidé surtout de revisiter la vie même de Jordane, jai identifié les témoins du premier cercle et jai entrepris de les rencontrer.
Ma brouille récente avec un autre spécialiste de luvre, Stefan Prager, et avec maître Marcilly, layant droit de Jordane, qui a préféré prendre le parti de mon collègue, ma empêché de leur demander de laide. Je suis néanmoins parvenu à établir que certaines informations, reçues et transmises innocemment voire naïvement dans mon livre, étaient fausses en partie ou en totalité. La réalité était soit déformée, soit inventée. Jentrerai plus loin dans le détail de ces déformations ou inventions, mais je dois sans plus tarder révéler quaux fictions de Jordane données comme telles dans ses romans et recueils de nouvelles, il faut désormais ajouter la fiction de sa vie elle-même telle que je lai rapportée dans ma première et rapide «biographie». Javais alors relevé de nombreuses invraisemblances sociales ou psychologiques, mais nullement des incohérences factuelles. Lorsquune fiction ne se désigne pas comme telle par lindication générique «roman», on la considère comme un mensonge et cette espèce de mensonge relève plus particulièrement de ce que lon nomme la «mythomanie». Mon enquête montre que le cas de Jordane est un peu plus complexe dans la mesure où le mythe est soigneusement contrôlé (à une exception près, et elle est essentielle: laccroc à propos de sa conception à partir de quoi jai commencé à défaire le tissu biographique), et surtout élaboré dans un rapport très étroit avec luvre elle-même. Enfin je tente de comprendre pourquoi Jordane a éprouvé le besoin de se reconstruire avec minutie une vie qui nétait pas tout à fait la sienne, de la bibliothèque paternelle recomposée aux albums de photographies sélectionnées, en passant par des aveux très prémédités.
Je navais pas trente ans mais je ne voulais plus devenir écrivain. Je travaillais au Service Formation de la C.C.I., place du Martroi, et je devais me rendre à lÉcole technique, rue de lAbreuvoir, plusieurs fois par semaine. Je garais ma voiture (ma 2CV blanche qui avait visité tous les États-jouets dEurope occidentale: Luxembourg, Andorre, Liechstenstein
) dans le garage den bas, au bout du quai du Roi. Jimaginais quon mavait accordé «au château» laudience que je sollicitais de longue date. Jempruntais lescalier qui grimpait le long des jardins suspendus, entre les remparts de lierre et de rosiers sauvages, pour gagner le bureau de madame Praslin-Mazet. Je ne faisais antichambre que le temps de feuilleter la dernière publication du magazine de la CCI ou La République du Centre. Jaimais lautorité et lélégance discrètes de notre directrice. Ses fenêtres dominaient les jardins du quartier, les quais à lemplacement de lancienne piscine, le fleuve et le val. Japercevais dans le lointain, sur lautre rive, à côté du Parc floral de La Source, les grands cèdres du Clos. Un jour dautomne, alors que jarrivais en haut de lescalier, je vis sur la terrasse supérieure une demi-douzaine de Japonais et de Japonaises qui se pressaient les uns contre les autres, non sans éclats de rires, en vue dune photographie de groupe devant le bassin couvert de feuilles rousses, la rocaille parcimonieuse et la fontaine aux nymphes engourdies. Lintervenant, comme nous disions à lÉcole, un peu plus grand et plus âgé que moi, la mèche noire sur lil gauche, tournait et retournait un vieux Voigtländer à soufflet qui enchantait visiblement ses admiratrices. Je me proposai comme opérateur pour quil puisse figurer au milieu de ses fans aux souriants visages denfants du ciel, sanglés dans de voyants costumes ou des tailleurs de techniciens supérieurs. Il men remercia et il se présenta. Il se nommait Jordane, Benjamin Jordane. Il mexpliqua quil animait un stage de communication pour les cadres étrangers dune usine de produits de beauté, tantôt à lÉcole, tantôt dans lentreprise construite à la lisière de la forêt dOrléans. «All the world is a stage!» ajouta-t-il avec le ricanement diabolique dun héros de Edgar P. Jacobs ou de John Buchan. Mais il me dit aussi un mot de Verlaine et du décor en fade papier peint de la photographie que jallais prendre. Le groupe insista pour quil forme un couple avec une jeune femme quil nommait en souriant «Madame Chrysanthème». Quel animateur! De telles allusions littéraires nétaient pas très fréquentes chez le personnel du Service Formation, mais madame Praslin-Mazet devait trouver «très classe» quil donne une French touch à lefficacité de ses interventions. Jai cette photo en ce moment sur mon bureau. On dirait que sur les branches se sont posées des myriades de papillons aux ailes jaunies. Jordane a lair heureux au milieu de ses stagiaires. Qui regarde-t-il à travers les yeux du photographe?
Dans les années qui suivirent cette première rencontre, nous nous revîmes trois fois à Orléans, une fois à lÉcole et les deux autres, pour déjeuner, à la Chancellerie, place du Martroi. Il sembla rassuré lorsque je lui répondis que je nétais pas, malgré mon nom, originaire du pays de mon père (je comprends à présent que ce pays, cétait précisément celui de Benjamin). Il me confia quil avait obtenu lemploi qui nous avait permis de nous rencontrer grâce à des amis mais quil préparait surtout, à Paris, une thèse sur un mathématicien et romancier peu connu, Raymond Sandé, un contemporain et rival de Jules Verne, maître des trois Roussel (le musicien, le peintre, le dramaturge), auteur de LÉtrange Expédition de Larsen Olafson, un roman «déducation et de récréation», et dans le domaine scientifique, dun génial traité «pré-gödelien», Sur de fausses figures. Jordane minvita à Paris, rue de la Tour, où se trouvaient alors les Hautes Études, pour la soutenance de ce travail qui ne se limitait pas à une monographie approfondie concernant lextravagant personnage, mais qui était aussi une réflexion théorique très audacieuse sur les échanges de bons procédés entre la science et la fiction. Dans le prestigieux jury se trouvait son patron, Frédéric Lestrade, qui laccueillit peu après dans son laboratoire. Les sentiments qui unissaient les deux hommes furent assez forts pour que, des années plus tard, la démission de Jordane ne les sépare pas en profondeur.
Pour fêter son entrée au CNRS, Benjamin donna une soirée près dOrléans au début dun été, en 1982 probablement. Je compris assez tôt que la propriété où la fête avait lieu appartenait aux parents de son amie de lépoque et quils la leur avaient prêtée pour loccasion (je crois quil sest aussi inspiré de ce cadre enchanté pour sa nouvelle «Aux armes de Réaltie»). La soirée avait commencé en fin daprès-midi par un cocktail sur la terrasse, elle avait continué par la projection, dans les vastes greniers aménagés, de La Splendeur des Amberson, le film de Welles dont il avait loué une copie en 16 mm (il nexistait pas encore, à lépoque, denregistrements pour home cinema). Un bal avait suivi, sur un immense plancher posé devant le jardin dhiver, et sétait terminé par un feu dartifice tiré dune île pacifique. Il faisait les présentations devant le buffet, commentait en quelques phrases son film préféré, dansait le rocknroll, mais aussi la valse et le tango avec laisance dun habitué des rallyes des beaux quartiers, des clubs de la capitale ou de la Villa Turque dont il a, sous un autre nom, reconstitué le cadre dans «Un beau parleur». Je me souviens que javais été très surpris de la différence entre son apparence à lÉcole technique très négligée, me semblait-il, dans sa toilette; il nétait même pas rasé et portait de vieux pantalons de velours et celle quil avait ce soir-là dans son costume un peu froissé de lin gris perle, ainsi que par le cadre où il se pavanait sur une pelouse, avec une exagération ironique que je ne perçus pas immédiatement. Son patron était là, et quelques membres de leur laboratoire. Jentendis Frédéric Lestrade sétonner de découvrir «chez notre Benjamin» ce côté «Gatsby», ou «Petit Gatsby». Jaurais mieux compris quun proustien compare notre jeune homme avec le personnage pervers dOctave qui, dans la Recherche, cultive les trompeuses apparences dun cercleux obsédé par le cuir des plus rares reliures et celui des harnais les plus imprévus. Je le retrouvai seul, à laube, en bas du parc qui descend vers la rivière, sur la rotonde de briques roses, alors que je le croyais en compagnie de lune ou lautre des jolies femmes quil avait invitées et qui se létaient disputé toute la soirée (ou même en compagnie de deux à la fois). Il mentraîna sur le chemin qui longe la rivière, sous les arbres aux branches contournées, et il me suffit de quelques mots pour provoquer ses confidences. Je découvris alors un troisième aspect du personnage, fatigué, frileux, fragile, doutant de lui-même et des autres, mélancolique. Il ne put retenir, cependant, une de ces phrases qui changeaient le monde en son petit théâtre: comme je lui faisais remarquer que les aulnes miroitaient à la lueur dun rayon de lune, il me dit quil avait fait vernir, pour la fête, toutes les feuilles du chemin! Je lui proposai, tant il frissonnait de froid, mon foulard de soie et le shetland que javais pris dans ma voiture. Il accepta le foulard, non sans me complimenter exagérément pour sa qualité. Jétais devenu le dévoué costumier de notre metteur en scène.
Je lai connu, je crois, sous tous ses aspects, changeants et contradictoires. Souvent, ce quil racontait de son histoire semblait si manifestement emprunté à des livres quaverti aussitôt par une sorte deffroi je devais faire effort pour éviter de douter. Peu à peu je compris toutefois que ces citations ne donnaient pas le change sur une réalité qui lui aurait manqué, mais constituaient un détour pour dire le plus intime. Sous un visage souriant, il découvrait parfois le masque dun être déchiré qui demandait secours sans réussir à indiquer où il se trouvait. Jajoute quil usa de toutes ses capacités de séduction pour que je mattache à lui, cultivant cette ambiguïté sociale et psychologique qui ma toujours intrigué. Il a dû décider assez vite que je serais, non pas lun de ses meilleurs amis, mais lun de ses trois ou quatre témoins privilégiés, sans doute à cause dune certaine malléabilité de mon caractère. Je me demande sil ne prévoyait pas déjà quun jour jécrirais quelque chose sur son uvre et sur sa vie. Il devait croire que je serais à la hauteur de ce quil devint, lui. Je me demande même, aujourdhui, sil ne sétait pas «coupé» volontairement dans ses confidences, dans lespoir quaprès avoir accrédité sa biographie imaginaire, je maventurerais dans ses coulisses et finalement révélerais quelle nétait quun rôle sur la scène du monde. Il aurait alors choisi comme mensonge révélateur du reste celui de laînesse du frère parce quil était très présent dans son uvre et parce quil sentait que javais moi aussi besoin de cette sorte de père secondaire. Oui, assurément, javais besoin dune sorte de frère aîné, moins intégré que moi à la vie sociale, plus indépendant et plus audacieux.
Dès la fin des années quatre-vingt, en effet, lensemble de son uvre me requit profondément. Je ne me contentais plus de lévoquer à voix basse avec mes amis. Je lui consacrai plusieurs études. Jentrepris enfin, seul puis avec laide de Stefan Prager et laccord de layant droit, maître Marcilly, notaire à Fontainebleau, lédition dune grande partie de ses inédits. Javais annoncé, dès ma présentation du recueil de ses notes de lectures, La Bibliothèque dun amateur, lévocation de sa vie. Je pensais à une chronologie sommaire ou même à une vie résumée en ses grandes périodes. Je ne me suis décidé quassez tardivement à donner quelques repères biographiques et jai finalement écrit «Jordane et moi». Je nai pas pu mempêcher de me faire figurer dans mon ébauche de récit. Il est vrai que javais été un familier de mon personnage comme Boswell lavait été de Johnson, dans son inépuisable ouvrage qui est plus un témoignage personnel quune vie canonique. Il est vrai que javais envie de présenter les coulisses de mon travail, comme la fait Symons dont le récit des recherches pour sa Vie de Corvo est plus passionnant que le «précis pavé positiviste» (Prager dixit) dun historien trop effacé. Mais ces prestigieux modèles ne mont pas porté chance. Jai dit pour commencer quil me fallait
recommencer.
Est-il nécessaire de préciser que pour rédiger ce reportage, je mefforce toujours, à présent, dimiter le travail dun historien de métier et que je maide des notes que jai prises presque sur le vif dans mon journal intime? Mais ces notes sont lacunaires, une année sest écoulée depuis le début de mon enquête et ma mémoire est plus fidèle à mes perceptions, elle-mêmes déformées par des préoccupations trop personnelles, quà la réalité souvent insignifiante.
Javais autrefois consulté le carnet dadresses de Jordane et les dossiers où il rangeait soigneusement les lettres reçues afin den déduire quels étaient ses principaux témoins. Il mavait parlé deux, puis présenté à la plupart dentre eux. Il mavait emmené chez son frère près de Saclas. Javais vu plusieurs fois ses deux compagnes successives, Florence Maluynes et Pauline de Réalcan, disparues lune après lautre à quelques années de distance. Je ne connaissais pas la troisième dont on mavait parlé plus tard, Valérie, toujours domiciliée en banlieue parisienne, ni ses dernières relations au fin fond de lAuvergne, et je me réservais la possibilité de les rencontrer, bien que ne croyant pas quelles laient aussi bien connu que les proches de sa jeunesse (on verra que je me trompais). Jétais impatient dobtenir des résultats pour mon enquête, mais aussi secrètement heureux davoir loccasion de revoir des personnages qui mavaient tous intrigué lorsque je les avais approchés. Lun dentre eux était peut-être lauteur de la lettre anonyme qui est à lorigine de ce récit.
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