Collection RECUEIL

Jude STÉFAN Vie de Saint

L'extrait
(pp. 16-22)

II

LES NUS


«To teach thee, I am naked first.»
J. Donne, Elegy xix


C’était chaque lundi après-midi de deux à cinq heures qu’avaient lieu nos rendez-vous rue Vignon, quelques mètres avant la pharmacie, en tournant à main gauche et entrant par un portail dans un immeuble occupé par diverses officines au rez-de-chaussée, puis montant deux étages pour accéder à ce pied-à-terre loué depuis peu, et non loin de la gare — juste une grande chambre avec cabinet de toilette: comme je l’y précédais, revenant le matin même de province, j’avais le temps de me dévêtir d’abord et fermer les larges rideaux de cretonne, avant d’aller ouvrir à son coup discret sur la porte, laissée allumée la pièce voisine où elle se déshabillerait, m’ayant étreint au préalable — en peignoir dans les premiers temps, puis nu (alors son parfum de jasmin déjà me grisait), entrant ensuite chargée de ses boucles d’oreilles, collier, bracelets, bagues et alliances, que je lui ôterais par rite, et que nous commençions à nous goûter debout, enfonçant mes lèvres dans sa chaude bouche et pétrissant ses tendres fesses sous ses soupirs haletants dans la pénombre, avant que nous trébuchions vers le lit pour nous insuffler le répit à l’angoisse d’une semaine endurée sans nous voir.
Il était clair qu’elle n’avait été habituée à ce qu’on savoure ses pis, s’enivre de sa touffe ni qu’elle-même vous boive à genoux. Une voix posée, empreinte de calme, quelque peu nasale, grave et lasse, mue de renoncement, comme doctorale aussi ou encore veloutée. De taille moyenne, robuste et résolue, aux petits pieds, elle portait un prénom désuet, Paula, avait l’âge le plus ferme pour aimer, tout près de la cinquantaine.
C’était ce timbre de vibrato qui m’avait alerté quand je l’avais perçu pour la première fois. À chaque occasion où j’allais changer de chéquier à l’agence de la B.N.P., le caissier me priait de vouloir bien passer quelques minutes dans le bureau du fondé de pouvoir afin de faire fructifier mon crédit improductif, que je lui précisais destiné à des voyages, ou une fois, par plaisanterie, aux frais d’incinération, à l’esclaffement des clients proches! Sur son insistance cependant («de l’argent qui dort»), j’étais enfin entré dans le bureau fleuri où une fausse blonde aux racines brunâtres d’un charme suave, yeux vert mare d’eau relevés de gris sur les paupières, la bouche assez laide — des bords de chaque narine partait un arc de cercle de ride jusqu’aux commissures — vous envoûtait lentement des vocables (les chuintantes quasi arrondies, les fricatives initiales musicalisées, quand elle prononçait les mots je ou chose) sortant de sa tentante inapprochable présence…
— Veillez m’excuser, j’écoutais votre voix…
— Pardon?
Je feignis l’indécision plusieurs fois afin de la revoir, le temps qu’elle perçoive à la fois mon attirance et la situation désolée (la retraite pour la mort), avant de l’inviter à débattre de la question plus commodément et longuement «chez moi», afin de ne lui faire par trop perdre son temps ici même, où il devait être compté, cela mes yeux l’accentuant avec une franchise qui ne pouvait s’avérer somme toute qu’honorable? La banque restait fermée le lundi, jour où elle vaquait à ses courses… Comme nous ne parlions que peu, nous ne savions guère l’un de l’autre, comme nous ne posions de questions, nulle familiarité ne nous désaccordait. Parfois je l’enfessais contre le mur la face enfouie dans sa toison et respirant sa nuque parsemée d’éphélides troublantes, tandis que je l’entendais lécher la tapisserie, parfois sur le tapis j’embrassais ses chevilles cependant qu’elle tirait ma chevelure jusqu’au cri. Toute souffrance et âge se tendaient dans ce long membre qui quêtait ses entrailles en réconfort. Après quoi nous demeurions adossés dans le lit — j’avais soulevé le drap pour mieux voir son poing frêle m’empaumer ou bien elle avouait vouloir une photographie de ces moments —, et tout en fumant, elle des blondes, moi mes gitanes, nous revenions au vouvoiement et évoquions des souvenirs — enfances, voyages, rencontres — qui naissaient assurément de ce «trop tard» nous unissant dans le bienheureux secret.
Une fois seulement elle avait ri, à la pensée de ses enfants, s’ils l’avaient vue (un fils à Sciences Politiques, une fille en Médecine)! Elle me demandait ce qu’était la Province — le Néant même! —, ou ce que je faisais de mes autres journées parisiennes — au cinéma souvent à revoir un même film — quoi, par exemple? — vous ne connaîtriez peut-être pas: Straub, Oshima —, si je rencontrais d’autres êtres — alors lui serrant les doigts:
— Vous me comblez!
— mais… là-bas?
— c’est une garce
— alors il faut la quitter (émue, cherchant dans son sac à ses côtés, en moleskine, un mouchoir en papier)
— elle est malheureuse, névrotique…
— elle est belle?
— c’est une Eurasienne
— ces heures ne me suffisent plus, vous comprenez, les autres jours sont insupportables, je vous veux…
Alors survenait le troisième temps de la rencontre, nous nous trouvions à nouveau, mais mieux, moins impatiemment qu’à son entrée, seule une mort commune aurait dû nous empêcher de nous détacher, car elle, avait découvert la nudité d’âme, moi sa bonté. Sa montre swatch sur la table de chevet l’obligeait à se revêtir. Je quittais la pièce une dizaine de minutes après elle, afin que nous nous rejoignions dans l’arrière-salle d’un bar situé non loin sur le boulevard. Comme nous nous connaissions, et nus, que dans l’ombre, les rapports usuels s’inversaient, il était plaisant de se voir habillés, redevenus des êtres sociaux! Chaque lundi elle changeait de vêtements: une ample robe en organdi les beaux jours; un simple corsage feuilles mortes; parfois en pantalon; ou encore dans un ensemble en velours noyer; en manteau de cuir: à chaque fois un présent pour les yeux de qui l’aimait.
Elle prenait alors un thé, moi une bière brune. À six heures elle partait, le temps de ses achats. Un lundi elle n’apparut pas; ni le suivant. Je me rendis le lendemain à l’agence chercher un nouveau chéquier. Le préposé m’annonça qu’il y avait à ma disposition une lettre d’affaires de madame Krug, qui avait pu, grâce à un congé, suivre son mari à l’étranger, en mission diplomatique. Ces six mois l’avaient effrayée sur elle-même, le plus beau confinait au pire, «veillez sur vous».
(Voici qu’elle sortait de la salle d’eau, ses seins mûris un peu affaissés, je l’attendais soit assis sur le lit soit préférablement près des doubles rideaux («où êtes-vous?» dans un souffle, «vos mains sont si froides»), je baisais ses paupières de gratitude, guidais ses doigts, puis des aveux à son oreille qui la faisaient sourire et acquiescer, bientôt sa gaine s’humectait, elle m’emprisonnait les jambes, soumise, souveraine se redressant, m’entraînait par la main, j’aimais cette voix surgie des chairs mêmes, «mon ange», «mon enfant». Vibrante, mélodieuse, un peu rauque, comme rousse en ardeur, vous berçant, monocorde, rendant son propre idiome étranger, oui chaude, à étreindre, à forer, distinguée aussi, détachant les syllabes, qui vous caressait, vous consolait comme auprès d’un âtre qui vous aurait accueilli perdu dans une contrée déserte, et lente, et si nue.)

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