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Collection RECUEIL
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L'extrait
Labbé Bénigne enseignait jadis lInstruction religieuse et le latin en classe de cinquième chez les jésuites dÉvreux. Prêtre autodidacte il avait repris des études après le séminaire et soutenu un diplôme sur Bourdaloue dont il aimait à rappeler que la marquise de Sévigné le préférait à tous autres orateurs. Malgré sa soutane il courait très vite lors des jeux et des sorties, affectait toujours un air jovial, quoique capable de sévérité quand il devint préfet de discipline et quil réclamait le silence au réfectoire, et savait passionner ses élèves en cours en les faisant rivaliser dexactitude grammaticale, formés par groupes dont vérifier lavance ou le recul sur un tableau garni de drapeaux les représentant dans leur parcours. Parmi ses élèves il avait distingué un garçonnet aimant déjà la lecture (Vigny, A.France, et comme il était souvent en retenue le jeudi, qui réclamait chaque fois le même ouvrage au bibliothécaire mécontent: Mais vous lavez déjà emprunté! Justement!, «Le Grand Meaulnes»)
Jude STÉFAN
Oraisons funestes:
Nouvelles ou variations VII
Oraison funeste
Après son départ du collège lélève revenait visiter le professeur et jusque dans ladolescence, pour plus tard ne se revoir quépisodiquement, quand la teneur des ouvrages parus sous la plume du premier neût pu que déconcerter le second. Mais lors de la disparition de celui qui avait voulu devenir écrivain, il apparut naturel à la famille que lon priât son vieux pédagogue de prononcer une courte homélie dans la petite église de Serquigny où lurne serait déposée après incinération. Il parla donc à peu près en ces termes:
«Il métait donc destiné, Messieurs et Lecteurs, de sauver la mémoire et pour combien de temps! de ce personnage protégé selon ses propos dès longtemps du diable même, notre ennemi à tous, celui qui objecte au bonheur de la naissance, à la beauté de lunivers, à la résurrection qui les effraie dans leur peccaminité, un être donc des plus regrettables qui ne connut que trop lengeance féminine: ah si encore ce fût pour fonder une famille, trouver une ressemblance dans sa progéniture, qui aurait perpétué sa mémoire et sa sagesse mais non, je nose ici le suggérer, ce fut à des fins bien plus inavouables, la chair complice du corps, la recherche de linfâme coït adultérin, une collection de Muses profanes sous prétexte dart. Car il nest que trop vrai, le Défunt, ce malheureux suicidé, se piqua décrire, incapable daccepter son sort dheureux vivant qui na pas à demander plus que la vie à nous donnée, par lentremise de létreinte parentale, par le divin Créateur. Que neût-il plutôt renoncé, au lieu de récidiver ces uvrettes trop particulières pour toucher à luniversel, alors que notre Sainte Bible aurait dû à jamais annuler toute tentative de rivaliser avec elle, tentatives qui ne furent le fait que de drogués, de communistes, de borgnes, de moines défroqués, de trafiquants darmes, danti-juifs, dexilés, dasthmatiques, divrognes, de phtisiques: ah mes frères, cest lindignation qui me fait ainsi tonner dans cette chaire tant le spectacle de notre misère en notre fin de siècle qui na pas encore connu lApocalypse pourtant prédite nous navre.
Je ne vais pas ici relater la carrière, sil mérita ce terme, de notre prochain enfin délivré de ses errances. Né dobscure origine, quil revendiquait plutôt que den reconnaître la honte, ne fut-il par la suite quune ombre littéraire essayant de parvenir à la lumière des élus éphémères de cette fausse religion qui en a tant trompé, la Littérature? Que figurent ces divers essais en leur genre sinon lincapacité à une grande uvre qui au moins aurait témoigné de sa reconnaissance davoir été un homme, placé en haut de la quête morale? Au lieu de quoi le voici voué désormais à quelques titres non indignes doubli, qui vont dans ma bouche récapituler son effort mesquin, Les Ironies, Le Bordelier, Les Règles, Journal dOnan, La Chierie quen notre temple jai scrupule à mentionner en leur vertu provocatrice et malfaisante, mais en tant que son premier Confesseur je me dois dobéir au devoir de commisération vis-à-vis dun trépassé hélas voué aux enfers, septième cercle, deuxième giron, là où selon notre Saint Dante il aura été changé en arbre, parlant et se lamentant! Oui, un violent contre lui-même et dailleurs contre lart , un infâme que seule linsistance de sa famille moblige par déférence à elle à évoquer! Nos prières hélas lui seraient désormais inutiles, ne nous restent que les pleurs
Je le devine transformé en son arbre éponyme, le cyprès, quil avait choisi à lorée de son parcours, placé sous le signe du cimetière, son lieu, quil hantait, décrivait, célébrait aux dépens de ses auditeurs ou hôtes, pour le peu quil en connut dans son insociabilité. Car ce fut un égoïste avoué, un Inhomme comme il aimait à se définir, aux valeurs de mépris et de haine, qui professait que lamour même navait de cesse quil ne séteigne en raison de la souffrance quil infligeait.
Songez-y bien, mes frères, son péché fut celui de ne pas saimer car celui qui ne saime pas, comment aimerait-il son prochain, son frère même? Lendurcissement le poussait à avouer quil navait guère chéri ses parents, que les enfants, innocence exempte de toute malignité, comme chacun le constate, lui étaient à détestation, et sil na connu que trop de femmes, au lieu de sen tenir à une et vénérée, ce nétait point par désintéressement ou générosité, mais pour le paraître, cette propension quoffrent certains à sexhiber aux côtés dactrices, de mannequins, de danseuses, comme il fit, en toute odieuse vanité masculine doù son goût répréhensible des dépenses et des mécaniques automobiles, des habits surélégants et des soirées mondaines où le vin lui faisait, en sa verve oratoire, conter dinvraisemblables anecdotes ou facétieuses histoires destinées à le mettre en valeur; devrai-je vous rappeler ici le mot de lEcclésiaste «ô Vanité des vanités» quil incarna si passagèrement, pour sa punition?
En vérité, je vous le dis, ce douteux défunt devra nous servir dexemple à ne point imiter, tels les Judas trahisseurs car il trompait son monde par de plaisants dehors , les diaboliques Marquis qui mettent en pratique le mal par peur de souffrir, linfligeant plutôt à autrui, les obscurs romanesques Fowley, qui furent ses modèles! Moi, simple abbé de campagne Bénigne, jose vous prévenir en conséquence contre ce bas héros de province, ce scribe peu illustre qui voulut dans ses Litanies rivaliser avec nos vrais Saints qui règlent chacun de nos jours: or tous les siens furent des démons de la plume pénétrant par elle dans le cur des naïfs Lecteurs!
Et certes je lavais connu prometteur dans lenfance, enfant de chur et de cur, si jose ce trope, avant quil ne fût dépravé déjà par des fillettes qui, me confessa-t-il, au Collège où il brillait, lui firent commettre le péché dAdam, notre père à tous, Adam qui signifie le terrestre, le glébeux, et qui fut loin dêtre un singe essaimant ça et là dans la terre africaine, comme on voudrait nous le faire accroire au nom de la science ennemie de notre foi révélée. Alors il pouvait augurer dun jeune homme voué à la condition médiocre qui nous fait tous égaux, au lieu de rechercher loriginalité dans une quête de lart hostile à toute normalité autre péché dorgueil, car il les eut tous, hormis la gourmandise trop empreinte à ses yeux de corporalité , cela à partir de ladolescence quand il me rendait encore visite et quil pratiquait lascèse, en ségarant dans divers systèmes, bouddhisme, taoïsme, stoïcisme, autant que trotskysme en politique, ce qui témoignait au moins dun souci hélas qui le quitta bientôt, une fois renoncée toute exigence, sinon épicurienne. Dès lors il fut perdu, tomba dans lécriture, la quête de la sexualité, linespoir dans la mort finale. Quil nous soit un exemple, Messieurs, à ne pas suivre, en quoi il aura au moins non démérité entièrement pour lui trouver une excuse; que ces quelques silhouettes féminines que jentrevois parmi vous voilées de deuil, ses Surs sans doute quil avait tant autrefois aimées, sa Servante dévouée qui veilla son cadavre troué de balles, que la mémoire de sa mère qui jamais ne le condamna, nous enseignent à le sauvegarder dans notre mémoire avant, par seules bonté et indulgence, de le confier à lOubli qui est lenvers de notre divin Père présent dans son absence même.
Ce Très-bas, saluons-le néanmoins, puisque jai ce devoir devant une dépouille, car comme chacun il eut à souffrir et vivre, et ce pendant quarante ans de réflexion, si lon excepte la décennie dinconscience dévolue aux jeux et à lobéissance. Messieurs et frères, je ferai état pour conclure dune confidence à moi faite dans sa jeunesse et selon laquelle il eût souhaité un jour dominer ses exercices décriture découragés afin de pouvoir enfin parler dune voix qui lui eût été propre, alors que je lui avais fait lire nos père orateurs, quil admirait. Puissé-je donc, me substituant à lui dans une certaine ressemblance car je nétais pas sans laimer pédagogiquement , avoir été digne des Uns et de lautre, ce fils non revenu dans la maison paternelle, où sa place est demeurée vide.»
Au cimetière attenant à léglise de la Couture, comme une partie de lassistance sétonnait du ton quelque peu vindicatif du prédicateur, la Sur cadette du défunt, celle qui toujours avait eu la langue acérée, répliqua quil sagissait dun «Jésuite» elle entendait dire: féroce par état et quil avait bien fait. Laînée avait disparu depuis longtemps vingt ans , que son frère avait ainsi rejointe dans le seul geste conséquent sur cette terre.
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